La tragédie WikiLeaks

Le 5 décembre 2010

Des problèmes de DNS aux crises de confiance que WikiLeaks met en évidence, quelques remarques de Christian Fauré sur la "tragédie Wikileaks" qui est selon lui en train de se dérouler sous nos yeux.

Sept remarques sur WikiLeaks.

Première remarque : « single point of failure » dans l’architecture distribuée

C’est peut-être la première fois que j’écris une note en me demandant comment je vais faire un lien vers l’organisation dont je parle, à savoir WikiLeaks.

Voilà le premier problème que pose WikiLeaks, site chassé du web par des hébergeurs, puis par le DNS qui apparaît comme single point of failure du web, une clé de voûte du système trop centralisée pour susciter un intérêt renouvelé pour des DNS en p2p.

Deuxième remarque : une divulgation numérique de masse

Outre ce débat sur les DNS et l’architecture du web, on parle également de liberté d’expression à propos de l’affaire WikiLeaks. En l’occurrence je ne vois pas trop bien pourquoi car il ne s’agit pas tellement de l’expression d’une thèse ou d’une idée mais d’une « divulgation numérique de masse », sans commentaires,  et rendue possible par l’évolution du système technologique. Quoi qu’il en soit les discussions les plus fréquentes se posent en terme de droit et de légalité.

Troisième remarque : une sélection

Nous n’avons pas à faire à des micros divulgations faites par des milliers de personnes grâce au travail d’autres milliers de personnes organisant des copies et des fuites d’information. Nous avons plus vraisemblablement quelques personnes, peut-être une seule, qui dévoile des données qui sont ensuite sélectionnées, organisées et divulguées par une seule organisation.

Aussi, ce ne sont pas les données d’un petit pays africain qui sont divulguées ; ce sont les données de l’administration américaine. Et que se serait-il passé si cela avait été les données de l’administration russe, chinoise ou iranienne ? Il y aurait eu a minima un problème de traduction d’une part, et d’autre part les moyens technologiques mis en œuvre pour pousser WikiLeaks hors du web n’aurait probablement pas été aussi importants.

La démarche de WikiLeaks est dirigée contre les États-Unis, même si c’est tout le monde qui est arrosé par effets de bord.

Quatrième remarque : une tragédie numérique

Outre que WikiLeaks fasse un choix, c’est-à-dire sélectionne les données, tout ceci s’accompagne d’une mise en scène : les annonces sont faites avant les divulgations, la figure de Julian Assange est mise en avant, des stratégies de diffusion se font avec la complicité des grands journaux nationaux. Tout sauf une fuite accidentelle relayée anonymement sur Internet de manière improvisée, à la manière du piratage des œuvres dites « culturelles ».

La mise en scène et la théâtralisation de l’affaire WikiLeaks en font une tragédie numérique.

Comme toute tragédie grecque, il y a un public mais aussi un chœur, peut-être joué par les journalistes, ou tout du moins par un certain journalisme d’investigation que l’on croyait en voie de disparition.

Cinquième remarque : le principe de vérité

Ce que WikiLeaks révèle est vrai. Aucune personne n’a, à ma connaisse, contesté la véracité des documents.

On ne parle pas de rumeurs, les documents sont vrais et il est difficile de s’opposer à la diffusion de la vérité. Quel principe, dans notre civilisation occidentale, peut-on placer au dessus de la vérité ? La justice elle-même recherche la vérité pour juger.

Sixième remarque : une fonction cathartique

Il a été argué que la divulgation de ces documents mettait en danger la sécurité et la vie de certaines personnes. Mais, en même temps, l’état du monde est aujourd’hui tel qu’on ne peut s’empêcher de penser que ces divulgations ne peuvent qu’être bénéfiques car la manière dont fonctionne le monde aujourd’hui ne fait pas que menacer la sécurité ou la vie de quelques personnes.

De la à ce que WikiLeaks endosse une fonction cathartique, une fonction de purification et de libération, il n’y a qu’un pas. D’ailleurs, le logo de WikiLeaks l’illustre et le revendique parfaitement.

