L’intellectuel français n’est pas mort

Le 1 septembre 2010

Suite à l'article de Cecil Dijoux sur le silence des intellectuels français sur les réseaux sociaux, Olivier Le Deuff propose son analyse, qui dépasse le cadre de l'Internet.

L‘article sur la perte d’influence des intellectuels français et notamment sur les réseaux sociaux m’a intéressé à plus d’un titre. Je crois que le problème ne vient pas du manque de spécialistes français dans le domaine mais de deux obstacles principaux. Je m’attarde principalement ici sur les sciences humaines et sociales.

Premier obstacle de taille : la langue

C’est la principale raison pour laquelle les principaux « penseurs » et leaders dans de nombreux domaines et encore plus sur les thématiques du web sont anglo-saxons. Ils ont l’avantage du terrain. Vous publiez en anglais, votre potentialité d’influence et de relai est à peu près dix fois supérieure qu’en français. Vous vendez un ouvrage 1.000 exemplaires en français, son potentiel de vente est souvent 10 fois supérieur en anglais. De même, pour le nombre de visites sur les blogs. La réponse est donc évidente : il faut écrire en anglais en allant jouer sur un terrain extérieur. Mais bon, il va falloir s’y mettre. D’ailleurs, je suis persuadé que seul le multilinguisme défendra le français et les autres langues, et aucunement une défense stérile et chauvine. Au diable l’identité nationale qui est devenue du reste totalement inverse de la conception révolutionnaire qui faisait de la nationalité française une identité universelle et non pas une identité saucisson-TF1-Rolex.

Second obstacle : la difficulté de la pensée complexe et non dichotomique

Je note que la tendance est quand même au succès de pensée et de théorie parfois provocatrice et souvent proche du consulting. En clair, ce n’est pas toujours pleinement scientifique. Je songe par exemple à la théorie des digital natives et même à Clay Shirky qui joue souvent la provoc de même que Chris Anderson. Certes, ça fait bouger les lignes et réfléchir mais en aucun cas, rétrospectivement, c’est si génial et si cohérent. Mais leur objectif n’était pas scientifique mais davantage commercial et stratégique. Dans ce domaine, ils sont plutôt bons d’autant qu’ils sont de véritables praticiens prêts à innover.

Il est dommage qu’en France, le rapport soit assez dichotomique. Les discours positivistes sont souvent portés par des consultants ou des acteurs commerciaux. Leurs discours ne sont pas mauvais en soi, mais ce ne sont pas des discours émanant d’intellectuels proprement dits ou tout au moins de scientifiques. Je rappelle que la définition d’intellectuel suppose un engagement politique, ce qui ne signifie pas qu’on a pris en douce sa carte à un parti ou qu’on va chercher des enveloppes chez des mamies, mais qu’on prend position dans des discours et des écrits et notamment au niveau médiatique.

Mais c’est là, le problème, c’est qu’on ne convoque que dans ses sphères les penseurs les plus rétrogrades et anti-internet pour répondre aux discours branchés. Dès lors, la naphtaline fait pâle effet à côté. De même, il serait quand même important que les médias renouvèlent leurs prétendus intellectuels qui sont les mêmes depuis 30 ou 40 ans. La couverture du Nouvel obs sur les intellectuels français cette année aurait pu être la même il y a 20 ans…il faut dire qu’un Nouvel obs de 2010 ressemble à un Nouvel obs de 1990 : même rédaction, mêmes éditorialistes et… mêmes éditoriaux à quelque chose près. Mais les nouveaux acteurs médiatiques du web devraient peu à peu changer la donne.

Mais en général sur les grands médias, les discours les plus complexes sont moins entendus parce qu’ils ne sont pas médiatiques d’une part et parce qu’il suppose des capacités de réflexion et de pratique de la part de l’auditoire. Dans le genre, les fidèles de Jean-Pierre Pernaut ne peuvent pas suivre depuis longtemps même s’ils ont essayé de faire attention à la marche. Certes, la radio se démarque à ce niveau de la télévision du fait de journalistes compétents et plus engagés dans les médias sociaux. La télé à l’inverse poursuit son autarcie. L’évacuation d’Arrêt sur images est en ce point un exemple évident. Mais l’émission a sans doute gagné au final en pertinence et en puissance en passant sur le web.

Pensée conceptuelle et production scientifique normée

Revenons, donc sur l’obstacle de la complexité car il tend d’ailleurs à gagner du poids au sein des sciences humaines et sociales qui privilégient de plus en plus une simplicité d’étude et d’analyse dont les résultats ne seront qu’éphémères face à une pensée conceptuelle qui dérange ou est tout simplement incomprise. L’idéal devenant la production scientifique à peu près normée mais dont les conséquences scientifiques, politiques et éducatives seront nulles et donc sans risque.

Face à la pensée conceptuelle, l’argument méthodologique est alors utilisé comme seul contre-argument, qui place le discours scientifique conceptuel dans la lignée de l’essai. Il est vrai que la pensée complexe, celle qui mobilise autant concepts que des résultats est parfois inopérante aussi dans des articles trop brefs. En ce qui me concerne, j’ai une valise pleine de concepts qui fonctionnent ensemble, il est impossible de tous les convoquer dans un article et cela devient parfois difficile voire mission impossible quand il s’agit de les transposer en anglais.

