#g(r)eekrevolution

Le 2 juin 2011

Pression des institutions financières internationales et européennes. Répression du gouvernement. Mécontentement alimenté par l'utilisation des réseaux sociaux. La Grèce ne dort pas et pourrait bien se réveiller brutalement.

Le dimanche 29 mai 2011 la place Syntagma d’Athènes a connu l’une des plus grandes manifestations de son histoire. Cent mille Indigné(e)s ont occupé la place pacifiquement et beaucoup d’entre eux y sont toujours. Dans le sillage du Printemps arabe et de la Democracia Real espagnole, un nouvel acteur politique est en train d’émerger dans le pays : le peuple connecté.

Le 29 mai, la place de Syntagma, où en 1843 la foule avait réclamé une Constitution, était noire de monde. Elle n’a pas désempli depuis. Comme en Tunisie, en Égypte et en Espagne – toutes proportions gardées – le mouvement agrège des groupes sociaux divers. Il y a les fonctionnaires décriés et dévalorisés, les petits entrepreneurs familiaux subissant la récession, les retraités paupérisés, les cadres du privé dépités par la corruption.

Le mouvement des Indignés grecs se présente comme « apolitique », ressemblant un large éventail d’opinions allant de l’extrême gauche aux patriotes de droite, et des étatistes aux libéraux. Mais ce sont surtout les jeunes – étudiants chômeurs et salariés – qui constituent le cœur du mouvement. Polyglottes, sur-qualifiés et frustrés de leur sort, ils sont aussi les plus déterminés.

Infrastructure informationnelle

L’emprise des jeunes a introduit l’internet et les médias sociaux dans la partie. Ils constituent l’infrastructure informationnelle du mouvement. Les blogs, les réseaux sociaux et les plateformes d’hébergement de contenu permettent de se coordonner, mais également de proposer une information alternative en temps réel. Et ceci à une échelle internationale. Le contact avec les Espagnols par exemple est permanent. Les uns observent les autres par webcams et smartphones interposés. On s’inspire des innovations et des initiatives qui se créent aux quatre coins de l’Europe, on se chabre, on se motive…

Le journalisme citoyen est au cœur du mouvement grec car il permet d’abord d’articuler une voix discordante face à l’uniformité des médias traditionnels. Ces derniers, aux mains d’une élite d’hommes d’affaires ayant largement profité des largesses de l’État, ne cessent de déformer la réalité sociopolitique du pays pour soutenir les mesures du gouvernement et de la Troïka. C’est la raison pour laquelle, en Grèce, les médias et les journalistes les plus en vue sont violemment rejetés par la population, au même titre que le système politique.

Le 29 mai, Mega Channel, la chaîne la plus regardée du pays, a subi ainsi sur Facebook un assaut par des anonymes qui voulaient protester contre la faible couverture du mouvement. Une vague des commentaires critiques voire insultants a obligé Facebook à  bloquer l’accès à la page officielle de la chaîne. Le lendemain de l’attaque, le journal télévisé de Mega a couvert la manifestation des Indignés avec plusieurs reportages et sur un ton très favorable.

Facebook a d’ailleurs été le facteur qui a permis au mouvement de se massifier étant donné son taux de pénétration de plus de 70% des internautes. Il a permis aux Indignés de toucher des populations non habituées aux manifestations. Des gens qui n’avaient jamais manifesté y ont été entraînés par des connaissances plus ou moins proches.

Système d’information alternatif

Au delà de son rôle dans la dénonciation et la mobilisation, l’internet grec a donné ces derniers temps naissance à un véritable système d’information alternatif, fondé sur le journalisme citoyen. Les composants de ce système préexistaient pour la plupart, mais le mouvement des Indignés les a structurés autour d’une cause commune. Ainsi, tous les soirs Radiobubble construit son journal radiophonique à partir des informations de terrain diffusées par ses auditeurs à travers Twitter. Implantée au centre d’Athènes, elle fédère un réseau des correspondants composé de journalistes professionnels et de simples citoyens.

Le portail ThePressProject quant à lui rediffuse tous les soirs en direct l’Assemblée générale tenue sur la place de Syntagma. Les créateurs du site ont également financé le documentaire Debtocracy, dénonçant les effets de la dette dite « odieuse », c’est à dire illégalement contractée. Ils ont utilisé la méthode de crowd-funding, faisant directement appel aux dons des internautes, pour permettre aux journalistes Katerina Kitidi et Aris Hatzistefanou de tourner un film. Celui-ci a dépassé depuis le demi million de visionnage sur les différents plateformes web et a été traduit en plusieurs langues. Les sites internet ad hoc, comme Real-democracy.gr ou M25gr, se sont joints aux centaines des blogs préexistants et aux groupes Facebook qui poussent comme des champignons.

