De la difficulté de la rupture amoureuse à l’ère des réseaux sociaux

Le 26 février 2011

Avec le nombre encore plus important de liens que créent les réseaux sociaux, la rupture ne doit plus seulement être physique, mais également numérique.

Robert, je te quitte“. Il y a encore peu de temps une rupture amoureuse, pour Robert, cela consistait à écouter en boucle de la mauvaise pop jusqu’à ce que toutes les larmes qu’il pût tirer de son corps meurtri aient coulé. Ou alors à aller se jeter dans les bras de la première pinte venue – ou alcool plus fort, c’est selon – pour noyer son chagrin. Ensuite c’était simple, nous avons tous été des Robert, un peu de volonté suffisait pour effacer de notre vie l’indésirable ou celui/celle qui ne nous désirait plus. Il suffisait de brûler les photos souvenirs, les lettres, les petits mots (je me souviens d’un feu de joie organisé par une amie il y a quelques années). Il fallait rendre à l’intéressé(e) les quelques affaires qui traînaient encore chez soi. L’étape n’était pas facile à franchir, il fallait du temps, mais un fois le cap dépassé, c’en était bel et bien fini.

Ça c’était avant. Et comme pour tout, oui, c’était mieux avant. Maintenant, Robert doit en plus tenter de gérer, pour la même rupture, l’existence numérique de ses ex. Et soyez-en sûr, Robert n’a pas fini de pleurnicher. Nos vies ne sont plus seulement matérielles, elles sont aussi virtuelles, rien de nouveau sous le soleil. Et comme on se demande si, une fois passés à trépas nos comptes sur les réseaux sociaux ne vont pas perturber nos amis à accomplir correctement leur deuil, la question se pose dans le cas de la rupture amoureuse. Les réseaux sociaux changent la donne et peuvent rendre une séparation beaucoup plus désagréable. Une agence de marketing américaine a d’ailleurs tenté d’instaurer le “break up with your ex day”, la veille de la Saint-Valentin. Tournez la page, unfollowez, bloquez, avancez ! Sage décision. Mais rupture numérique contre rupture réelle, deux poids, deux mesures. Le numérique fait replonger sans cesse les plus désespérés ou nostalgiques dans leur malheur.

Facebook: la piqûre de rappel

Lucie*, “larguée involontaire” a rapidement pris la décision de mettre son bourreau au supplice du profil limité sur Facebook. “Pour ne pas avoir la tentation de communiquer avec lui par statut interposé. Je savais que j’allais poster des choses pour lui adresser des messages. Ce qui est assez puéril, il faut en convenir !”. Passer de largué à hater, un grand classique du genre. Et sur Facebook il faut aussi que l’autre personne agisse. Lucie ne veut pas enlever son ex de ses amis, trouvant cela puéril. Elle aurait pu utiliser cette extension Chrome, joliment bâptisée “Eternal Sunshine“ (( du nom du film Eternal Sunshine of the Spotless Mind sur la difficulté de l’oubli dans le couple, ndlr ))  qui permet simplement de cacher une personne indésirable de Facebook sans avoir à l’unfriender. C’est lâche, certes, mais c’est un acte sûrement moins déclaratif que le plus classique et cruel blocage. Mais Lucie n’a rien fait de tout ça.

Lui ne m’a pas du tout restreint l’accès à son profil. Résultat ça a été horrible, pendant trois ou quatre mois j’ai été complètement obsédée

Lucie regarde tout. Les photos, les amies qu’il ajoute, le moindre post, tout est analysé. Elle a beau le “hider” de sa timeline, elle ne peut s’empêcher d’y aller pour avoir son shoot quotidien. “J’avais une volonté de trois minutes. C’est comme une drogue: c’est un peu malsain, ça n’apporte rien et ça fait du mal“.  Et Lucie d’ajouter qu’avant tout cela, une rupture se déroulait normalement. Qu’on finissait par ne plus voir les gens et donc par les oublier. “Là, c’est sans cesse des piqûres de rappel, qui se transforment la plupart du temps en grosses claques. Avec les réseaux sociaux, il n’y a pas de guérison. On rouvre systématiquement la plaie“.

Control freak

Ah si le pauvre Werther avait su ! Au lieu de passer ses journées à se lamenter le regard perdu dans la montagne pour y voir des signes, lui qui voulait tant tout connaître de sa chère Charlotte. Facebook ne l’aurait pas guéri non. Y aurait-il eu moins de souffrance? C’est sans compter sur Twitter. Parce que Twitter l’aurait peut-être transformé… en control freak.

Twitter c’est plus vicieux”. Louis* non plus n’a pas choisi de retourner au célibat. Et s’il a pu gérer tant bien que mal Facebook, Twitter a été un tout autre calvaire. “On peut tout voir. Il suffit de chercher le pseudo de la personne en question et tout s’affiche.. ce qu’elle twitte, qui lui répond. C’est assez fou. Pendant longtemps j’y allais plusieurs fois par jour. C’était une envie impossible à réfréner. Et je continue à le faire tout en sachant que c’est nul”. Pauvre Louis. Le monde numérique est contre sa toute petite volonté, et son historique de navigation est toujours là pour le lui rappeler. “Je me sentais stupide alors j’ai fini par effacer systématiquement l’historique. Comme ça quand je vais voir son profil, c’est comme si c’était le première fois, ça déculpabilise un peu“. Control freak ? Non, amoureux éconduit qui n’arrive pas à tourner la page et qui n’est pas aidé par les possibilités de stalking qu’offre Twitter et qui cherche selon lui a lutter contre le soudain silence.

