Wikileaks et la révolte du clergé

Le 5 décembre 2010

Éric Scherer fustige les réactions hostiles à WikiLeaks d'une partie des médias traditionnels. Face à ce nouveau venu qui bouscule encore un peu plus les anciennes pratiques du métier, il est urgent d'évoluer.

"WikiLeaks, c'est très vilain, comme tout ce qui se fait sur le Net d'ailleurs."

Quand j’entends, depuis une semaine, les cris d’orfraies, le dénigrement, le mépris, l’inquiétude qui émanent du clergé médiatique face aux nouvelles fuites de WikiLeaks, je vois, hélas, une profession minée par des forces conservatrices et protectrices d’un ordre ancien, hostile à l’évolution de ses pratiques, qui veut se cramponner à des comportements d’un autre âge.

Comme le disent plusieurs voix ce week-end, il s’agit du premier vrai conflit [en] entre l’ordre établi, l’establishment, et la nouvelle culture du web. Pierre Chappaz parle de la première infowar. Et Reporter Sans Frontières a condamné samedi les tentatives pour réduire WikiLeaks au silence.

Je ne veux pas dire qu’Assange est un héros. Beaucoup de questions sur ses motifs, son agenda, ses choix, ses critères, ses financements restent en suspens.

C’est vrai, WikiLeaks, organisation apatride, fille d’un Internet mondialisé, n’obéit à aucune des règles du journalisme professionnel. Mais elle a l’avantage de bousculer le statu quo, de faire bouger les lignes de partage des pouvoirs, de permettre à des gens qui savent des choses –et qui n’ont plus confiance en nous les journalistes–, de les révéler, d’assurer une plus grande diversité de l’information !

Le procès de WikiLeaks se fait sur les thèmes : « ce n’est pas du journalisme », « il n’y a aucune révélation », « trop de transparence tue la démocratie », « attaquez-vous à la Chine », etc. En passant, la position qui surprend le plus est la défense des diplomates qu’il faudrait protéger et laisser travailler dans le secret. Un vrai bel exemple du journalisme de connivence, qui nous mine depuis si longtemps et alimente la défiance du reste de la société à notre égard ! Laissons les diplomates faire leur travail et protéger eux-mêmes la confidentialité de leurs discussions. Ce n’est quand même pas aux journalistes d’y veiller ! L’autre critique qui me choque, c’est de balayer les contenus des télégrammes d’un revers de main : « on n’apprend rien. » Les journalistes et initiés peut-être pas ; mais le public, lui, découvre d’un coup comment fonctionnent les rouages des relations internationales. D’autant que 3 millions d’Américains avaient déjà accès aux documents classifiés ! [en]

« Internet, c’est la Stasi en pire », Catherine Nay

Vendredi soir, lors du Grand Journal de Canal Plus, quatre éditorialistes de la « grande presse » (RTL, Marianne, France Inter) ont passé leur temps à « flinguer » WikiLeaks sur ces thèmes (même si Thomas Legrand fut plus mesuré que les autres). Europe1 est monté d’un cran samedi matin : « Internet, c’est la Stasi en pire », y a déclaré Catherine Nay.  Plus tôt dans la semaine, nous avons pu lire Le Canard Enchaîné (« le caviar devient moins bon à la pelle qu’à la petite cuillère ») se retrouver sur la même ligne que l’éditorialiste du Figaro, Alain-Gérard Slama (WikiLeaks, « entreprise de subversion abritée derrière un mythe, la transparence »).

Quand on pense que ce sont les mêmes, ou presque, qui allaient jouer au tennis avec Jospin, sont mariés à des ministres, protégeaient les doubles vies de nos Présidents de la République, gardent leurs infos pour eux avant d’en lâcher quelques-unes – mais après les élections– et dans des livres lucratifs, « dînent en ville » chuchotant confidences, rumeurs et malveillances qui n’ont rien à envier aux contenus des télégrammes diplomatiques, très officiels documents de travail.

La grande différence, c’est que les premières restent confinées dans le cercle fermé de l’establishment, alors que les secondes sont mises sur la place publique.

Il n’est guère surprenant de voir aussi les nouvelles générations, les « digital natives », qui baignent depuis des années déjà dans l’open source, le collaboratif, le bottom-up, le partage, estimer qu’il est plus que temps de voir ces forces-là l’emporter sur les logiques de connivences, de fermetures, d’initiés, de top down. J’espère aussi que des journalistes dans les rédactions contestent les voix officielles que nous entendons sur les plateaux de télévision.

Tout ça c’est de votre faute !, résume bien Jay Rosen [vidéo, en] à l’adresse des journalistes américains. Si vous aviez fait votre boulot de chien de garde avant la guerre en Irak sous la présidence Bush, les sources n’auraient pas besoin de donner aujourd’hui leurs infos à WikiLeaks, précise ce professeur de journalisme à l’Université de New York, qui déplore  « l’échec spectaculaire de la presse traditionnelle à remplir son rôle de chien de garde au cours des récentes décennies ». Pour lui, la presse d’investigation « est morte sous George Bush ».