En dépit des techno-sceptiques comme Evgeny Morozov, l’exemple grec démontre encore une fois qu’internet constitue désormais la condition matérielle sine qua non de tout mouvement social de masse. Il ne s’agit pas d’un miracle technologique, mais d’une configuration historique unique alliant des mouvements sociaux et générationnels divers mais proches à des outils de communication inédits. C’est le mouvement des cognitaires, y compris en Grèce.

Le but des Indignés consiste désormais à occuper l’espace public. Des dizaines d’assemblées générales se tiennent tous les soirs à Athènes, Thessalonique ou Patras. Le mouvement se structure petit à petit. Il entre ainsi dans sa phase la plus difficile. Il s’agit d’accoucher d’une mutation sociale et politique profonde. Sa principale revendication est que le peuple ait son mot à dire sur la suite : un referendum sur l’acceptabilité, ou pas, des mesures d’austérité à l’image de l’Islande est désormais exigé.

Une tutelle de fait de la troïka : FMI, UE, BCE

Parmi tous les pays européens en crise, la Grèce est indiscutablement dans la pire situation. Depuis 2010, la Troïka composée de l’Union européen, de la Banque centrale européenne, et du Fond monétaire international exerce une tutelle de fait sur le pays, le gouvernement socialiste du Pasok assurant l’exécution des injonctions. Pour les salariés et les retraités, celles-ci prévoient diminutions de salaire, suppression des conventions collectives et hausses de la fiscalité indirecte, socialement injuste. L’objectif déclaré de cette politique, largement illusoire, est de permettre à la Grèce de rembourser les dettes faramineuses que les gouvernements successifs ont contractées depuis trente ans.

Les Grecs sont pris en tenaille entre la dégradation accélérée de leur niveau de vie, qui désormais touche toute la population, et les exigences pressantes de leurs créanciers. Ces exigences minent la croissance, laminent le pouvoir d’achat et augmentent les tensions sociales déjà exacerbées. C’est ainsi que fonctionne le cercle vicieux dont les conséquences s’étalent sur les écrans de télévision du monde entier, entre dégradations par les agences de notation et violents affrontements avec la police.

Cette mécanique n’a pu être enrayée jusque là. Les partis de gauche minés par leurs divisions et les centrales syndicales perçues comme archaïques et/ou complices de la situation peinent à mobiliser sur les mots d’ordres classiques de grève et de manifestation.

Les défilés syndicaux et militants se heurtent systématiquement à la répression policière. Lors du dernier défilé de ce genre le 11 mai dernier, un manifestant et blogueur, Yannis Kafkas, a été frappé violemment par les policiers anti-émeute. Il a finalement échappé à la mort après être resté plusieurs jours dans le coma. Un Français présent sur place et dont le tabassage a été filmé a même témoigné de la violence de cette répression. En Grèce, tout le monde se souvient aussi des trois employés de la banque Marfin brûlés vifs dans leur lieu de travail lors de la manifestation massive du 5 mai 2010.

Mais l’exemple espagnol et une rumeur infondée ont suffit à renverser la situation. Les jeunes d’abord, puis la masse des classes moyennes, largement fatalistes jusqu’à là, ont fait irruption sur la scène publique le mercredi 25 mai 2011. La rumeur, infondée mais reprise sur des blogs et jusqu’aux médias dominants, voulait que les Espagnols de la Puerta del Sol avaient inventé un nouveau mot d’ordre provocateur :

Silence, les Grecs dorment !


Article initialement publié sur Smyrnaios sous le titre : “#greekrevolution: en Grèce la révolte rime avec Indignation et Internet”
Crédits photo FlickR CC by-nc-nd Giotse

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  • Grandpa1936 le 2 juin 2011 - 14:43 Signaler un abus - Permalink

    C’est bien, la petite bourgeoisie se réveille ? ça fait 3 (trois) ans qu’en grèce les manifestations se succèdent. Avec des morts parfois.

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  • Simone LE BARON le 2 juin 2011 - 20:00 Signaler un abus - Permalink

    Ne dites surtout pas le mot “apolitique” pour un Grec, ça n’existe pas !! En effet, “a” est un préfixe privatif et “politis” signifie “citoyen”. Tout Grec est citoyen de naissance. Dites seulement qu’ils veulent abolir la partitocratie qui se dit “kommatokratia” en grec et dont tout le monde est conscient….

    Simone Le Baron

    Juste pour votre information il y a sur Google grec actuellement 660 000 résultats pour nom, simplement parce que je suis la meneuse du mouvement néophilhellène que j’ai initié le 22 avril avec une lettre vœux au peuple grec.

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  • Gaucho le 30 juin 2011 - 9:59 Signaler un abus - Permalink

    On oublie encore une fois la démocratie pour nous protéger de la contagion financière!

    A lire sur l’observatoire des idées http://observatoiredesidees.blogspot.com/2011/04/contagion-et-democratie.html

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