Le sauvetage chilien, fiasco du journalisme

Le 17 octobre 2010

Le journaliste américain Jeremy Littau critique la façon dont le sauvetage des mineurs a été couvert : c'est beaucoup d'argent dépensé, au détriment d'autres sujets vraiment importants.

Comme d’habitude, Jay Rosen m’a devancé pour exprimer ce qu’il pensait de l’histoire du sauvetage des mineurs chiliens. C’est sans doute pour ça que je tweete plus que je ne blogue ; parfois vous le dites et y revenez plus tard, ce que j’ai essayé de faire ici, d’une certaine manière. Peu importe, Rosen :

A big story and a great story, but does 1300 journalists covering the Chilean miners have anything to do with reality?

Je ruminais ce billet depuis quelques jours et je me suis battu avec mon emploi du temps. Je ne vais pas faire le grincheux, mais cette histoire m’a vraiment mis en pétard.

Ce sauvetage est une formidable histoire de persévérance, de débrouillardise, d’esprit d’équipe et finalement de succès. C’est comme cela que la plupart des gens le voit, et j’en connais un paquet qui ont espéré un pareil dénouement positif. Mais cette histoire me déprime.

À l’heure où les bureaux étrangers se ferment

J’y vois pour ma part une histoire à propos du journalisme. À l’heure où les bureaux étrangers se ferment les uns après les autres, que des réductions drastiques dans les budgets sont effectuées, je trouve assez déconcertant que 1.300 journalistes se soient déplacés dans ce désert pour couvrir cet événement mondial. Est-ce que l’énorme intérêt suscité par cette histoire ne valait-il pas toute cette attention ? Après tout, Twitter et Facebook se sont aussi emballés lorsque le premier mineur a pointé le bout de son nez. Mais le public ne réfléchit pas en terme de ressources lorsqu’il consomme du journalisme, il ne voit que ce qu’il a en face de lui.

Mille trois cents journalistes. Imaginez un peu tout ce que l’on pourrait faire avec ça. Les médias ont jeté dans cette affaire des ressources comme au temps de leurs plus belles années, dans les 80’s et les 90’s, celles où les rédactions étaient pleines, et couvraient le sauvetage du bébé Jessica, et où Internet n’existait pas. Sincèrement, est-ce que toutes les grandes chaînes de télé américaines avaient réellement besoin d’envoyer des journalistes et des équipes techniques là-bas ? Alors qu’il existe des satellites et que des individus sur place peuvent très bien y injecter eux-mêmes du contenu. Est-ce que les médias américains avaient besoin de se parachuter sur une histoire comme celle-là ?

Les sujets internationaux valent la peine d’être couverts, mais soyons honnête, c’est davantage une histoire intéressante sur le plan humain, avec peu d’impact sur une large population qu’un événement comme le tremblement de terre qui a eu lieu dans le même pays voilà juste huit mois. Le rapport entre l’impact de l’histoire et son traitement est peut-être la meilleure illustration de la folie que nous observons dans les choix économiques des médias aujourd’hui.

Des conséquences sur la couverture de nos problèmes

Le choix d’envoyer toutes ces ressources au Chili a des conséquences sur ce que nous couvrons dans notre pays. Mon ancienne collègue de Mizzou (l’université du Missouri, NdT) Lene Johansen a publié un article déchirant plus tôt dans la semaine sur la pauvreté à Philadelphie provoquée par la Grande Récession. Déchirant en raison des détails, mais encore plus parce que ce type de sujet n’est pas traité tous les jours. Les gens pauvres n’achètent pas de journaux. Des ressources importantes sont allouées à la couverture de n’importe quel objet brillant après lequel la classe américaine qui a du pouvoir d’achat va courir en ce moment. L’histoire des mineurs chiliens, même si elle est intéressante et réchauffe le cœur, n’est que l’attraction de la semaine, une autre forme de téléréalité aux yeux des chefs du business qui décident de l’emploi des ressources.

L’histoire en elle-même n’a pas le moindre effet sur les Américains qui ont de vrais problèmes ; c’est une merveilleuse distraction, ce qui serait très bien si cela nous empêchait de couvrir des problèmes plus importants chez nous. Mais ce n’est pas la réalité de cette information de téléréalité.

Couvrons-la, mais gardons les pieds sur terre.

Le problème principal, c’est qu’il n’y a pas vraiment besoin de consacrer tant de moyens à cet événement, grâce aux progrès de la technologie. J’ai à peine écouté ce qu’en disait la télévision ou Internet. J’ai mon compte Twitter ; j’ai su quand le premier mineur est sorti à peu près au même moment que n’importe qui. Nous avons des journalistes chiliens – des professionnels et des citoyens – qui connaissent déjà le terrain et la région et peuvent couvrir cette information très bien. Ce n’est pas notre histoire. Peut-être que les très gros comme le New York Times devraient être là, mais est-ce nécessaire d’en envoyer d’autres ? Est-ce que chaque groupe d’information – câble ou autre- a vraiment besoin de sa propre équipe de cameramen  et de ses reporters sur le terrain pour cela ?

