Non à la “curation”

Le 13 février 2011

Néologisme du moment chez les prescripteurs du web, le terme "curation" n'est pas toujours très clair. Parce qu'il est trompeur sur ce qu'il désigne, Titiou Lecoq souhaite même le repousser au loin. Très loin.

L’autre soir, je prenais l’apéro avec le binôme de l’Internet (elle et lui). Elle sortait d’une conférence sur la curation. Evidemment, j’ai commencé par hocher la tête d’un air entendu. Parce que, soyons clairs, je connais le mot “curation”. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il existe pour de vrai. Par exemple, au scrabble, on me sortirait le mot “curation”, je validerais. Juste, je sais pas exactement, ni même généralement, ce qu’il veut dire. Du coup, Mélissa m’explique le nouveau sens web de curation. Elle a fait un article dessus ici. (Mais on va y revenir après un détour sémantique.) Et Techcrunch aussi. Si on prend l’article de Techcrunch, on a bel exemple de “la langue française est dead, amis étudiants en lettres, laissez tomber, vous pouvez toujours essayer de vous pendre avec vos Littrés”.

Donc en anglais, le mot curator désigne les conservateurs de musée qui choisissent des tableaux pour organiser une exposition. Appliqué au web, the curation veut donc dire le fait d’organiser des liens. (On va y venir après que je vous auras appris à bien parler le navarrois.) Et Techcrunch nous balance : “la “curation” – à ce stade vous comprendrez que je renonce à traduire le mot en français”. Ah bah non, perso je comprends pas bien, vu que le mot curation existe en français mon gars. Donc là, on est face à un gros problème de traduction. On ne peut pas traduire “the curation” par “la curation”, vu que les deux mots ne désignent pas la même chose. La curation en français c’est le traitement des plaies, des maladies. En plus, vu comment déjà la France, elle aime pas le web, qu’elle considère comme une jungle, si maintenant on le considère comme une maladie à soigner, ça va pas arranger nos affaires mes enfants.

Le syndrome du community manager?

Evidemment, le combat est perdu d’avance. Déjà, insidieusement, les commissaires d’exposition avaient commencé à employer le mot curation dans son sens anglais. Et on va tous dire “curation”. Mais voilà, au moins, vous, vous saurez que “curation” c’est pas juste un mot importé de l’anglais mais aussi un mot français dont le sens n’avait rien à voir. Ah Saussure, ils sont devenus fous… Bref, venons-en à la web curation. La magie de ce mot, c’est de définir un truc qui existe depuis que le web est web et depuis que le lien est lien. C’est donc organiser une sélection de liens. Parce que d’un côté l’internet, c’est le bordel, que y’a plein de contenus, et que de l’autre y’a des gens qui n’ont pas grand chose à faire de leur vie et qui aiment bien faire partager ces liens à leurs amis. Ces branleurs sont donc des curateurs (ou des curators, on sait pas encore), ce qui a vachement plus la classe. Par exemple, au hasard, moi.

Comme vous n’aurez pas manqué de le noter, ami lecteur mon frère, au moins une fois par semaine, je fais un post avec des liens coolos que j’ai trouvés sur le web. Comme Diane fait dans la revue du web des Inrocks ou Alexis dans la revue du web de GQ. Ca pointe aussi une des caractéristiques de l’internet : “on publie d’abord le contenu avant de le filtrer” (dixit Dominique Cardon). Ce qui m’inquiète un peu là-dedans, c’est que du moment où on a trouvé un mot pour désigner le truc, on risque la professionnalisation. Bientôt, je vous parie le bras de ma mère qu’on aura des stage de curation et des offres d’emploi de curateurs. Y’avait eu la même chose avec les community managers (rappelons donc : ces gens qui connaissent les mystères impénétrables des réseaux sociaux comme Facebook). Et ça, je sais pas pourquoi, ça me déprime complètement.

L’avenir est sombre

Pourtant, aller chercher des liens coolos sur l’interweb et les organiser, oui c’est du boulot. Et oui, vu l’architecture du web, c’est plutôt nécessaire. Mais là, ça me donne l’impression qu’on va se faire gicler par des étudiants en école de commerce qui deviendront curateurs professionnels, qui l’envisageront uniquement comme un boulot et pas par amour. Parce qu’il y a un amour du beau lien. Avant de devenir des curateurs professionnels, Diane, Alexis et moi passions nos vendredis soirs à se montrer des liens rigolos sur l’interweb, pour le plaisir. Je sens confusément qu’il y a là matière à prolonger ma réflexion sur la mort du web et la quiche lorraine mais je suis un peu trop fatiguée pour ça. Bref, internet est devenu une affaire sérieuse de grandes personnes assez chiantes, exactement comme le mot curateur, et comme les images qui vont avec.