Septième remarque : crise de confiance

Cette tragédie numérique témoigne d’une crise de confiance sans précédent, non seulement entre les gouvernements eux-mêmes, mais également entre les gouvernements et les citoyens. Situation renforcée par le fait que, finalement, la seule chose sur laquelle le consensus se fasse entre les gouvernements, c’est la mise à l’index de WikiLeaks. Les gouvernements font bloc et exercent une pression énorme sur tous les acteurs privés pour fermer le robinet : hébergement, DNS, mais aussi solution de paiement avec Paypal qui jette l’éponge.

WikiLeaks, peut jouer le rôle d’un déclencheur, mais sera-t-il pour autant cathartique ?

>> On consultera sur ce le sujet : À propos de wikileaks par Stéphane Bortzmeyer et Suites de la fuite de Jean-Noël Lafargue

>> Article initialement publié sur le blog de Christian Fauré

>> Illustrations FlickR CC : Leo Reynolds, alexjtam, kevindooley

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  • cobaye le 5 décembre 2010 - 20:40 Signaler un abus - Permalink

    Concernant la vérité des fuites, il y avait eu de mémoire quelques révélations mises en doute par les personnes ou entreprises incriminées (une histoire de banque et pot de vin je crois), doute vite balayés par la fuite de nouveaux documents (semble-t-il soumis à WL en réaction) qui avaient finalement fait avouer les-dits incriminés.

    Et concernant les 3 dernières fuites les plus médiatisées (vidéo, Iraklogs, Statelogs), les réactions des gouvernements suffisent amplement à donner tout le crédit nécessaire aux documents. D’ailleurs, c’est comme les PV d’affaires en cours de jugement qui fuitent dans la presse, ou des tas de notes confidentielles que l’on retrouve dans les journaux d’investigation. WikiLeaks bénéficie de cette même confiance en l’authenticité des documents de la part de son public.

    À priori il n’y a pas d’intérêt(s) pour WikiLeaks de répandre des faux. On peut objecter une attitude partisane contre les US, mais d’une part c’est faux car les fuites précédent 2010 ont concerné d’autres pays (dont en Afrique), d’autre part les États Unis sont tellement omniprésents qu’il va de soit que la somme d’information les concernant est nécessairement beaucoup plus importante. Enfin, pourquoi ne pourrait-on pas donner le même crédit au travail de vérification de l’authenticité des documents dont se targue WikiLeaks que celui accordé aux journaux d’investigation?

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  • jay le 6 décembre 2010 - 0:02 Signaler un abus - Permalink

    À propos de la 1ère remarque sur les DNS P2P voici un lien constructif: http://www.bortzmeyer.org/dns-p2p.html

    «Malgré les déclamations ostentatoires et ridicules (comme « Internet treats censorship as a damage and routes around it »), il est illusoire de croire qu’on puisse résoudre des problèmes aussi graves que les atteintes aux libertés fondamentales via des astuces techniques.»

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  • jean jacques Ganghofer le 6 décembre 2010 - 0:49 Signaler un abus - Permalink

    Ce qui arrive à Wikileaks n’est pas une tragédie.
    Je me souviens d’un terroriste très connu qui a pu quitter Kaboul sans être inquiété avec un cortège de 200 voitures , de ce même terroriste qui aurait pu être capturé à deux reprises par les français du COS
    http://le.cos.free.fr/cos.htm , mais qui ne le fut pas.
    Aujourd’hui, voilà Wikileaks ” ennemi” des Etats-Unis.
    Je pense que cette grande démocratie possède des ennemis dangereux, mais d’autres qui ne le sont pas.
    Après tout, la désinformation est une stratégie comme une autre.
    Par contre, ce qui m’inquiète, c’est la pression exercée par les états sur les détenteurs de ” noms de domaine ” afin d’utiliser leurs informations.
    Il faut se résoudre à l’idée que les gouvernements agissent parfois comme les magiciens .
    Ils nous montrent une main pour que nous la regardions, et pendant ce temps là , nous ne voyons pas ce qu’ils font avec l’autre ……

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  • Le Bon Nicolas le 6 décembre 2010 - 7:36 Signaler un abus - Permalink

    Je suis en désillusion du monde politique depuis des années.
    Et cette petite guerre rebelle montée contre une super puissance et autre est bien la pour me plaire.

