“Cet article a été censuré en Tunisie. Partagez-le” [maj]

Le 3 janvier 2011

Après une vague de protestations et d'émeutes, les blogueurs tunisiens témoignent des difficultés à s'exprimer, en raison du "blocus médiatique" en vigueur dans leur pays et parfois même à l'étranger.

Les manifestations qui ont suivi la tentative de suicide d’un jeune chômeur [fr], à Sidi Bouzid, voici deux semaines, [maj 05/01/11 : la personne est décédée aujourd'hui des suites de ses blessures, fr] puis le suicide par électrocution de Houssine Ben Faleh Falhi,  25 ans, et celui de Lofti Guadri, 34 ans, également à Sidi Bouzid, ont aujourd’hui atteint les grandes villes tunisiennes et la capitale, dans un mouvement qui ne réclame plus seulement du travail et des perspectives d’avenir, mais la remise en cause du “système Ben Ali”, président au pouvoir depuis 23 ans.

Les vidéos des premiers rassemblements, organisés par les avocats, les journalistes, les syndicats tunisiens, fin décembre en Tunisie, pouvaient sembler modestes de l’extérieur, avec des slogans mesurés, mais étaient déjà exceptionnelles dans le contexte tunisien. Le blogueur tunisien Anis, qui faisait au début des manifestations le bilan politique d’une jeunesse tunisienne dans “J’ai 31 ans et je n’ai jamais voté“, a titré son dernier billet du 30 décembre : “Dorénavant, on n’a plus peur“.

Cette phrase, aperçue sur une pancarte lors d’une manifestation des avocats tunisiens devant la Cour de Justice de Tunis, résume parfaitement le sentiment de beaucoup de Tunisiens aujourd’hui. Nous vivons une période historique pour les Tunisiens, qui habitués au silence, à la peur et au conformisme depuis des décennies prennent enfin leur destin en main.[…]La dernière fois que le peuple s’est soulevé massivement et spontanément sans être motivé par des raisons religieuses ou pour soutenir les Palestiniens ou les Irakiens… c’était sous Bourguiba, les bien fameuses révoltes du pain.

Jeudi 30, le décès de Chawki Belhoussine El Hadri, 44 ans, annoncé dans un communiqué de la FIDH, des suites d’une blessure par balle tirée par la police contre les manifestants  le 24 décembre, marque un dramatique durcissement de la situation, visible à travers les violences contre les avocats du jeudi 30 et vendredi 31 décembre, relatées par le blog A Tunisian Girl.

À Tunis, par exemple, des agents de police en civil et les agents de la  force de sécurité  ont assiégé de la zone du palais de justice. Ils ont empêché certains avocats d’entrer dans la zone et laisser d’autres y accéder. Lorsque les  avocats tenté de quitter la Maison du Barreau, où ils se réunissaient, les forces de sécurité sont intervenues et ont utilisé la violence.

Le discours télévisé surprise de mardi dernier [vidéo] et le remaniement ministériel du Président Ben Ali, n’ont pas eu l’effet escompté. Dans l’un des billets les plus lus et partagés sur Twitter et Facebook en Tunisie, un jeune entrepreneur tunisien répliquait dans une lettre ouverte :

Vos jeunes se sont soulevés et il sera difficile de les faire taire : ils s’immolent, s’électrocutent, et je ne pense sérieusement pas que des coups de matraques ou des longues nuits dans les commissariats vont leur faire peur.

Un véritable jeu du chat et de la souris, ou même une “cyberguerre”, a lieu depuis deux semaines entre les internautes tunisiens et “Ammar”, sobriquet de la censure très sophistiquée d’Internet organisée par le ministère de l’intérieur tunisien, dont le blogueur Astrubal a expliqué les secrets techniques. Les internautes tunisiens utilisent de longue date des logiciels de contournement du filtrage (proxy), ou s’informent via Facebook, où ils partagent les billets censurés des principales plateformes de blogs tunisiens, des portails d’information alimentés de l’étranger, des photos et vidéos, et des messages d’alerte (comme le passage à tabac d’un journaliste) envoyés via Twitter avec le mot clé #Sidibouzid.

Cependant, “Ammar” semble vouloir également s’attaquer à cette plateforme.

bharmoez Facebook est complètement coupé à Redaïef !!!! on est coupééééé ! twitter pas encore. j’ai l’impression que ca ne va pas tarder..#sidibouzid

Tunisie numérique confirmait que le site Facebook semble avoir été également pris pour cible par “Ammar” en Tunisie  :

Les internautes tunisiens -la communauté la plus connectée à Facebook dans l’Afrique du Nord- se trouvait depuis l’aprè- midi du 30 décembre 2010 face à une erreur technique lors de l’upload de n’importe quelle photo ou vidéo.

