La géolocalisation est-elle soluble dans le livre numérique?

Le 16 mai 2011

Guides touristiques, "lectures situées"... Les possibilités offertes par la géolocalisation au livre numérique se révèlent... et mettent en perspective une ville que le numérique repeuple de légende et de fiction.

Urban After All S01E17

En ce printemps de salons du livre multiples, les eBooks sont sur toutes les lèvres, on assiste à l’évolution progressive des projets de liseuses mais aussi des perspectives ouvertes par le numérique. Mais bien souvent c’est souvent la même rengaine que l’on entend. Or la géolocalisation, notamment dans un contexte urbain, est l’une de ces technologies qui ouvre la voie à d’autres usages.

Il s’agit au fond de prendre ces opportunités comme un moyen de dépasser le modèle actuel de “livre numérique” bien souvent compris comme banale transposition d’un contenu existant d’un support (papier) vers un autre (numérique).

Comment cela pourrait-il se traduire ? Que se passe-t-il lorsque l’on croise géolocalisation et lecture numérique ?

Géolocalisation et livre numérique WTF?!

Dans la panoplie des technologies qui font la “ville numérique” aujourd’hui, la géolocalisation tient une place de plus en plus prépondérante. L’utilisation principale de celle-ci tourne évidemment autour du guidage et du calcul d’itinéraire en voiture, en transports en commun ou à pied. Plus récemment les applications sur mobile ont débouchées sur des pratiques communautaires avec des fonctionnalités de notification de présence, de rencontre, de jeu type ARG ou encore de partage de messages attachés dans des lieux spécifiques.

Les services plus anciens et plus connus tels que Foursquare éclipsent évidemment la flopée de tentatives dans d’autres domaines. Et notamment chez les chercheurs, designers et entrepreneurs qui s’intéressent à la géolocalisation comme moyen de recombiner les possibilités d’édition de contenus. Cette perspective de livre numérique dite “homothétique” ne tire finalement guère parti des possibilités offertes par les technologies en question… et le géopositionnement est justement un moyen de proposer des expériences de lecture originales.

Au récent Salon du livre de Genève, lors d’une journée consacrée au
futur de la lecture, un des intervenants, Alessandro Catania a ainsi donné un tour d’horizon des nouvelles expériences de lecture et de mise en valeur de contenus en insistant sur les opportunités pour l’édition.

De la géolocalisation d’extraits littéraires au guide touristique

Sa présentation détaillait l’éventail des possibilités suivant l’intégration des moyens de géolocaliser le lecteur ou les contenus. Pour lui, le degré zéro de ce courant consiste à proposer des visualisations sous la forme de carte indiquant où les histoires racontées dans certains livres se déroulent. Des services permettent ainsi aux utilisateurs d’attacher une courte fiche de lecture à des villes dans lesquels l’histoire a lieu. L’idée est alors de proposer une forme de recherche nouvelle basée sur l’espace : la lectrice potentielle peut ainsi naviguer sur une carte et choisir quel roman aborder suivant l’endroit qui l’intéresse. Malheureusement, une telle approche est pauvre car le lien entre lecteur, contenu et lieu est très ténu comme le soulignait Catania dans son intervention.

Une approche plus dynamique car liée à la mobilité consiste à proposer des guides touristiques géolocalisés. Avec ce type de service, l’utilisateur-lecteur se déplace dans la ville et des contenus textuels ou visuels apparaissent au gré de ses pérégrinations. Anecdotes sur le lieu, fragment poétiques ou renvois historiques sont ainsi mis en avant. Une forme d’éditorialisation apparait ici puisqu’il est courant dans ces projets de proposer différents parcours urbains relevant de thématiques spécifiques et cohérentes. Malheureusement, le résultat est souvent limité et finalement il s’agit plus du pendant culturel des projets de marketing géolocalisé (publicités ou bons de réduction géolocalisé) que d’une expérience de lecture très originale.

Vers des expériences de lecture “situées”?

Pourtant, comme le rappelait Catania au Salon du Livre de Genève, nous avons tous des expériences de “lecture située” intéressantes. Se rendre compte que les douloureuses retrouvailles mentionnées dans le roman se déroulent dans le bar marseillais dans lequel on est assis ou découvrir un monument Romain décrit dans un livre pour mieux l’apprécier sont des exemples possibles. De même, des auteurs sont irrémédiablement liés à des environnements urbains spécifiques (James Joyce/Dublin, Allen Ginsberg/San Francisco, etc). Il devrait donc y avoir des scénarios d’usages pertinents et qui enrichissent réciproquement lecture et visite d’un lieu. Quelques pistes se dessinent.

Pensons par exemple à iBookmark. Dans ce projet de recherche, les auteurs créent des histoires pouvant varier selon la localisation du lecteur accédant au contenu sur une liseuse équipée d’un GPS. Le récit s’adapte alors aux parcours de la personne : les noms de lieux ou de monuments décrits dans l’ouvrage sont ainsi modifiés en fonction des endroits visités.

Dans un registre plus ludique, des jeux en réalité alternée ont été réalisées en partenariat avec des éditeurs de romans. Et cela, afin de renouveler l’expérience de lecture avec une composante “contextuelle” interactive. C’est le cas du projet wetellstories de Penguin Books :

Une histoire secrète est cachée quelque part sur l’internet, un compte mystérieux avec une fille qui vous est vaguement familière et qui a l’habitude de se perdre. Les lecteurs suivant son histoire vont découvrir des indices qui vont influencer son voyage et l’aider en cours de route. Ces indices vont apparaitre en ligne et dans le monde réel pour diriger les lecteur vers d’autres histoires.

