La pauvreté de l’information politique

Le 7 février 2011

Pourquoi les journalistes s'obstinent dans la polémique et les tactiques politiciennes ? Est-il possible de traiter les sujets politiques à la télévision en s'attachant au fond, en alliant complexité et popularité ? Quelques hypothèses et recommandations.

Pourquoi les journalistes politiques en télévision s’attachent-ils aux tactiques politiciennes plutôt qu’au fond ? C’est l’une des questions que soulève Narvic dans son dernier billet riche et passionnant. Voici quelques hypothèses…

Il faut simplifier

Le grand public est ignare, et le format télévisuel est trop court pour s’attacher au fond. Reste donc les questions de tactique, de petite politique : les attaques, les petites phrases, les ambitions… On a droit de façon systématique à cette question cul de sac : « serez-vous candidat à la prochaine élection? » Laquelle donne lieu à la traditionnelle réponse « langue de bois » : « je ne me préoccupe pas de cela pour le moment, ce sont les Français qui m’intéressent et ma mission actuelle blabla… »

Ce parti-pris s’appuie sur un mépris plus ou moins conscient du public : « ils ne peuvent pas comprendre ». Le monde est devenu tellement complexe, comment voulez-vous faire comprendre les différentes mesures fiscales, au cœur de la politique des partis, à madame Michu qui ne maîtrise pas les bases de l’économie ? Autant demander à un aveugle analphabète de lire Proust.

Il faut donner au public ce qu’il veut

Le lecteur se fiche littéralement du fond, contrairement à ce qu’il clame. Si l’on devait croire les déclarations des enquêtes lecteurs, tous liraient Le Monde ou le Courrier international, et aucun ne s’intéressait à Voici ou Closer. Sauf que les premiers ont un tirage bien moindre (sans parler du nombre de lecteurs beaucoup plus important en presse people, en raison de la forte duplication, chez le coiffeur notamment :) Ce qui séduit le lecteur c’est le léger, le divertissant le sordide… A quoi bon tenter de forcer sa nature ?

Il faut permettre aux médias de survivre

L'Express du 6 octobre 2010

D’autant que la contrainte économique est de plus en forte sur les médias. Si la course à l’audience devient un critère permanent sur les émissions d’information, comme le JT de 20h, il devient impossible de lutter contre les infos people, insolite, faits divers proposées par le concurrent. C’est comme proposer à ses enfants des lentilles, quand la belle-famille leur offrent des fraises Tagada. Le combat est inégal à la base et perdu d’avance, du moins sur le plan quantitatif.

D’où les contorsions où sont conduits les éditeurs de presse pour vendre leurs canards avec des couvertures accrocheuses, voire racoleuses. D’où leur propension à orienter les débats vers des questions polémiques qui plaisent, suscitent l’attention et font parler de soi (publicité gratuite).

C’est la prime aux polémiqueurs

Toute controverse susceptible de « buzzer » vaut à son auteur récompense et estime de sa direction ou des concurrents. C’est la capacité de Fogiel à rentrer dans le lard de ses invités, notamment politiques, qui l’a propulsé en télévision. Comme ce sont les prises de bec entêtées de Nicolas Demorand qui ont assurément fait monter sa cote au mercato médiatique et sans doute en partie valu sa nomination à Libération. La mesure, la discrétion, le travail patient de fourmi ne sont décidément pas des valeurs à la mode dans cette course à l’attention. Compétition dans laquelle les médias, comme les individus, doivent agiter bien fort les bras pour se faire remarquer.

C’est le prix de la polyvalence

Pour poser les bonnes questions, il faut avoir une idée des réponses possibles et donc une excellente culture spécialisée en politique. Or en télévision comme en presse, ceux qui tendent à prendre la parole sont de plus en plus des généralistes avec une bonne plume. Ce que Versac appelle le syndrôme Raphaëlle Bacqué. Quand ce ne sont pas purement des amuseurs, comme Michel Denisot choisi par le Président de la République pour l’interviewer (pratique en soi d’un autre âge) et dont les questions ont exclusivement porté sur des questions de tactique et jamais sur le fond. Le côté inoffensif de l’interviewer, n’est sans doute pas étranger à ce choix, comme l’incroyable longévité d’un Alain Duhamel, désespérément insipide, en dépit de ses grands airs inspirés.

En contrepoint, quelques préconisations

Pour améliorer la qualité des débats et des questions politiques en télévision, la première chose est de sortir cette thématique du champ concurrentiel. Plutôt que mettre fin à la publicité après 20h sur le service public, le Président eut été mieux inspiré de donner au service public la garantie de perdurer. Et ce, indépendamment de l’audimat, en particulier s’agissant des JT, lieu crucial de l’information politique pour la majorité des Français. Le JT de TF1 devant celui de France 2 ? Chouette, ma redevance sert à quelque chose.