Allons-nous nous réunir pour aider ceux qui souffrent ?

Le public voit une histoire fantastique, et c’est très bien. Et c’est vraiment le cas. Mais du côté des médias, je vois une industrie qui court après des hits et des pages vues en gaspillant du précieux capital économique et humain. Réjouissons-nous pour les mineurs, mais n’oublions pas qu’il y a de la souffrance dans notre pays et qu’elle devrait obtenir les mêmes, si ce n’est davantage, de ressources.

Allons-nous nous réunir et aider les pauvres et les déclassés de notre pays ou est-ce que cette histoire de mineurs chiliens n’est-elle qu’une pause bienvenue dans notre habitude d’ignorer ceux qui souffrent parmi nous ? Le journalisme a son mot à dire dans la façon de répondre à cette question.

Mise à jour à 16 h 05 le 14 octobre : apparemment la critique est plus que théorique. Jetez un œil à cette information du New York Times sur les restrictions budgétaires provoquées par la couverture du Chili sur d’autres sujets à la BBC. Espérons que ces pages vues d’un jour en valaient la peine ! Merci à Carrie Brown-Smith de me l’avoir signalé.

Billet initialement publié sur le blog de Jeremy Littau

Image CC Flickr hans.gerwitz

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  • Al-Kanz le 17 octobre 2010 - 14:47 Signaler un abus - Permalink

    C’est en effet pitoyable. Il me semble avoir entendu à la radio (France Info ou Europe 1, je ne sais plus) que le nombre de journalistes sur place était de 2 000 et non de 1 300.

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  • Marius le 17 octobre 2010 - 15:07 Signaler un abus - Permalink

    Et d’ailleurs, au delà de la disproportion de la ressource journalistique sur place, on pourrait également dénoncer l’éclairage du sujet qui en a quasi unanimement été fait : http://bit.ly/aPuFOs

    Pas étonnant que le journalisme “mainstream” perde chaque jour en crédibilité.

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  • Ipfix le 17 octobre 2010 - 19:05 Signaler un abus - Permalink

    Je trouve ca aussi dérangeant que vous effectivement.
    Ceci dit en lisant votre blog (excellent au passage) par quelqu’un qui commmente l’actualité sans la produire et qui utilise des images en creative common de FlickR, je ne m’étonne plus de la débâcle des médias traditionnels. Pour moi le problème ne vient des médias mais des médias gratuit.A quelques tweets iraniens prêts, ils participent a l’affaiblissement des médias qui perdent leurs indépendance et le débat démocratique.

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  • Crimepensée le 18 octobre 2010 - 0:05 Signaler un abus - Permalink

    1300 ? J’ignorais qu’il fallait tant de monde pour filmer 30 personnes qui sortent d’un trou, surtout sur une aussi longue durée. Ce billet respire le bon sens ; puisse-t-il faire le tour du Web.

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  • @linkjournalism le 18 octobre 2010 - 18:25 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour @tous.

    Attention, je vais être un peu crû :

    1) ce genre de déplacement de journalistes en masse justifie à lui tout seul en partie l’existence et/ou la pérennité des rédactions de presse aujourd’hui.

    2) partant du principe que ce genre d’information commune relayée par tous les journalistes présents sur place reste noyée dans l’actualité générale, partant du principe que dans 9 jours, on n’entendra pratiquement plus parler des mineurs (hors exclusivité), ce journalisme “de papa” continue de coûter bien cher (déplacement du type “si on est pas sur place, on passe pour des rigolos (…) ou pour des journalistes ne faisant pas notre travail (…) Alors, faut qu’on y aille”

    Syndrome du journaliste = il faut qu’on couvre parce qu’on le vaut bien

    3) tant que les gens aimeront voir autant de journalistes sur place pour leur signifier l’importance (soi-disant) d’un évènement, ils continueront de penser que le métier de journaliste est devenue une activité banale, banalisée, peu valorisante à leurs yeux puisque tout le monde ou presque s’engouffre dans le même bain au même instant, au même endroit.

    Journalisme = métier intellectuel de plus en plus transformé en métier d’exécutant, “banal, comme un autre”

    4) Il y a donc bien des budgets conséquents débloqués pour déployer autant de journalistes dont la mission est de ramener, recouper, traiter les “mêmes” éléments sur place pour une si courte durée de vie médiatique. Ce qui va quelque part à l’encontre des problèmes récurrents de financement évoqués par la presse en général (manque de moyens paraît-il, presse sous perfusion, survivante à coup de subvention de l’Etat etc.)

    Concernant les rédactions qui ont choisi de couvrir les mineurs sur place, laissez-moi rire !

    5) Combien de journalistes ont-ils choisi de couvrir l’évènement de manière différente ? La réponse ne dépasse pas les doigts d’une main

    Avec la multiplicité des canaux de diffusion, les différentes manières de couvrir un évènement ou de porter un regard pérenne et différent, à l’heure du web depuis 15 ans, ce “journalisme 1.0″, vieillot, incapable de se renouveler, de sortir de sa caste d’antan, de se réactualiser me désole.

    “Rebooting Journalism” !

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