Journaliste-programmeur, le mutant parfait ?

Le 23 février 2010

D'après un article de Gawker, une nouvelle espèce hybride est en train d'apparaître, capable aussi bien de chercher l'information que de la mettre en forme. Faudra-t-il donc se mettre à coder pour se démarquer dans un environnement hyper-concurrentiel ?

Tremblez simples journalistes ! Une espèce hybride est en train d’apparaître sur un marché de l’emploi déjà sous tension. Son CV est une arme absolue terriblement séduisante. Ce n’est pas moi qui l’affirme mais un article du blog américain Gawker, exemples à l’appui, et dont voici la traduction (si vous ne comprenez pas certains mots, c’est normal, vous ne vivez pas entouré de geeks ;-) ) Un point de vue qui n’est pas partagé en France.

Comme si le paysage de l’emploi dans le journalisme n’était déjà pas assez terrifiant, les journalistes feraient bien d’apprendre à coder. C’est encore une compétence du domaine des médias dont ils auront besoin pour rester en tête de la compétition. Et ne faites pas d’erreur : la concurrence fait des stocks de livres d’O'Reilly (ndlr : gros éditeur de livres d’informatique).

-En 2006, lorsque Adrian Holvaty, fondateur d’Everyblock.com, lui-même développeur, en appela à plus de programmeurs dans les rédactions américaines, il n’obtint pas beaucoup de retour. Mais quelques années et quelques faillites de journaux plus tard, les rédacteurs semblent prendre conscience des avantages d’apprendre à développer des applications web ou de bidouiller rapidement des scripts ensemble pour effectuer les tâches de collecte de données qui demandent beaucoup de travail. Parmi les rédacteurs pris dans cette tendance nerd :

-Nick Bilton, New York Times : il est peut-être blogueur en chef de Bits, le blog techno du Times, mais Bilton a aussi travaillé comme spécialiste des interfaces utilisateurs et bricoleur de matériel au laboratoire R&D du Times, aidant à développer le TimesReader (ndlr : une application permettant de lire une version rich-media du Times sur un ordinateur). Il sait aussi s’en sortir avec un compilateur C.

-Taylor Buley, Forbes : il vient juste d’accepter publiquement un nouveau travail de “rédacteur et développeur éditorial”, selon la newsletter de Gorkana. “Dans sa nouvelle fonction, il va écrire et des articles et du code.”

-Jennifer 8. Lee, ancienne du New York Times : comme reporter, Lee s’est fait un nom en tant que pionnière de l’art du “scoop conceptuel” (man dates et d’autres). Mais avant de débuter dans le journalisme professionnel, Lee étudiait les maths appliquées à Harvard. En avril dernier, elle a commencé à apprendre à coder, et depuis écrit occasionnellement des jets de Python (qui s’avère être l’un des languages-clés chez Google, où son petit ami Craig Silverstein est directeur de la technologie). Il y a des rumeurs disant qu’elle pourrait joindre ou fonder une sorte de start-up dans le journalisme web.

-Cody Brown, NYU Local : après avoir commencé un site universitaire d’information hyperlocal à la New York University et rédigé des méditations bien meilleures que la moyenne sur les nouveaux médias, ce diplômé en cinéma a commencé à travailler sur une start-up appelée Kommons. Et il a débuté la nouvelle année en apprenant le framework de développement Rails pour le langage de programmation Ruby, sans doute pour faire avancer Kommons.

-Elizabeth Spiers, romancière, consultante, a lancé Dealbreaker, et blogué pour Gawker : cette ancienne analyste de Wall Street a blogué il y a deux jours qu’elle est en train d’apprendre Python dans le cadre d’un effort concerté pour acquérir de nouvelles compétences. En suivant un cours du MIT sur Internet, pas moins. Aucune idée de l’application qu’elle va écrire mais nous sommes impatients de lire ses commentaires de code malicieux et sa documentation sans-merci.

Apprendre à programmer est encore un autre moyen pour les journalistes de devenir généralistes, plutôt comme Benjamin Franklin et ses compagnons polyvalents tachés d’encre, à la fois pamphlétaires, linotypistes, distributeurs et éditeurs de journaux, que comme Bob Woodward, Annie Leibovitz ou Mario Garcia, au profil de rédacteur hyper spécialisé. Un blogueur professionnel-type peut jongler avec des tâches requérant des connaissances fonctionnelles en HTML, Photoshop, enregistrement vidéo, montage, prise d’images, podcasting, et CSS, le tout pour accomplir des taches dont avaient l’habitude de s’occuper d’autres personnes, lorsqu’elles existaient : la production, le design, l’informatique, etc.
Sur cette voie, coder est la prochaine étape logique, bien qu’elle puisse n’être attirante que pour les journalistes les plus ambitieux et les plus attirés par la technique, le genre de personnes qui veulent lancer leur propres sites ou ajouter une fonctionnalité vraiment puissante et interactive à un site existant.
Il n’y a pas besoin d’aller chercher bien loin pour voir que la programmation peut naître naturellement de l’écriture. Prenez Gawker Stalker. Lancé par Spiers sur un coup de tête, c’est devenu une rubrique hebdomadaire, ensuite un rendez-vous plus fréquent, puis une section à part entière, et finalement, une carte interactive utilisant l’API Google. Avec un peu plus de code, elle est maintenant mise à jour directement par les usagers.

Comme l’a écrit Clay Shirky, les programmeurs à temps partiel peuvent compenser leur manque de compétence technique pure par leur connaissance du métier. Dans l’essai de 2004 Situated software, le professeur de la NYU raconte combien il avait été surpris de constater que le logiciel social de ses étudiants est devenu populaire en dépit de son manque de fini.