Au risque de me répéter, s’il faut donner au public ce qu’il veut, il faut aussi lui proposer ce qu’il ne sait pas encore qu’il veut. C’est le fameux paradoxe de l’oeuf et la poule. Pourquoi voulez-vous que le public demande autre chose, si on ne lui propose jamais rien d’autre que ce qu’il aime et apprécie déjà ? C’est la frilosité des médias qui est en cause ici, qui préfèrent jouer les valeurs sûres de la petite politique ou du débat controversé, plutôt que le risque de la profondeur. C’est aussi le manque de créativité dans l’absence de formats qui pourraient concilier les deux. Il nous faudrait des vulgarisateurs politiques comme Michel Chevalet dans le domaine scientique, ou qui viennent nous expliquer, schémas, cartes ou modélisations à l’appui les enjeux du débat.

Il faut des dispositifs de traitement de l’information en temps réel qui permettent aux journalistes de corriger une mauvaise information ou un mensonge des politiques au moment où ce il est proféré. Et s’inspirer de sites comme Politifacts et son Truth-o-meter qui apporte un emballage attrayant aux questions de fond : quel est le degré de vérité de telle ou telle assertion ?

Le Truth-o-meter de Politifacts.com

Il faut croire en l’intelligence des gens et se remettre en question plutôt que d’accuser la bêtise des autres. Le sujet est bien souvent moins en cause que le format proposé. Ne rejetons pas systématiquement les sujets difficiles au motif qu’ils feront peu d’audience. Sur le long terme, les médias qui survivront seront ceux qui auront réussi à préserver le fond et la forme et satisfaire des besoins différents : de divertissement, de socialisation, mais aussi de sens.

Il faut un minimum de spécialisation des journalistes, les fameux « rubriquards » autrefois incollables dans leur domaine, aujourd’hui bien souvent retraités. Comme disait Henri Béraud1,

Le journalisme est un métier où l’on passe une moitié de sa vie à parler de ce que l’on ne connaît pas et l’autre moitié à taire ce que l’on sait.

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Publié initialement sur le blog Mediaculture de Cyrille Frank aka Cyceron sous le titre : Pourquoi l’information politique est-elle si pauvre ?
Crédits photos : Nationaal Archief, [Domaine Public] via Flickr ; capture d’écran de la couverture de l’Express [06102010] ; Stuck in Customs CC-by-nc-sa via Flickr ; Capture d’écran du site Politifacts.com

  1. ndlr : http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_B%C3%A9raud []

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  • Rastakouer le 7 février 2011 - 13:25 Signaler un abus - Permalink

    Comment se disculper de former un peuple d’ignorants ?

    Comme le dis si bien ce cher Philippe Val :
    “Tenter d’expliquer, c’est justifier”

    http://www.acrimed.org/article2705.html

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  • lafa jacques le 7 février 2011 - 13:51 Signaler un abus - Permalink

    tout-à-fait en phase avec la teneur de cet article mais avec une nuance complémentaire
    certains de ces journalistes, qui pensent que le Français moyen est incapable de comprendre tel ou tel sujet en profondeur parce que trop complexe pour lui, ne sont-ils pas ceux qui manquent cruellement d’intelligence ?
    à travers les inepties qu’ils énoncent régulièrement, que ce soit des chiffres erronés (pour eux des millions ou des milliards d’euros c’est la même chose), des contre-vérités évidentes, des présentations des faits totalement abusives (quelques centaines de personnes défilent pour dénoncer un problème ou un autre = la France se mobilise contre…) j’en ai la conviction

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  • Georges S le 7 février 2011 - 21:11 Signaler un abus - Permalink

    D’accord avec tout sauf… “pour améliorer la qualité des débats et des questions politiques en télévision, la première chose est de sortir cette thématique du champ concurrentiel.”

    La question est: qui paie le journaliste? Le journalisme d’Etat ou du CAC40, c’est ce que nous connaissons aujourd’hui (sauf sans doute dans la presse people). Il n’y a pas de règle déontologique de murailles de Chine qui résistent longtemps aux collusions et ambitions de couloirs.

    Il serait intéressant d’enquêter sur les conditions de financement de la presse en générale; les avantages fiscaux dont bénéficient les journalistes…

    Il faudrait aussi que nous comme lecteurs soyons prêts à payer pour une presse plus incisive. Nous, les lecteurs, sommes les seuls garants d’une presse indépendante.

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  • cyceron le 8 février 2011 - 8:02 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour Rastakouer,

    Je ne parviens pas à saisir le fond de votre pensée, ironie ou premier degré ?