Avec WikiLeaks, les journalistes sont une nouvelle fois désintermédiés, court-circuités dans le cheminement classique de l’information entre les sources et le public. WikiLeaks s’est intercalé. Et, déjà bousculés par les nouvelles manières du public de s’informer,  par sa prise de parole, confrontés à une double crise de légitimité et de confiance de la part du reste de la population, ils n’apprécient guère.

Une chance aussi

Mais tous ne réagissent pas de manière négative. Ces masses de documents bruts sont aussi une chance pour le journalisme de faire valoir sa valeur ajoutée, dans le tri, la vérification, la contextualisation, la mise en perspective, la hiérarchisation des infos données par WikiLeaks. Cette contextualisation est éditoriale et, de plus en plus, associée à une dimension technologique qui permet de visualiser les données, pour les présenter de manière instructive et attrayante C’est tout le sens du journalisme de données, qui se développe aujourd’hui rapidement. « Une passerelle entre le producteur d’information et le lecteur », comme le dit Patrice Flichy dans Le Monde, qui salue, via WikiLeaks, « la réhabilitation du journalisme d’experts ».

Un autre aspect très positif pour le journalisme réside dans la coopération inédite entre des dizaines de journalistes de rédactions et de pays différents des médias qui ont publié ces câbles diplomatiques (New York Times, Guardian, Spiegel, Le Monde…).

WikiLeaks, qui, dit-on, pourrait s’attaquer très prochainement à « Corporate America »  pourrait vite fournir des indications précieuses sur les turpitudes des dirigeants financiers et économiques des plus grandes entreprises. Il est temps que quelqu’un le fasse, non ? Comme le dit le NiemanLab d’Harvard [en], c’est le public qui est gagnant.

Billet initialement publié sur Metamedia

Image CC Flickr niznoz, danielkedinger, wallyg

À lire aussi chez Erwann Gaucher “WikiLeaks : la réaction de caste des médias français”

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  • Desirade le 5 décembre 2010 - 13:53 Signaler un abus - Permalink

    Catherine Ney, après François Baroin, cherche à abuser son monde. C’est le contrôle de l’information qui est la Stasi des dictatures et non la transparence. Il y a un petit côté “Arbeit macht frei” dans les propos tenus par ces gens-là qui fait froid dans le dos.

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  • Amatos le 5 décembre 2010 - 15:08 Signaler un abus - Permalink

    Ce qui est beau c’est à quel point les politiques qui défende la transparence du citoyen au travers la vidéosurveillance, la possibilité d’installer des logiciels espions plus ou moins légaux sur le pc du quindam hurle à la mort quand une organisation qui ne fait pas partie de celles qui vont à la soupe chez nos amis politquo-financier leur fait goûter à leurs propres idées. Une première guerre de l’information, qui va surement rebondir au fur et à mesure des publications des câbles qui va être intéressante à suivre.

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  • arnaudr le 5 décembre 2010 - 15:46 Signaler un abus - Permalink

    cela ne gène personne que ce pseudo site ne fasse du business que sur de l’utilisation de vol de données?

    Serrez vous tous aussi plein de bonne humeur quand vos données seront diffusées au sein d’un nouvel arrivage massif par exemple sorti d’une banque voir de la sécu avec toutes les infos accumulées via la carte vital…

    perso, ce genre de comportement n’a rien de “porte drapeau de la liberté d’expression”.. d’ailleurs qui dit droit dit devoir et wikileaks, lui, ne se sert que du droit sans ne rien devoir à personne..

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  • Amatos le 5 décembre 2010 - 18:35 Signaler un abus - Permalink

    à arnaudr

    Il y’a une différence entre les données des états, qui sont sensé servir les citoyens/le bien commun et les citoyens “de base”. Autant un haut fonctionnaire/homme politique a un devoir de transparence dans le milieu professionnelle à plus ou moins long terme, on peut comprendre que certaines activités ne peuvent pas être étalé immédiatement en place public, quoi que se soit sujet à débat, autant le citoyen a le droit à une vie privée, ce droit ne pouvant être levé que dans le cas d’enquête judiciaire. Aujourd’hui on se retrouve dans une situation inverse, les hommes politiques/haut fonctionnaire s’entourent d’une chape de silence avec la complaisance des médias qui dépendent d’eux, alors que le citoyen est de plus en plus traqué du fait de la multiplication de la vidéo surveillance et des libertés que prend l’état en manière de recoupage des fichiers sérielles public et privé (voir la loi loppsi 2). Dans l’histoire moderne, les grands scandales politico/financiers ont toujours commencé par une fuite/vol de données, qu’aujourd’hui les gouvernements hurlent aux loups montrent bien qu’ils ont pas mal de petits arrangements à cacher

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  • Untersinger - father le 6 décembre 2010 - 8:00 Signaler un abus - Permalink

    Tout à fait d’accord sur le fait que ce que wiKileaks remet en cause c’est le journalisme de connivence, celui que la plupart des journalistes et des hommes politiques tentent de faire passer pour du journalisme, et qui se joue dans le journalisme embarqué, dans les chars, dans les avions, ou dans les (soi-disant) interwiew télévisés.