‘Je me suis dit que [le code] avait réussi pour un certain nombre de raisons vaguement déloyales: les utilisateurs connaissaient les programmeurs, la liste des noms avait été préremplie, les programmeurs ont pu se servir de la liste de diffusion interne pour lancer l’application.

Les designers sont issus du même groupe que les utilisateurs, et pouvaient donc considérer que leurs propres instincts étaient fiables ; les beta-testeurs pouvaient être recrutés en se promenant dans le hall : et cela les a empêchés de faire des plans sur la comète. Ce que je n’avais pas anticipé, ce sont les bénéfices de second ordre. Encore et encore, les groupes ont rencontré des problèmes qu’ils ont résolus en partie en tirant bénéfice de l’infrastructure sociale ou d’informations liées au contexte…’

Shirky poursuit en postulant que la programmation, comme pratique, va se démocratiser. En d’autres termes, les journalistes vont faire à la programmation ce que les plateformes de blog écrites par des programmeurs ont fait au journalisme : saturer l’industrie avec des amateurs non-rémunérés.

Gartner (ndlr : entreprise américaine de conseil et de recherche dans les domaines techniques) a récemment fait du bruit en disant qu’il y aurait 235.000 programmeurs de moins aux USA d’ici dix ans. C’est comme si on avait prédit dans les années 80 que le nombre de dactylos diminuerait aux USA d’ici 2004. Une telle prédiction serait juste dans un sens – les équipes de dactylos dans les bureaux ont disparu, et une bonne partie du travail de saisie de données a été délocalisée. Mais la saisie à proprement parler, les doigt frappant le clavier, n’a pas disparu, elle s’est répandue partout.

En conclusion, bien que la sous-traitance concentre toute l’attention, il y a également beaucoup d’internalisation en cours, de métier à part entière, la programmation devient une compétence plus largement mise en œuvre. Si par programmation nous entendons “personnes qui écrivent du code” plutôt que “personnes qui sont payées pour écrire du code”, le nombre de programmeurs va augmenter, beaucoup augmenter, d’ici 2015, même si beaucoup de ceux qui utilisent perl et JavaScript et Flash ne se considèrent pas comme des programmeurs.

Désolé les programmeurs professionnels : la désintermédiation est un fléau, n’est ce pas ? D’un autre côté, si la première vague qui attaque votre profession est un peloton de journalistes, et bien vous n’avez pas de soucis à vous faire pour le moment.

[Traduction effectuée avec l'aide de Julien Kirch]

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Faut-il donc que les malheureux qui ne connaissent “que” des bases de html potassent asap Knuth et Stroustrup ? Pas de panique, l’oiseau est rare et devrait le rester. “C’est une des lubies du moment, tranche Johan Hufnagel, rédacteur en chef du pure player Slate.fr. Mais je ne crois pas à une race à part qui irait chercher les contenus et les mettrait en scène. C’est très bien d’avoir des journalistes-programmeurs mais ce que l’on demande avant tout à un journaliste, c’est de ramener des informations.” Morgane Tual, que l’on ne peut soupçonner de partialité puisqu’elle possède cette double casquette qui l’a aidée à trouver du travail chez Youphil, renchérit : “À un moment, je me suis dit ‘aujourd’hui tu as un profil hors du commun, dépêche-toi de faire ton trou, des jeunes (Morgane a 26 ans, ndlr…) qui savent coder vont arriver.’ Mais en fait non, apprendre à programmer est quelque chose de rébarbatif, il n’y en a donc pas tant que cela.”
Pour vous faire une idée, Raphaël da Silva, étudiant en licence professionnelle “journalisme et médias numériques de Metz“, est seul de sa promo sur seize à s’y connaître dans le domaine, et pour cause, il a étudié l’informatique avant. La perspective de voir des journalistes piquer le travail des informaticiens laisse encore songeur, à l’écouter : “Il est plus difficile de passer du journalisme à l’informatique, que l’inverse, observe le jeune homme, la plupart de mes camarades ont fait des études littéraires avant.” Et tout programmeur honnête vous dira qu’il faut dix ans et un million de lignes de code pour bien maîtriser son métier, et à condition que vous ayez la tournure d’esprit qui convient. Bref, “faire les deux fonctions très bien, c’est très difficile. Tu te contentes d’un résultat moyen”, conclut Johan Hufnagel.

Après, il est évident que posséder la double-casquette présente des avantages. Déjà dans la façon de mettre en forme son information. “Cela m’ouvre des possibilités énormes, je publie comme je veux”, analyse Morgane Tual. Et tant pis si elle doit en passer par des nuits blanches pour rebidouiller un plug-in, la créativité et l’autonomie valent bien quelques arrachages de cheveux.

Tous soulignent aussi ce rôle de lien entre journalistes et informaticiens que ces mutants peuvent tenir. Les deux mondes sont en effet traditionnellement assez hermétiques, pour le plus grand malheur de l’info en ligne. “Il est important d’avoir des journalistes capables de comprendre les contraintes des techniciens. Il y a des demandes qui peuvent être réalisées en trois jours, d’autres en trois mois, explique Johan Hufnagel. ll faudrait des “SR web”, capable de trifouiller dans le code jusqu’à un certain niveau, pour éviter de solliciter l’informatique. L’inverse vaut d’ailleurs aussi, soit dit en passant : “On manque d’informaticiens qui s’intéressent aux contenus” déplore-t-il.

Si le double profil ne devrait donc pas devenir incontournable, il est aussi évident qu’une bonne louche de culture web supplémentaire ne ferait pas de mal à la profession, dès l’école ou en formation continue. Et pour ceux qui veulent aller plus loin, une spécialisation programmation.

Le journaliste portugais Paulo Querido a fait un commentaire de ce billet sur son blog The Journalist programmer

Image de une von_boot sur Flickr

Photo Stéfan sur Flickr

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