Un nouveau gadget ou une interactivité pertinente ?

Les exemples décrits ici témoignent du caractère balbutiant des propositions. Dans plusieurs cas, la valeur ajoutée pour le lecteur reste faible mais ces approches doivent être considérées comme des tentatives d’explorer les possibles. Il y aurait bien plus à explorer en croisant cartes, romans, affiches, journaux dans des expériences oulipiennes géolocalisées !

A mon sens, ce qui se cache derrière ces premiers exemples, c’est une nouvelle manière de découvrir la ville en hybridant un espace physique (les lieux) et virtuels (des histoires, des fictions) pour produire ni plus ni moins que des “légendes urbaines”… On pourrait d’ailleurs imaginer un service qui permettrait de rédiger un texte automatique par son propre déplacement dans l’espace urbain. Une tel principe existe pour le cinéma avec le projet Walking the Edit qui serait potentiellement transposables aux contenus textuels…

Chaque lundi, Philippe Gargov (pop-up urbain) et Nicolas Nova (liftlab) vous embarquent dans le monde étrange des “urbanités” façonnant notre quotidien. Une chronique décalée et volontiers engagée, parce qu’on est humain avant tout, et urbain après tout ;-) Retrouvez-nous sur Facebook et Twitter (NicolasPhilippe) !

Photo FlickR CC : Shakerspearsmonkey.

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  • TomW le 16 mai 2011 - 14:50 Signaler un abus - Permalink

    Voir aussi : Cartographie littéraire de Paris à l’occasion du festival Paris en toutes lettres 2011

    http://cartographielitteraire.parisentouteslettres.net/

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  • LeReilly le 16 mai 2011 - 18:09 Signaler un abus - Permalink

    Je ne crois pas à ce genre de gimmicks. C’est comme les bonus sur les DVD, 90% des gens ne les regardent pas.
    On rajoute du contenu, des gadgets, pour se différencier, pour occuper l’espace médiatique et faire gratter les journaleux.

    Mais dans les faits, l’avantage d’un bouquin, c’est que c’est que du texte. Et je ne m’inquiète pas, on en reviendra au texte, une fois que tout le monde aura fini de faire le guignol.

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  • Nicolas Nova le 17 mai 2011 - 8:11 Signaler un abus - Permalink

    @lereilly Je crois que l’erreur de beaucoup consiste à utiliser le numérique comme “gimmick” justement pour un matériau existant (tel que le livre), avec derrière un résultat du genre bonus. Il s’agit alors d’augmenter le livre existant ou de l’étendre. Et je ne suis pas sûr que cela soit la bonne voie.

    Si je mentionne ces exemples dans l’article c’est qu’une voie plus pertinente consiste au contraire à imaginer des formes de narration qui seraient liées à des possibilités technologiques. Tout comme le jeu vidéo a amené différentes manières de raconter des histoires, les média géolocalisés pourraient le permettre aussi. Et au final, on ne se trouvera pas devant un “livre” mais devant une forme dont on a pas encore le nom… et qui a des incidences intéressantes dans notre rapport à l’espace physique et urbain en particulier.

    Par ailleurs, cela ne veut nullement dire que ce mode de narration est exclusif, bien au contraire; il s’agit d’un possible parmi d’autres et les projets actuels relèvent plus de l’expérimentation. Comme toute tentative, celles-ci sont considérées comme futiles… mais elles ont le mérite d’exister et de laisser voir des usages potentiels.

    Cela dit, on peut toujours considérer qu’il s’agit d’un épiphénomène en regard du marché du livre mais ce n’est pas la question qui m’intéresse ici.

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  • Thuillas le 17 mai 2011 - 14:05 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour cet article très instructif. Pour compléter : un service de géolocalisation d’oeuvres avec 200 extraits littéraires géolocalisés : GéoCulture, le Limousin vu par les artistes.

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  • ehooge le 26 mai 2011 - 14:17 Signaler un abus - Permalink

    Je ne vais pas ajouter grand chose au débat. Je suis sur la même longueur d’ondes que Nicolas…
    Je vous signale juste cette petite application que je trouve fort sympathique (Wanderlust) et qui permet de faire du “digital storytelling” en produisant un récit géolocalisé mais lisible dans toutes les villes du monde !

    http://www.futurebook.net/content/wanderlust-stories-smartphones

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  • nicolas le 26 mai 2011 - 14:20 Signaler un abus - Permalink

    @ehoog et il est intéressant de rappeler que l’un des créateurs de Wanderlust travaillait chez Six To Start qui a réalisé le projet que je mentionnais avec Penguin Books :)

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  • gavelle le 23 juin 2011 - 10:37 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,
    nous sommes une jeune start-up qui propose un service assez similaire de géolocalisation.
    Nous proposons de se géolocaliser pour pouvoir toutes les activités culturelles qui se passent tout autours de sois.
    Nous avons aussi un site mobile et une application Iphone pour pouvoir se géolocaliser de n’importe où !
    Je vous invite à consulter notre site et à nous laisser votre avis : http://balumpa.com/fr/index.html
    Cordialement,
    La Balumpa team !

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