Si comme Antonio Casilli, chercheur et auteur des Liaisons numériques (paru au Seuil), on considère que les usages numériques sont un prolongement de la sociabilité dans la mesure où ils complètent l’interaction, on voit où le bât blesse. Mais pour le chercheur, les liens entretenus dès lors sont différents: “Avant Internet, dans la suite d’une rupture, prendre des nouvelles de son ex revenait à réaffirmer qu’un lien fort existait deux personnes. Avec Internet il n’est plus besoin de réaffirmer clairement ce lien. On peut continuer à entretenir une interaction, mais il s’agira d’un lien beaucoup plus faible, basé sur des signaux fragmentés. Le stalker, celui qui traque, se contentera d’une observation passive ou même d’un suivi flottant. Cette articulation entre éléments forts et faibles est peut-être une manière plus souple d’articuler une dynamique relationnelle”.

Dans les cas de Lucie et de Louis, l’interprétation joue le premier rôle. Antonio Casili explique :

C’est exactement comme quand on pense à quelqu’un et qu’on imagine ce qu’il fait. Avec les réseaux sociaux, il y a une fausse impression d’objectivité dont il faut se méfier, mais il s’agit bien du même travail de projection imaginaire. On est constamment en train d’attribuer à l’autre une intention ou un sentiment.

Fais-toi mal Johnny

Avant l’heure des amours ultra connectées, lors d’une rupture qui se passait mal, il était toujours possible – dans les cas ultimes – d’aller espionner celle ou celui qui vous avez lâchement délaissé. Définition historique du stalking: l’attendre à la sortie du bureau, de son appartement. C’est ce que tente de faire Rob dans le très bon roman de Nick Hornby. Mais là, problème, le risque était de passer pour un sale pervers un brin taré et de finir avec une main courante aux fesses. Aujourd’hui, l’éconduit de la génération Y peut s’adonner à sa perversion sans craindre les conspuassions de la société. Depuis chez lui, le célibataire malgré lui peut tranquillement espionner de multiples profils. S’il est muni d’un smartphone, il pourra même le faire dans le métro. Personne ne le traitera de dingue et la police ne pourra rien faire pour empêcher son addiction malsaine. Personne ne le saura et cela deviendra son petit jardin secret.

Et là, fais-toi mal Johnny. “Je sais que son nouveau mec est sur Twitter. Je m’efforce autant que possible de ne pas regarder sa timeline. Mais ce qui est dur c’est qu’on peut suivre leur relation. C’est assez douloureux. C’est d’ailleurs grâce à Twitter que j’ai su qui m’avait remplacé”. Louis joue donc un peu trop avec le feu, non sans faire le terrible constat qu’à part une véritable force de caractère, il ne voit pas de solution pour arrêter de se torturer ainsi. La timeline est là, elle est publique. Accessible en un seul clic. “Avant on pouvait perdre contact avec une ex beaucoup plus naturellement. C’est dommage”. Louis n’en a pas fini. Pour Antonio Casilli, il ne s’agit ni plus ni moins que du “prolongement de la détresse relationnelle”.

C’est la même chose que dans la réalité mais dans une autre modalité. Il y a une envie très forte qu’Internet change la donne, change les règles du jeu amoureux – pour reprendre le slogan de Meetic. Les relations assistées par le web sont le symptôme d’une envie de changement dans les équilibres relationnels.

Le stalking maladif

Pour les plus vicieux ou les plus désespérés, chacun choisira son camp, il y a moyen d’aller encore plus loin. Il y a Spotify ou LastFm. “J’ai commencé par supprimer ses playlist de mon compte”. C’est un bon début pour Joseph, éconduit, on l’aura compris, mais il faut ensuite réprimer une nouvelle curiosité malsaine. “J’allais régulièrement sur son profil pour connaître les artistes et les chansons qu’il écoutait le plus. Si c’était de la sale pop pseudo romantique ça me réjouissait. Elle était triste et moi, ça me rendait heureux. Et puis quand c’était des titres bien plus entraînant et joyeux, forcément, ça ne me faisait pas le même effet”. Stalking maladif, poussé à l’extrême. Sado-masochisme irrépressible.

Facebook, Twitter, Spotify ou encore Foursquare vont nourrir le lien qui a besoin d’être détruit en cas de rupture amoureuse. Même si la communication réelle n’est en rien remplacée par celle virtuelle, elle permet de maintenir un faux-semblant. La séparation a donc besoin de se faire deux fois selon Antonio Casilli. “Les deux ruptures doivent être négociées ensemble. La première phase est la rupture réelle, qui se fait en face à face ou au téléphone, la deuxième rupture se fait sur les usages en ligne: on bloque sur MSN, on “défriende” sur Facebook, etc. La troisième phase est celle qui consiste à arrêter d’aller se renseigner sur ses ex. C’est un acte volontaire d’aller chercher des informations, mais nous vivons dans un environnement cognitif dense, plein de traces numériques, parfois elles viennent vers nous.

Et pour ceux qui voudraient forcer la main à l’information, des petits malins ont créé une application sur Facebook, qui n’est décidément pas un outil conçu pour l’oubli, proposant de manière pernicieuse de vous informer si votre dulcinée est de nouveau sur le marché. Le “breakup notifier” a en quelques jours séduit près de 3 millions de personnes… avant d’être supprimée à la demande de Facebook. Le créateur de l’application, Dan Loewenherz affirme pourtant vouloir le bien des utilisateurs. “C’est vraiment un outil pratique. Quitte à rafraîchir la page du profil de quelqu’un 20 fois par jour, pourquoi ne pas plutôt recevoir une alerte qui vous prévient quand il se passe quelque chose ?“. Oui, pourquoi pas? Maintenant vous n’avez plus qu’à passer votre temps à rafraîchir frénétiquement vos mails. Pratique.

* Les prénoms ont été modifiés.

Illustrations CC FlickR: Julian Camus et Ed Yourdon

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