    Je suis un homme simple. Alors mes relations le sont tout autant.

    J`attends des gens que si ils me servent un verre d`eau.De 1 que le verre soi propre et de 2 que l`eau soi pure et claire.
    Ce qui me semble ne pas être le cas pour la politique mondiale.Dommage..

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  • pseudo veritable le 6 décembre 2010 - 10:12 Signaler un abus - Permalink

    cette chasse à wikileaks pourrait être motivée par le fait que parmi les révélations à venir, certaines seraient l’élément déclencheur d’un ras le bol généralisé chez la population la poussant vers une révolte mal venue car, après tout, les corporatismes à la tête de la planète ont besoin du citoyen, ne serait-ce que pour qu’il produise, consomme et cherche, brave esclave, à subvenir lui même aux besoins créés pour lui.
    sinon quoi, Berlusconi se la pète ou bien encore le Président est susceptible ?
    Oui, bon, et ?

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  • JB le 6 décembre 2010 - 15:08 Signaler un abus - Permalink

    Les fuites ne sont pas “vraies” mais authentiques.

    Quelles seront les conséquences de l’affaires Wikileaks au niveau politique? A qui la nouvelle donne va t elle profiter??

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  • Olivier D. ze kat le 6 décembre 2010 - 16:34 Signaler un abus - Permalink

    “Voilà le premier problème que pose WikiLeaks, site chassé du web par des hébergeurs, puis par le DNS qui apparaît comme single point of failure du web, une clé de voûte du système trop centralisée pour susciter un intérêt renouvelé pour des DNS en p2p.”

    Erreur de conceptualisation, si le Web devait s’inspirer du p2p, ce n’est pas nécessaire que les DNS soient dans la partie.

    En effet, il suffirait que les navigateurs Web soient nativement doté d’un client p2p, et que le serveur d’un site en situation “précaire” se contente* de fournir l’équivalent d’un fichier .torrent qui indiquent quelques trackers connaissant des PC ou serveurs qui hébergent des morceaux des fichiers de la page à visualiser (HTML, Javascript, CSS, images, etc).
    (*) un serveur qui tourne uniquement avec Apache sans PHP, MySQL, et autres services, est nettement moins vulnérable aux DoS.

    L’intêret est que si les seeders hébergent (ou partagent) seulement quelques morceaux des fichiers, il devient impossible de détecter ou prouver la nature des données. Privant ainsi les FAI et hébergeurs de pouvoir censurer une source ni même de savoir ce que l’internaute consulte…

    En analogie avec le système Hadopi, dont le protocole consiste à télécharger une partie significative du fichier pour confirmer et prouver que un seeder est dans l’illégalité, je pense que l’on tardera pas à voir apparaitre des clients p2p qui auront une option pour ne jamais partager un trop gros morceau du fichier.

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  • pseudo veritable le 6 décembre 2010 - 19:01 Signaler un abus - Permalink

    -comme JB : à qui profite ces révélations ?
    ou
    -la révélation n’est -elle pas simplement le fait de prouver qu’il a été possible de récupérer des informations supposées secrètes ?
    ou
    -n’est ce pas une manipulation visant Internet afin de justifier une surveillance accrue des réseaux (le patriot act américain encore en vigueur je crois a bien été décidé après l’emmergence de pseudos terroristes)?

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  • Mme Kiervel le 6 décembre 2010 - 22:06 Signaler un abus - Permalink

    Dernière remarque: ces révélations banales, extraites de la vie de tous les jours de n’importe quel diplomate du monde, ne sont que des petites histoires croustillantes a la Voici, des gateaux apéritifs pour amadouer les gens simples qui n’auraient jamais connu wikileaks si l’on ne leur en avait pas parlé au 13h. Maintenant que l’audience est au complet, on va pouvoir passer au plat de résistance, avec nos amies les banques :)

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