Preuve s’il en fallait que l’avenir est sombre : à peu près toutes les occurrences de curation vont de paire avec les mots “marketing” et “marques”. Mais qu’est-ce que les marques viennent foutre dans des revues du web sympatoches ? Je tombe sur un titre effrayant : Curation, la prochaine étape du marketing de contenu. Le marketing de contenu. Aka la pub intelligente. Aka la mort.

Donc attention, citation pour marketeux en mal de poésie :

Au-delà de la curation de masse, la pertinence de ce type de service réside dans une évolution du discours des marque sur les médias sociaux. Scoop It spécule sur l’inflation du content marketing pour générer du chiffre d’affaires : Sur le discours des marques nous en sommes au début en termes de marketing social. Que ce soit du brick and mortar ou autre, aujourd’hui elles ont une page facebook, un twitter et elles payent un content/community manager pour animer le tout. Mais les marques n’ont pas forcément quelque chose de pertinent à dire quotidiennement. Plutôt que de se concentrer sur ses messages corporate, une marque peut parler de sujets liée à son domaine d’intervention, le sport, la nourriture etc… Ce qu’on leur propose c’est de devenir des curateurs.  Cela leur permet de créer une affinité avec son domaine et en plus c’est un modèle vertueux : elles peuvent créer une image de marque à moindre coût en utilisant notre service premium proposé en SaaS….

Donc, les marque pour avoir l’air sympa vont faire des veilles internet sur les sujets qui les concernent et faire des revues du web. Autant dire qu’on est très très loin de nos vendredis soirs chez Dianou passés à rigoler devant des gifs animés. Si les marques se lancent dans la curation, moi je veux bien et même je leur laisse ce mot affreux. (Curation, ça rappelle quand même beaucoup curetage. Allez-y donc, allez avorter l’internet.) Donc, je propose (je sais que je serai pas suivie, je m’en fous, je suis tel le prophète qui crie seul dans le désert), que le mot curation ne désigne QUE le fait d’éditorialiser des liens au service des marques. Pour les autres, on vivait très bien sans mot pour définir notre activité. Donc on continuera tranquillement à faire des liens vers des trucs qu’on aime bien et qu’on a envie de partager parce qu’on est webfriendly.

Ce billet a été initialement publié sur Girls & Geeks

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Crédits photo: Mary Hutchinson, Ozone9999

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  • Kaes le 13 février 2011 - 14:28 Signaler un abus - Permalink

    J’adore le ton cassant de l’article et je suis globalement d’accord avec ;)

    Juste une petite précision, un vrai community manager n’a pas vocation à seulement connaître facebook et ses mystères : il s’agit d’un webmarketer du web social selon moi. Enfin bon, beaucoup sont des branleurs quand même mais j’en fais une définition ici : http://goo.gl/9eDig

    Quand au curator (que je ne parviens pas à traduire) j’ose espérer qu’il ne sera jamais professionnel. Car la qualité des liens vient justement du fait que le tri est fait par des passionnés d’un thème pour d’autres passionnés de ce même thème.

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  • Zgur_ le 13 février 2011 - 14:48 Signaler un abus - Permalink

    La curation, c’est un peu le curetage du web par les curetons du business-model, non ?

    (en plus d’une atteinte supplémentaire à la langue française)

    Arf !

    Zgur_

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  • Karine Halpern le 13 février 2011 - 16:01 Signaler un abus - Permalink

    Yes. Quand j’ai du traduire le terme académique “médiation culturelle” en anglais, on m’a proposé “curator”. Mais après mûre réflexion j’ai mis “promoter” … ;-)
    (cultural promoter) + on pourrait dire “web promoter”.
    J’étais à la conf. on a dit ce qu’on pensait. Pour ce genre de discussion il faut associer les métiers de la culture et de la documentation.
    Merci.

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  • Mary Hutchison le 13 février 2011 - 16:23 Signaler un abus - Permalink

    Thank you for publishing my Flickr image, crediting and linking back to me!

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  • Mary Hutchison le 13 février 2011 - 16:24 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour la publication de mon image Flickr, crédit et lier de nouveau à moi!

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  • Sylvain le 13 février 2011 - 22:57 Signaler un abus - Permalink

    Excellent !
    Après le community manager, le curator, quel sera le prochain métier qu’il faut avoir sur sa bio twitter ?
    Webcleaner ? Ceux qui nettoyent le web ??!! On pourra traduire en français > nettoyeur !!!!