Félicie signale le black out d’Internet à Tunis vendredi 31 :

coupure de l’internet sur Tunis, les médias disent que la situation est stable mais les manifs continuent dans toutes les régions #sidibouzid

Reporter Sans Frontières a publié un communiqué dénonçant le black out organisé de toute information sur les troubles, dans un pays qui fait partie par ailleurs de longue date de son hit-parade annuel  des pays “ennemis d’Internet”.

Des rassemblements en soutien au mouvement #sidibouzid ont lieu à Paris, à Munich [vidéo] à Beyrouth. Le “blocus médiatique” entretenu par les grands médias internationaux et les diplomaties occidentales, qui vient s’ajouter à cette implacable censure intérieure, a été  un sujet récurent d’amertume pour de nombreux activistes tunisiens.

iFikra To the hypocritical west that had Iran protests top news for weeks, #Tunisia has been fighting for its freedom for 2 weeks now #sidibouzid

(À l’Occident hypocrite qui a mis les manifestations en Iran dans les principales nouvelles pendant des semaines, la Tunisie se bat pour sa liberté depuis deux semaines maintenant.)
Nawaat salue la presse anglaise :

La presse anglo-saxonne – contrairement à la presse française – a été particulièrement intéressée par les émeutes sociales en Tunisie. Le modèle économique et politique tunisien est décortiqué avec vigueur.

Al Bab [en anglais] relativise l’importance des médias étrangers dans les événements en cours :

To what extent, though, does international media coverage – or the lack of it – matter? Obviously it’s good if people around the world know what is happening but how does it benefit the struggle going on inside the country? The object of that struggle is not to get pictures in the New York Times ; it’s to get rid of Ben Ali.

Dans quelle mesure, cependant, la couverture des médias internationaux – ou son absence – est-elle importante ? C’est de toute évidence une bonne chose si le monde est au courant de ce qui se passe, mais cela profite-t-il à la lutte qui se déroule à l’intérieur du pays ? L’objet de cette lutte n’est pas d’avoir des photos dans le New York Times ; c’est de se débarrasser de Ben Ali.

Sur  la couverture très prudente des médias traditionnels français et le silence de son gouvernement, André rappelle en commentaire, sur le site du  journal Le Monde, que la Tunisie est le pays :

… où de nombreuses entreprises françaises ont délocalisé leur production. Si au plan économique on trouve pire , au plan du respect des droits de l’homme, on ne peut pas en dire autant. À l’inverse de la Côte d’Ivoire, on entend beaucoup moins les défenseurs de la démocratie quand il s’agit de la Tunisie. Sous prétexte de barrer la route aux islamistes intégristes, on ferme les yeux sur toutes les mesures dignes plus d’une dictature que d’une démocratie. Politique du deux poids deux mesures.

Les blogueurs et les utilisateurs de Twitter au Maroc, en Algérie, en Egypte, suivent eux attentivement les événements  en Tunisie.

Boubled Chez nous #SidiBouzid c’est chaque jour et partout, dans chaque recoin d’Algérie .

Le blogueur algérien Ismail, qui vit en France, prédit :

Sidi Bouzid est le tragique témoignage, encore une fois, d’un ras-le-bol généralisé de la jeunesse des pays en voie de développement, plus particulièrement de la zone Nord-Afrique Moyen-Orient, le même désespoir, la même rage et les mêmes réponses répressives de la part des gouvernements, ça c’est déjà passé en Iran, aujourd’hui c’est en Tunisie demain ça sera l’Algérie ou le Maroc.

Il a précisé, dans cette mise à jour:

“Cet article a été censuré en Tunisie. Partagez-le”.

Les réactions des internautes de par le monde sur la crise tunisienne sont aussi résumées dans cet article.

– — –

Article initialement publié sur Global Voices sous le titre “Tunisie : “Dorénavant, on n’a plus peur””

>> Photos flickr CC gablackburn ; gordontour

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  • Lisa Tauleigne le 4 janvier 2011 - 7:34 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,

    j’écrivais il y a un an tout juste à un autre endroit du web :
    “J’ai réalisé à quel point je m’étais forgée une image fausse et aseptisée de la Tunisie. Parce que ce pays apparaît comme le “bon élève” du Maghreb et du monde arabe : laïcité, place des femmes, lutte contre l’extrémisme musulman, jeu des institutions internationales et du système capitaliste. Et parce que la Tunisie est aujourd’hui cette destination exotique et ensoleillée à bas prix, la destination facile par excellence, d’un pays dont on ignore la culture, l’histoire et la réalité avec un mépris vaguement post-colonialiste.”
    Cet aveuglement volontaire et confortable est encore majoritaire chez les médias et les politiques français. Merci beaucoup donc pour cet article salutaire.

