Silvio Berlusconi renversé par Giuseppe Verdi

Le 24 avril 2011

Le 12 mars dernier, l’Italie fêtait le 150ème anniversaire de sa création et à cette occasion fut donnée, à l’opéra de Rome, une représentation de l’opéra le plus symbolique de cette unification: Nabucco de Verdi.

Nabucco de Verdi est une œuvre autant musicale que politique : elle évoque l’épisode de l’esclavage des juifs à Babylone, et le fameux chant « Va pensiero » est celui du Chœur des esclaves opprimés. En Italie, ce chant est le symbole de la quête de liberté du peuple, qui dans les années 1840 – époque où l’opéra fut écrit – était opprimé par l’empire des Habsbourg, et qui se battit jusqu’à la création de l’Italie unifiée.

Avant la représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, est monté sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget de la culture du gouvernement. Et ce, alors qu’Alemanno est un membre du parti au pouvoir et un ancien ministre de Berlusconi.

Cette intervention politique, dans un moment culturel des plus symboliques pour l’Italie, allait produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en personne assistait à la représentation…

Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d’orchestre, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution :

Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroulait très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant Va Pensiero, j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va Pensiero » allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue !

Alors que le chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! ». Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler (places tout en haut de l’opéra) commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques – certains demandant « Muti, sénateur à vie ».

Bien qu’il l’eut déjà fait une seule fois à La Scala de Milan en 1986, Muti hésita à accorder le « bis » pour le Va pensiero. Pour lui, un opéra doit aller du début à la fin. « Je ne voulais pas faire simplement jouer un bis. Il fallait qu’il y ait une intention particulière. », raconte-t-il.

« O mon pays, beau et perdu »

Mais le public avait déjà réveillé son sentiment patriotique. Dans un geste théâtral, le chef d’orchestre s’est alors retourné sur son podium, faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui s’est produit :

[Après que les appels pour un « bis » du « Va Pensiero » se soient tus, on entend dans le public : « Longue vie à l'Italie ! »]

Le chef d’orchestre Riccardo Muti : « Oui, je suis d’accord avec ça, “Longue vie à l’Italie” mais… »

[applaudissements]

Muti :

Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le “Va Pensiero” à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le choeur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

[Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]

Et le public chanta

Muti :

Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble.

C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le chœur des esclaves. « J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »

« Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco, mais également une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens. »

> Billet initialement publié Agoravox par Roosevelt_vs_Keynes

> Image Flickr PaternitéPas d'utilisation commerciale Niccolò Caranti

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Crédits photo : Tsevis

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  • Pascale le 24 avril 2011 - 17:57 Signaler un abus - Permalink

    Heu… rien. Juste que je n’arrête pas de pleurer depuis que j’ai vu ça.
    L’Italie n’est pas morte, c’est merveilleux.

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  • kalgan le 24 avril 2011 - 18:55 Signaler un abus - Permalink

    Berlusconi n’était apparemment pas présent lors de cette représentation, qui était non pas celle du cent-cinquantenaire mais la première, quelques jours avant.
    Gilles Pécout a rectifié cette erreur lors de 3D sur france Inter dimanche dernier ( http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/journal-3D/index.php?id=102269 )

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  • Axel Nader le 24 avril 2011 - 20:53 Signaler un abus - Permalink

    Maintenant le mal vient de l’intérieur.

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  • Ericdessins le 25 avril 2011 - 0:11 Signaler un abus - Permalink

    Extraordinaire !
    Verdi a composé une œuvre politique, engagée, qui résonne avec encore plus de force 169 ans après sa création.
    J’aime cette Italie qui retrouve ses vraies valeurs, bien loin des berlusconneries actuelles…

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  • WilnocK le 25 avril 2011 - 7:49 Signaler un abus - Permalink

    En effet, il y a une petite erreur entre cette Premiere, qui a ete enregistre, puis diffuser a l’occasion de l’anniversaire des 150 ans, representation a laquelle Berlusconni etait present.

    En revanche, ce qui est important c’est que c’est cette representation qui a ete enregistre. et qui est desormais diffuse, le virus est desormais en place, a la TV et sur Youtube.

    Il est un commentaire important a faire avant de parler d’un public de d’opera, et en particulier le public present a la Premiere representation d’un Opera: C’est un public de Fan ultimes, c’est un public de chanteurs d’Opera eux-meme, de musiciens, de choristes, bref, des gens qui connaissent les textes et les significations politiques et qui sont eux memes fortements engage dans la cultures. Un peu comme s’il s’agissait d’une IRL d’une communaute dediee a l’Opera.

    J’imagine que l’atmosphere a du etre ‘magique’ pour Muti, mais aussi pour les musiciens, les choeurs et le public lui-meme.

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  • bobig le 25 avril 2011 - 9:34 Signaler un abus - Permalink

    grosse émotion . merci pour la traduction et la video …

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  • romain le 25 avril 2011 - 12:03 Signaler un abus - Permalink

    Ce chef d’orchestre rend sans doute un très grand service à Berlusconi qui pourra tel Bush ou Sarko s’opposer aux élites et s’affirmer encore en tant qu’homme du peuple.

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  • WilnocK le 25 avril 2011 - 13:23 Signaler un abus - Permalink

    Attention Romain, en Italie, l’Opera n’est pas vu comme une activite des elites, mais est un divertissement populaire, en particulier avec la forte tradition du Poulailler. l’Opera est une activite de passionne mais pas de luxe (pour info l’Opera Garnier est a 9EUR la place pour les premiers prix)

    Donc Oui, certainement que Berlusconi dennoncera ca comme une revolte des nantis contre lui, l’homme du peuple, mais le fait est le virus se diffuse petit a petit…

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  • Pierre Stone le 25 avril 2011 - 13:50 Signaler un abus - Permalink

    Formidable moment. L’Italie que l’on aime est toujours là, et le Cavaliere finira bien par être désarçonné. Restons résolument optimistes (et combatifs).

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  • lulu le 25 avril 2011 - 18:48 Signaler un abus - Permalink

    Traduction littérale

    Va, pensée, sur tes ailes dorées ;
    Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines,
    Où embaument, tièdes et suaves,
    Les douces brises du sol natal !

    Salue les rives du Jourdain,
    Les tours abattues de Sion …
    Oh ma patrie si belle et perdue !
    Ô souvenir si cher et funeste !

    Harpe d’or des devins fatidiques,
    Pourquoi, muette, pends-tu au saule ?
    Rallume les souvenirs dans le cœur,
    Parle-nous du temps passé !

    Ô semblable au destin de Solime2
    Joue le son d’une cruelle lamentation
    O que le Seigneur t’inspire une harmonie
    Qui nous donne le courage de supporter nos souffrances !

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