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  • _BenM_ le 6 décembre 2010 - 11:48 Signaler un abus - Permalink

    Dire que le Canard à la même ligne éditorial que le Figaro, c’est un peu fort !
    « le caviar devient moins bon à la pelle qu’à la petite cuillère » est une remarque très juste et elle ne correspond en rien avec les réactions primitives des autres.

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  • Sébastien CERISE le 6 décembre 2010 - 17:35 Signaler un abus - Permalink

    Le secret n’a qu’une utilité opérationnelle.

    Si un service envisage de mener un action dans un lieu L et un temps T, il est normal que cette information ne soit pas rendu publique avant la dite opération, inutile d’expliquer pourquoi…

    De même, si un service diplomatique est en pourparlers de paix avec des gens du Hamas par exemple, il est normal de conserver le secret jusqu’à la réussite (ou l’échec) de ces pourparlers.

    Mais après l’instant T, quelle est l’utilité d’un tel secret ? Aucun, il n’a plus lieu d’être. Il devient alors une arme contre son peuple et plus une arme contre l’ennemi.

    Aujourd’hui le secret ne sert plus qu’à cacher des politiques aux électeurs. Et en cela, c’est très grave car sans information, comment voter en connaissance de cause ? Je vais vous le dire : IMPOSSIBLE !

    Je pense que Wikileaks participe à une forme de prise de pouvoir du peuple et que c’est plutôt un signe positif.

    Pour finir, félicitations à Nicolas Kayser pour s’être très bien défendu face à des gens comme Hubert Védrine chez Taddei… même si parfois, il (H. Védrine)donnait le bâton pour se faire battre sans que personne ne relève…dommage.

    Excellente journée,
    Sébastien CERISE

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  • jean jacques Ganghofer le 6 décembre 2010 - 19:53 Signaler un abus - Permalink

    Cet article est très bien, car il montre avec talent ce qu’Owni ne doit jamais devenir .

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  • Prométhée le 7 décembre 2010 - 2:01 Signaler un abus - Permalink

    Un écrivain du début du XXe siècle Bernard Shaw si je me trompe à dit lors d’une prêche si l’assistance s’endort faut piquer le prédicateur.
    Bien il me semble que wikileak pique un conformisme béat,anésthésiant,de nos journalistes. Si la presse perd des parts de marché c’est bien pour ça. Information en deçà du ridicule, noyé dans un verbiage pompeux, soporifique, sans intérêt.
    Perso merci à Wikileak d’avoir mis sur le web ces informations, au moins on peux décortiquer chercher, et faire le boulot nous même. Puis au moins c’est très démocratique.
    Quand les journaliste feront correctement leur travail au moins on aura plus besoin de d’avoir des francs tireurs.
    Puis le secret enfin ce sacro saint secret qu’il faudrait défendre, ne serai ce pas un secret de conspirateurs, de brigands ou d’individus dénués d’honneur. Assange ne fait que nous mettre la caméra de sécurité qui nous prévient des attentats des terroristes qui ne sont que ceux de nos hommes politiques toute couleurs confondus.

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  • Prométhée le 7 décembre 2010 - 3:13 Signaler un abus - Permalink

    Quand au censure imposé au site wikileaks, il est bon de se remémorer deux articles important des droits de l’homme et du citoyen de 1789
    Article XI
    La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.

    Article XV
    La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.

    Hors fureur Sarko avec son Bormann heu heu Besson, savent très bien que toute censure fait la dictature. J’ai comme la vague impression qu’elle est établie, mais ne veut pas dire franchement son nom. C’est vrai que des que c’est politique tout n’est que mensonges, poudre au yeux, illusions, la seule chose que les politiques savent bien faire c’est de faire tout très mal, au détriment des citoyens.

    Quand je pense que dans la Marseillaise
    Liberté, liberté chérie, combat avec tes défenseurs ( bis )
    Il ne devrait pas y avoir de censure me semble.

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  • Everette Effland le 11 novembre 2011 - 1:09 Signaler un abus - Permalink

    Forget the goofy pop starlet icon, Lady Gaga’s pretty much a home girl at heart. The musician, 25, who showed up on Japanese TV dressed as a panda, thought. She was really good at creating all types of pasta and really likes home cooking and cleaning.

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