Oligarques et châtiments

Le 5 mai 2011

Tous les hommes d'affaires russes ne sont pas de méchants mafieux. Jeune entrepreneur ambitieux, Vitaly Arkhangelsky s'est heurté de front au clan Poutine. Récit d'une lutte acharnée contre les oligarques. Une enquête OWNI.

Un homme jeune, un nom russe, une fortune rapidement bâtie dans l’import-export, le fret maritime et les activités portuaires du côté de Saint-Pétersbourg, une résidence à Nice…

Directeur général et principal actionnaire de la holding Oslo Marine Groupe (OMG), Vitaly Dimitrievich Arkhangelsky présente à 36 ans tous les traits de l’oligarque russe classique. Ou du moins, l’image que le tout venant s’en fait. Dans un sourire qui enrobe son anglais, il glisse :

Et pourtant je ne suis pas du tout un oligarque. Je n’ai pas fait fortune sur les cendres de l’URSS, ni bénéficié de privatisations des matières premières.

Quelques détails manquent en effet au cliché. Un portefeuille de millionnaire bien moins fourni que celui des plus célèbres de ses compatriotes, milliardaires eux. Un goût pour l’extravagance nettement moins prononcé également. Et un assez peu courant combat contre la machine judiciaire, symptomatique du climat actuel des affaires en Russie.

SOS, petits oligarques en détresse

Quand un Abramovitch, président du football club de Chelsea inonde la planète football de sa fortune, un Pougatchev ou un Lebedev se piquent de racheter des journaux occidentaux, respectivement France-Soir ou l’Evening Standard, quand un Prokhorov provoque un scandale de mœurs à Courchevel ou rachète une villa pour plusieurs millions d’euros sur la Côte-d’Azur, Vitaly, lui, passe ainsi son temps à ferrailler devant les tribunaux. Français et russes.

“On assiste à un véritable harcèlement judiciaire orchestré par les autorités”, résume l’un de ses avocats, Me Léa Forestier, “une pratique de plus en plus répandue contre laquelle mon client se bat”. Et l’avocat de renvoyer vers un rapport du Conseil de l’Europe du 29 septembre 2009 sur le sujet:

Depuis plusieurs années, des exemples d’utilisations abusives du système judiciaire à des fins économiques ont été constatées, notamment dans la fédération de Russie. Les nationalisations d’entreprises privées motivées, selon la justice russe, par des allégations de fraude ont conduit de nombreux dirigeants d’entreprise à fuir le territoire russe ou à être emprisonnés.

Les grands groupes, à l’instar du pétrolier Ioukos dont l’un des dirigeants Mikhaïl Khordokovski est en prison depuis 2003, ne sont plus les seuls visés. Une filiale de la HSBC a ainsi été fermée en 2007, après avoir été placée par le pouvoir russe sur la liste noire des sociétés portant atteinte à la sécurité nationale. “Plusieurs dirigeants ont été molestés et de nombreux documents ont été saisis. Une enquête a été diligentée par les services secrets russes (FSB), qui a abouti au démantèlement de la société”, précise le rapport.

Ce système touche également les petites et moyennes entreprises (…) La conquête économique de l’entreprise peut avoir pour motivations la rentabilité financière de cette dernière et la mise au pas de la concurrence mais également, dans le cas des petites et moyennes entreprises, la situation géographique de ces dernières. L’entreprise conquise est ensuite louée à un prix exorbitant ou détruite pour y construire à la place un immeuble plus important.

Une bataille judiciaire de longue haleine

Les plus importantes sociétés de Vitaly Arkhangelsky étaient idéalement situées sur le port de Saint-Pétersbourg. Il est accusé d’escroquerie bancaire. Son groupe était florissant, valorisé à près d’un milliard de dollars avant le début des procédures.

Dès que mon groupe a commencé à être rentable, les soucis ont commencé.

Novembre 2006, l’État russe s’invite dans une cinquantaine de sociétés détenues par le groupe OMG. Pas franchement une visite de courtoisie. La police et les unités des forces spéciales du ministère de l’Intérieur (les Omon) réalisent un véritable raid, séquestrent 200 salariés pendant toute une journée et réclament des pots-de-vins pour se retirer. Refusé. Mais la balade semble avoir tellement plu aux flics qu’elle leur donne envie d’y revenir.

De nouvelles descentes en juin, août, à l’automne 2007 dégourdissent les jambes des forces de police, qui ne repartent pas les mains vides. Ordinateurs, serveurs, documents comptable, tout est embarqué au prétexte d’une fraude fiscale dont se serait rendu coupable le groupe. En passant, les salariés sont aimablement invités à témoigner contre Vitaly et “dénoncer les activités répréhensibles” de leur boss. Une première vague comme une mise en bouche. Avec un objectif selon Arkhangelsky, “faire pression sur moi et mes employés”.