    Je ne partage pas cet aphorisme de Philippe Val. Je pense que les deux démarches sont bien distinctes et les confondre, c’est une forme de terrorisme intellectuel.

    Il faut tâcher de comprendre, y compris le pire. Sinon on est condamné à subir la montée des extrémismes sans en comprendre les facteurs d’ascension par exemple.

    Pour ma part, j’essaie d’expliquer pourquoi et comment les journalistes faillissent parfois à leur mission d’information. Je ne cherche pas à les disculper mais à trouver des parades au contraire.

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  • cyceron le 8 février 2011 - 8:07 Signaler un abus - Permalink

    Jacques Lafa,

    Il y a aussi certainement des sujets trop complexes pour certains journalistes eux-mêmes, des erreurs et des manques de précaution. Comme dans toute profession, il y a des bons et des moins bons.

    Sauf que là, c’est particulièrement voyant… :-)

    je crois qu’on limiterait la casse déjà si l’on spécialisait un peu plus les interventions. Les généralistes pour traiter l’info superficielle, c’est très bien. Mais pour expliquer, faire du dossier, il faut plus. En presse, c’est généralement le cas; En télévision, pas toujours.

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  • cyceron le 8 février 2011 - 8:23 Signaler un abus - Permalink

    Georges S,

    Très intéressant point de vue que je partage.

    Je suis d’accord avec vous sur le fond : ni un système totalement public, ni entièrement privé ne sont satisfaisants. Entre la presse soviétique aux ordres et la corruption vis à vis des puissances d’argent des journaux de la fin XIXe s tels que décrits par Maupassant dans “Bel ami”…

    Ce n’était pas mon propos. je ne parlais pas du financement global du service public, mais juste des objectifs fixés aux programmes d’information politique.

    Je sais par expérience que l’info “citoyenne” n’est pas aussi rentable que celle du divertissement. Vouloir simplifier, tronquer, dynamiser les formats pour faire plus d’audience, cela donne des émissions politiques affligeantes comme “face aux Français” sur TF1 auquel nous aurons droit ce soir. Emission qui n’est qu’un porte-voix formidable à la parole du Président et dont il use à chaque fois qu’il en a besoin. Nous aurons du pathos, de la rhétorique, de la jonglerie réalisée auprès d’un public trié sur le volet, comme les jurés des assises américaines. Mais rien sur les questions de fond, si ce n’est peut-être des mensonges ou erreurs sur les faits et les chiffres. Lesquels ne seront pas relevés naturellement sur le moment.

    S’agissant des modes de financement, je crois aux systèmes mixtes à la BBC : missions de services public, gestion autonome et financement public/privé. L’indépendance journalistique étant assurée par un conseil de surveillance paritaire avec représentants des journalistes, du public, et de l’Etat.

    Bien cordialement

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  • Nicolas le 8 février 2011 - 15:33 Signaler un abus - Permalink

    La solution passe aussi par la baisse du coût de l’information. Par exemple, dans la presse, le papier et la distribution représente plus de 30% du prix. Cela baisse avec internet (owni et rue89 sont des bons exemples d’ailleurs)

    Je pense que le coté participatif n’est pas encore assez développé. Je ne sais pas quel forme cela pourrait prendre. Mais sur des vieux site d’informations spécialisés ( linuxfr.org par exemple), les commentaires peuvent souvent être plus intéressant que la nouvelle. Les journalistes ne peuvent être spécialiste en tout, mais il y aura toujours un lecteur spécialiste du sujet, dommage de ne pas en profiter.

    De plus, il y a déjà des exemples de site d’informations “exhaustif” comme http://www.nosdeputes.fr/

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  • Georges S le 8 février 2011 - 16:51 Signaler un abus - Permalink

    @Nicolas: Sur le coté participatif, je serais tenté de dire oui et non…

    Non: être journaliste est un métier en soi. Pour faire un parallèle, ce n’est pas parce que les outils de graphistes sont à disposition de tout le monde, que n’importe qui peut s’improviser graphiste. Ça se voit sur certains sites ;-)

    Oui: d’un autre coté en constatant (comme l’auteur de ce post) ce que les journalistes (politiques par exemple) font de leur noble mission, on a l’impression qu’effectivement, c’est à la porté de tout à chacun.

    Et effectivement, certains experts ont à la fois le talent rédactionnel et la compétence pour bien parler d’un sujet. Mon préféré: http://www.maitre-eolas.fr/

    Il me semble que cette “concurrence” du web devrait inciter les journalistes à se reposer la question de leur véritable mission auprès de leur public. En lisant de bons articles (j’aime bien le New Yorker par exemple), on peut aussi constater que c’est enrichissant du journalisme bien fait !

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