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  • thierryb37 le 4 janvier 2011 - 16:08 Signaler un abus - Permalink

    Le courage de la jeunesse face à une telle dictature suscite le respect et surtout que l’info passe surtout sur les médias tv francais, laquelle France cautionne depuis trop longtemps les clans familiaux qui tue ce beau pays.

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  • ammesiah le 6 janvier 2011 - 10:13 Signaler un abus - Permalink

    autant dire qu’en tant que pays de l’Afrique et du Maghreb ils n’ont aucune d’avoir le régime qu’ils souhaiteraient vraiment, il y à bien longtemps que ce n’est plus le peuple de ces pays qui décide.

    Un colonie de plus des états unis d’Amérique, pseudo pays de les libertés qui en fait place des dictatures un peu partout dans le monde.

    Il n’y aura pas de libération de leur pays sans de sang versé c’est dramatique mais les révolutions ne ce font pas pacifiquement.

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  • jonathan le 7 janvier 2011 - 12:29 Signaler un abus - Permalink

    Tant de politiques français ont étés finançés par ben ali que personne n’ose parler de vous. Comme gbagbo d’ailleur. Il va aussi falloir bientôt écrémer ce pays.

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  • dido le 11 janvier 2011 - 12:46 Signaler un abus - Permalink

    Merci de véhiculer l’information!!!
    La situation en tunisie est effectivement tragique et je suis scandalisé par le blocus médiatique occidental particulièrement de l’hypocrisie de la presse française.
    Ce qui se passe en tunisie est historique, et les tunisiens ont besoin du soutien du monde.

    Sous les dehors d’une image lisse, c’est un peuple qui étouffe et qui meurt à petit feu devant l’indifférence générale. Ne croyez pas ce qu’on dit, j’ai vu la situation de l’intérieure, c’est tragique.
    Et C’est le désepoir et la dictature qui sont le terreau du terrorisme et pas le contraire. Les politiques francais devraient le comprendre!!! Seules des démocraties dans le monde arabe pourront arrêter le phénomène du terrorisme.
    Les politiques français se rendent -ils seulement compte qu’en soutenant des régimes dictatoriaux, ils encouragent, fertilisent le terrorisme et DONC mettent leur propre population (entre autres francaise) en danger? C’est se tirer une balle dans le pied ou l’effet boomerang.
    JE SALUE LE COURAGE DE CES MANIFESTANTS

    SVP mesdames, messieurs faites circuler l’information autour de vous, nous sommes tous concernés

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  • al07 le 3 janvier 2013 - 23:05 Signaler un abus - Permalink

    Et 1 an plus tard on dit quoi ? Zaba est parti,Zabala (Ghannouchi) l’a
    remplacé et le sort des petites gens n’a pas changé,au contraire il a empiré…..
    Et celui des femmes……
    Certes on ne peux que se réjouir de la chute de Ben Ali,mais ceux qui l’ont remplacé sont pires et ils en donnent des preuves tous les jours !!
    Alors,on fait quoi ?

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  • [...] “Cet article a été censuré en Tunisie. Partagez-le” [maj] [...]

  • [...] Premier constat, en tant qu’observateur direct à plusieurs reprises des marches qui jalonnent sporadiquement mais régulièrement les rues de la capitale ainsi que des sit-in improvisés dans les campus universitaires, je ne peux qu’être frappé, hélas, par l’évidente désorganisation de ceux-ci. Cette désorganisation ne se résume pas aux quelques T-shirt frappés de la lettre A entourée d’un cercle qu’arboraient quelques jeunes, mais elle est surtout bien visible dans le chaos certes causé par la répression, souvent extrêmement violente, de forces de l’ordre en sur nombre, mais aussi par l’absence d’un parcours bien défini à l’avance. Désorganisation audible par ailleurs dans la cacophonie des slogans qui mêlent dénonciation des mafias, protestation contre la censure, demandes de destitution du Président et aussi, parfois, rarement mais parfois, mots d’ordre religieux. Une vidéo qui circule sur le web tunisien en ce moment montre de nombreux jeunes blessés par des jets de pierres par les forces de l’ordre et des jets de gaz lacrymogène : http://owni.fr/2011/01/03/cet-article-a-ete-censure-en-tunisie-partagez-le/ [...]

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