En guise de réponse, le patron d’OMG porte plainte contre l’illégalité de ces opérations… et obtient gain de cause devant le tribunal de Saint-Pétersbourg. Menée hors sa présence ou celle de son avocat, les raids sont qualifiés de “frauduleux” par un juge d’instruction russe, dans une ordonnance qui lui confère même le statut de victime. En mars 2008, tout soupçon de fraude fiscale est même dissipé, le même juge d’instruction arguant de l’absence de charge à son encontre dans son ordonnance de renvoi. Un simple répit durant lequel la finalité de ces raids, et ses instigateurs, sont dévoilés.

Un commentaire sur le blog du président Medvedev

En décembre 2008, un haut personnage l’enjoint fortement à céder certaines de ses sociétés à des “entreprises amies”, à titre presque gracieux. Au millième du prix… Histoire d’éviter de nouvelles opérations policières, ou des violences à l’encontre de sa famille. Un étrange cadeau de Noël de la part d’un homme puissant, Alexandre Saveliev, président de la Banque de Saint-Pétersbourg. Structure privée, la banque est très liée aux hautes instances de la ville. Ses actionnaires majoritaires ne sont autres que le fils de la gouverneur de Saint-Pétersbourg, Valentina Matvienko, un proche du Premier ministre Vladimir Poutine; et Alexander Polukeev, adjoint au représentant du président russe Dimitri Medvedev pour la région.

Devant son refus, les raids reprennent avec le printemps, en mars puis en juin 2009. Nouvelles perquisitions, nouvelles menaces, assorties cette fois-ci d’asphyxie financière. La banque de Saint-Pétersbourg lui coupe les crédits. Via de faux documents, certaines de ses sociétés lui sont tout bonnement retirées, malgré les plaintes qu’il dépose pour escroquerie. Contraint de déposer le bilan de ses sociétés en juin 2009, Vitaly en appelle alors à… Dimitri Medvedev!

Son long commentaire sur le blog du président russe, le 16 juin, a un effet immédiat… le déclenchement de nouvelles procédures à son encontre, cette fois pour blanchiment et escroquerie, sur plainte de la banque de Saint-Pétersbourg.

Empreint de patriotisme économique, le billet dénonce “les détournements sauvages des banques conjointement avec les autorités des affaires intérieures” et pose la question qui chatouille.

Comment les sociétés de taille moyenne, tout en esquivant les attaques des banques (appuyées par la police), peuvent-elles faire aboutir des projets stratégiquement important pour l’État et continuer à croire qu’en Russie existe encore la défense de la propriété privé ?

Un chiffon rouge agité devant le museau des autorités.

” En m’opposant à la banque de Saint-Pétersbourg j’étais seulement un businessman, décrit Vitaly Arkhangelsky. En dénonçant l’instrumentalisation de la justice et un véritable racket d’État, je suis devenu un symbole de la lutte contre la corruption. La pression s’est accrue”. Et son amitié avec le champion d’échec – et néanmoins opposant – Gary Kasparov n’a pas franchement incité les autorités à faire montre de bienveillance…“Il est maintenant une cible politique”, assure Me Forestier, “et le harcèlement continue en France”.

Les nouveaux russes blancs

Sous le coup d’une demande d’extradition émanant de la fédération de Russie pour escroquerie, Vitaly a été incarcéré quelques jours à la prison de Luynes en novembre 2010. Et n’a été libéré qu’après le versement d’une caution de 300.000 euros. Une première victoire. La cour d’appel d’Aix a même débouté les autorités russes de leur requête et ordonné que des investigations soient menées afin de vérifier le bien-fondé des accusations contre Arkhangelsky.

Prochain rendez-vous le 19 mai devant la chambre de l’instruction. En parallèle, les conseils du patron d’OMG ont déposé plainte pour faux, usage de faux et escroquerie au jugement auprès du tribunal de Nice. Vitaly Arkhangelsky, sur la foi de deux expertises, assure que la banque de Saint-Pétersbourg a falsifié ses signatures pour s’approprier ses sociétés… Le juge Christian Guéry l’auditionnera le 18 mai. Avant une convocation devant la cour nationale du droit d’asile (CNDA), l’instance d’appel pour les demandeurs du statut de réfugié. Le 21 février, l’OFPRA a refusé de lui accorder l’asile politique. Et d’ouvrir ainsi une porte d’entrée aux “dizaines de milliers d’entrepreneurs ainsi harcelés”, assure Arkangelsky.

A en croire le rapport du Conseil de l’Europe du 29 septembre 2009, ils seraient 70.000. Qui, avec leurs familles, représentent quelques 200.000 personnes contraintes à l’émigration. Un siècle après la révolution bolchevique, de nouveaux Russes blancs sillonnent l’Europe.


Photo FlickR CC : série de Matriochka traditionnelles de La grosse mimi ; Matriochka mortuaires de Tangui Bertin.

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