En conclusion, l’intellectuel français ou francophone n’est pas mort, pas autant que le web au final (pour rappel après le web 2.0, le web 3.0, le web au carré, le web qui mène 3-1 contre le PSG, voici désormais le web mort-vivant qui se multiplie jusque dans vos frigos ce qui devrait inspirer Roméro ou Véronique C.) mais il n’est plus dans la presse classique et pas du tout sur les chaînes grand public même si Mister Affordance a failli y faire une apparition sur le nouvel ORTF.

Je crois aussi que l’intellectuel est surtout une identité collective, un réseau pensant (et guère dépensant d’ailleurs) qui produit des documents et des réflexions sous des modes différents.

Finalement, il faut différencier le fait de ne pas voir l’intellectuel et celui de le croire invisible. Bien souvent, le regard ne se porte pas aux bons endroits.

Voilà pour ce premier billet de rentrée. Je suis parvenu à rendre plus compliqué un problème qui l’était déjà à la base. Mais je crois que ça devrait la devise et le credo de l’intellectuel : montrer que lorsqu’un problème apparaît compliqué, c’est bien parce qu’il est encore plus en réalité.

Billet initialement publié sur Le Guide des égarés sous le titre “La perte d’influence de l’intellectuel français”

Illustration CC FlickR nilson, wallyg

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  • Christine Vaufrey le 1 septembre 2010 - 11:23 Signaler un abus - Permalink

    Je suis d’accord avec la quasi-totalité des points abordés dans votre billet, notamment sur la nécessité impérative de renouveler le fichier des intellectuels sollicités pour donner leur avis dans la grande presse (dans cette catégorie, on peut ajouter Télérama, la couv du n° spécial festival de Cannes était à ce sujet édifiante, Godard + Cohn-Bendit, quelle ouverture à la modernité !). J’ajoute qu’il me semble également évident que la presse et nos penseurs succombent toujours au même vieux travers : pour se faire remarquer, il faut critiquer, ce qui montrera aux lecteurs que nous sommes bien plus intelligents qu’eux, que nous ne tombons pas dans les minables panneaux sur lesquels ils s’écrasent tous. Alors que les Anglo-saxons (plus proches, comme vous le dites, de la pensée ready made que de la véritable réflexion, sauf quelques-uns, mais qui sont essentiels) font le choix d’accompagner les mutations, nos intellectuels sont toujours dans une logique de résistance et d’éducation du bon peuple, qui se trompe, forcément. Du coup, le champ est libre pour les raccourcis sur les bienfaits du numérique et de l’Internet… Michel Serres fait partie des exceptions remarquables, mais n’oublions pas qu’il enseigne aux Etats-Unis…

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  • panchine le 1 septembre 2010 - 11:23 Signaler un abus - Permalink

    Article très intéressant.
    Je pense néanmoins que bien que peu visible, les intellectuels français ont une forte influence au niveau international, mais qu’effectivement leur présence dans les médias, notamment français, est des plus limitée.
    Morin, Stiegler et d’autres en sont le parfait exemple, que vous ne manquez pas de citer en parlant de la complexité et de pensée conceptuelle simplifiante et normée sans réelle portée/issue pour la société.

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  • Ariane le 1 septembre 2010 - 13:37 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,

    je ne vois pas en quoi cet article proclame la “non mort” des intellectuels français. Au contraire, il valide à mon sens les thèses présentes dans le (très bon) article de Cécil Dijoux.

    Par ailleurs (et désolée si je viens troller): en quoi dire “la télé c’est pour les teubés, la radio passe encore, heureusement que l’écrit/web existe” est une reflexion d’intellectuel (autoproclamé d’ailleurs: “Je suis parvenu à rendre plus compliqué un problème qui l’était déjà à la base. Mais je crois que ça devrait la devise et le credo de l’intellectuel”).

    2°: la langue française serait un obstacle, parce que l’anglais est la langue universelle et que la Silicon Valley est aux States? SCOOP.

    3°: “L’obstacle de la complexité tend à gagner les sciences humaines et sociales”. J’aimerais comprendre. Si on parle de leur médiatisation, par définition oui, il faut simplifier pour que le néophyte comprenne. Qui peut s’en plaindre? Si on parle de savoir pur, ça me parait difficilement prouvable (on ne va pas faire l’histoire de la recherche en France, mais le problème number 1 n’est pas intellectuel mais financier).

    Bref. Dire “l’intellectuel n’est pas mort”, pourquoi pas, mais trouvez autant de contre exemples que ceux qui sont cités au début de l’article précédent: vous serez bien en peine.

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  • LA MACHINE A ECRIRE le 2 septembre 2010 - 1:29 Signaler un abus - Permalink

    Je suis content de lire votre article. Il me plaît bien. Il est très français (c’est un compliment). Je trouve en effet que les penseurs anglo-saxon sont de bien meilleurs commerciaux que les nôtres. Cela ne veut pas dire que les nôtres sont meilleurs pour autant. Mais bien que leur pensée ne se fondent pas sur le même substrat.

    Nous sommes profondément humanistes, marqués par l’existentialisme, ils ont une culture basé sur l’échange et l’efficacité. Cela se voit dans la langue elle-même. L’anglais est une langue utile, faites pour l’échange, la notre est plus tournée vers le monde des idées, de l’abstraction…

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