    Réflexion un peu similaire sur le community manager sur mon blog :

    http://communicationsetinternet.wordpress.com/2011/02/04/de-grace-arretez-de-nous-saouler-avec-le-community-manager/

    Au plaisir,
    Sylvain

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  • Karine Halpern le 13 février 2011 - 23:02 Signaler un abus - Permalink

    Oui. Donc quand y’a des programmes de conf. on prévoit de faire venir tout le monde, comme çà on peut débattre avant et pendant et pas seulement après la nuit en passant par Twitter, quoique… Donc l’année prochaine Social Media Week spécial VOCABULAIRE ! On va se marrer. ;-)

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  • Aurélien le 14 février 2011 - 7:18 Signaler un abus - Permalink

    Article très plaisant à lire.
    Il est vrai que ne pas traduire “curation” est synonyme d’une certaine flemme… Enfin…

    Par contre, ce que je comprends moins, c’est cette défiance vis-à-vis des contenus éditoriaux diffusés par des marques. J’imagine par conséquent comme l’expression “brand journalisme” doit vous hérisser le poil…

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    • Addy le 6 mai 2014 - 6:40 Signaler un abus - Permalink

      You’ve got to be kidding me-it’s so trpatnarensly clear now!

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    • Emi le 26 février 2015 - 14:32 Signaler un abus - Permalink

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    • Basma le 5 avril 2015 - 4:25 Signaler un abus - Permalink

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  • cyceron le 14 février 2011 - 14:54 Signaler un abus - Permalink

    Hehehe, marrant cet article dit à peu de choses près, sur un autre ton ce que je raconte de manière beaucoup moins rigolote : http://www.mediaculture.fr/2011/02/12/les-curators-peuvent-ils-nous-soigner-de-la-contamination-marketing/

    Cet agacement semble assez partagé donc… :)

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  • Arthis le 14 février 2011 - 16:23 Signaler un abus - Permalink

    C’est dingue çà, un commentaire sur deux est un lien vers un autre article.

    Comme si les commentateur utilisaient ce billet comme borne de curation pour renvoyer vers leur propre publication, sensée raconter la même chose.

    Utile.

    Sur le fonds (et le ton) bien en phase avec le billet. Tout internaute un peu geek fait à ses heures de la curation et du community management…passer du hobby au métier est un art, à condition qu’il y ait un marché!

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  • cecil le 13 avril 2011 - 9:23 Signaler un abus - Permalink

    C’est rigolo mais un peu facile.

    J’observe plusieurs choses ici :
    1/ une sorte de révolte Toubonniste devant le fait que le français est maltraité par des néologismes directement importés de l’anglais.
    2/ une incrédulité devant l’apparition de nouveaux métiers et leur intitulé un peu pompeux.
    3/ Enfin l’utopie consistant à ne voir de la valeur dans le web qu’hors du monde marchand.

    1/ D’une manière générale l’anglais a une plus grande plasticité, il y a culturellement une plus grande tolérance. J’irais presque jusqu’à dire que c’est une langue qui en favorisant l’émergence de néologismes est beaucoup plus appropriée pour le net que ne peut l’être le Français. Plutôt que le regretter, je proposerais de réfléchir à cette propension.fr à résister aux néologismes et au dela, cette réticence des intellectuels français à investir le champs d’internet.

    2/ Avec le web apparaissent de nouveaux métiers. Le nom peut sembler ronflant ou ridicule reste que ce sont de nouvelles activités. Michel Serres le rappelait sur France Culture “Tous les 20 ans nous mettons à jour le dictionnaire de l’académie française. En général nous rajoutons 2000 mots aux 180.000 existants. En 2010 nous en avons rajouté 35.000, le plus grand nombre étant liés aux nouveaux métiers et nouvelles activités. Cela vous donne une idée de l’échelle des transformations qui sont en train d’avoir lieu.”. Pour la dénomination de ces nouvelles activités, voir le point 1.

    3/ Ces nouveaux métiers du net ont pour objectif de créer de la richesse. C’est à dire vendre des services et/ou des produits. Donc forcément ils utilisent ces nouveaux médias du web pour vendre leur stuff (rires). Là où j’ai un peu de mal à déterminer la cohérence, c’est avec les personnes qui sont complètement accros aux gadgets technologiques en général et Apple en particulier, aqui gagnent leur vie dans les technos du web, et lancent des cris d’orfraie dès lors que le web est utilisé dans un but marketing.

    Pour info le concept publish-then-filter est originellement énoncé par Clay Shirky dans Here Comes Everybody. Ouais : un livre américain non traduit en francais.

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  • Odile Chenevez le 26 août 2011 - 11:55 Signaler un abus - Permalink

    Tout à fait d’accord pour laisser ce terme à l’univers des marques et du marketing. Je recommande aussi le post de Cyceron sur mediaculture (voir comm ci-dessus du 14 février).

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  • Claude le 7 mars 2012 - 3:42 Signaler un abus - Permalink

    J’ai beaucoup apprécié ce billet moi aussi. Ne parlait-on pas dans des temps anciens de documentalistes faisant des revues de presse, tout simplement ?
    Item pour les blogs : n’appelait-on pas cela des forums ?

    Finalement, le marketing, et “notre époque moderne” n’essaient ils pas de faire du neuf avec du vieux ? par manque de créativité ou pire ?

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