Damas à l’assaut de Facebook

Le 13 avril 2012

À Amsterdam, des designers et des chercheurs pistent les opérations de propagande du régime de Bachar al-Assad sur les réseaux sociaux. Il met en évidence une véritable infiltration de Facebook par des agents de Damas chargés de manipuler la population syrienne. Nous avons rencontré Ghalia Elsrabki, l'une des activistes qui travaille à les démasquer.

Image de propagande du régime syrien

Simba, Bard Pitt et Jésus ont a priori très peu de points communs. Pourtant, leur image a été choisie par l’armée syrienne électronique pour réaliser des visuels de propagande pro-régime destinés à être diffusés sur Internet. Outils indispensables, Internet et les réseaux sociaux sont une source d’information primordiale pour les Syriens et les médias qui couvrent le soulèvement depuis l’extérieur du pays. Et ni les opposants ni les soutiens du président Assad ne peuvent se permettre d’être absents ou passifs sur la toile.

Depuis le mois de mai 2011, les designers et chercheurs du collectif Foundland, basé à Amsterdam, suit les activités de cette armée électronique sur Facebook et analyse le contenu qu’elle produit. Au mois de novembre dernier, lors du festival Impakt d’Utrecht (Pays-Bas) nous avions suivi l’avancement de leurs travaux. En particulier lors d’une exposition à la Academie Gallery.

Cette semaine, alors que le régime continue de bombarder sa population, OWNI a rencontré Ghalia Elsrabki, membre syrienne de ce collectif, pour tirer un bilan des opérations de propagande lancées depuis le début des affrontements. Elle décrypte le travail de l’armée syrienne électronique qui mêle espionnage, détournement de visuels, création de nouvelles réalités et Walt Disney.

Depuis quand l’armée syrienne électronique produit-elle ces images ?

Depuis le mois de mai dernier, un groupe de volontaires qui se fait appeler l’armée syrienne électronique espionne les internautes, hackent des sites Internet et des fan pages en lien avec l’opposition et créent leur propre propagande pro-régime. Ils produisent des images et les postent sur Facebook, sur leurs profils civils et leurs fan pages. Même si l’armée électronique n’a pas de lien officiel avec le gouvernement, des enquêtes ont montré qu’elle bénéficie d’un soutien technique et financier de sa part. Ce qui est intéressant c’est que la propagande a toujours existé, les images ont toujours été utilisées mais de façon moins subtile qu’aujourd’hui, sous la forme d’immenses affiches dans les rues par exemple. Depuis quelque temps, le régime apprend l’importance d’Internet, il a compris comment s’en servir.

Exposition à la Academie Gallery à Utrecht

Quel rôle joue Internet dans la révolution en Syrie ?

Une grande partie de la révolution se passe sur les réseaux sociaux. Les deux côtés – pro-Assad et opposition – essayent de diffuser leurs images via les réseaux sociaux parce que c’est accessible, peu coûteux et qu’il est facile de toucher l’opinion publique. Pour ce qui est des opposants en particulier, étant donné qu’il n’ont pas de liberté d’expression ils ont l’habitude d’utiliser des métaphores pour exprimer de quel côté ils sont.

Avez-vous remarqué une évolution significative de ce qui se passe sur les réseaux sociaux – Facebook en particulier – depuis le début du soulèvement en Syrie en février dernier ?

Oui. Au début du soulèvement, le peuple était plus uni. Beaucoup de gens ont par exemple utilisé le drapeau syrien comme photo de profil. Mais ensuite, les choses ont commencé à mal se passer et des gens ont commencé à mourir, c’était un choc énorme pour beaucoup que Bachar al-Assad soit si violent, personne n’aurait pensé qu’il se comporterait ainsi. Les utilisateurs ont donc commencé à se diviser : une partie a utilisé un carré noir comme photo de profil, en signe de deuil et de tristesse et une autre partie a continué à soutenir Bachar al-Assad et à condamner les crimes des “terroristes”. On a donc vu énormément de portraits de héros coloniaux ressurgir, ceux qui ont libéré la Syrie de l’occupation française. Personne ne connaissait ces personnages historiques avant mais les utilisateurs ont utilisé leur image massivement. Ensuite, l’une et l’autre partie ont commencé à créer leurs propres images, et la guerre des visuels a commencé.

Facebook n’a pas été bloqué en Syrie avec le début des manifestations ?

Non, au contraire. Facebook était interdit depuis 2008 en Syrie mais après la révolution en Egypte et la chute d’Hosni Moubarak, le gouvernement a ouvert Facebook. Les gens étaient un peu perdus, certains se sont dit que c’était une façon de montrer que le gouvernement était prêt à s’engager dans un processus plus démocratique, d’autres étaient plus sceptiques et ils avaient raison parce que le régime a utilisé le réseau social pour espionner sa population et contrôler les activités des certains utilisateurs, ce qui a conduit à des arrestations. Facebook a également commencé à être infiltré par des espions pour se rapprocher de membres de l’opposition : connaître leurs projets, d’où proviennent leurs financements. C’est ça qui est très dangereux, les espions peuvent êtres n’importe qui et c’est pour cela qu’il n’est pas sûr d’utiliser Facebook.

C’est-à-dire ?

Par exemple, peu après avoir ouvert un compte, j’ai reçu des messages de menace me disant de le fermer ou quelque chose allait m’arriver. Il faut savoir se servir de Facebook et se construire des “cercles de confiance” : si vous avez confiance en quelqu’un vous allez l’ajouter et c’est comme ça que votre cercle grandi, mais plus il grandi plus il y de risques qu’il soit infiltré. Quand vous apprenez qu’il y a eu une série d’arrestations en un laps de temps très court et que le coup de filet concerne essentiellement des membres de votre cercle, cela veut dire qu’il y a une fuite quelque part, une taupe. Il faut donc reconstruire votre cercle de confiance.

Image de propagande du régime syrien

Que vouliez-vous faire avec les images de propagande que vous aviez repéré sur Internet ?

Ce qui nous intéresse c’est la façon dont les visuels sont utilisés : pourquoi telle ou telle image, est-ce que ceux qui l’exploitent connaissent sa signification historique et symbolique ? Parce que ces images montrent comment le régime est perçu. Cette famille possède le pays en réalité, Bachar al-Assad n’est pas juste un président, ça va plus loin, il est vraiment vu comme un messie, c’est incroyable. Certains groupes sont complètement endoctrinés, ils pensent que les victimes méritent leur sort, ils appellent même à tuer plus de gens. C’est allé très loin…

En quoi consiste votre travail ?

Nous avons commencé par rassembler toutes les images vues sur Facebook qui nous paraissaient intéressantes. L’armée électronique produit énormément et certains visuels ont peu d’intérêt, nous n’avons sélectionné que des images susceptibles de raconter une histoire. On a ensuite cherché l’original de chaque visuel, ce qui a été très facile avec Google : on peut trouver la source et la première utilisation. Et nous avons trouvé des choses très intéressantes. Par exemple, un visuel utilisé pour soutenir l’armée syrienne, pour la faire apparaître comme la protectrice de la population et non un comme assassin a été créé. Le message véhiculé est : l’armée syrienne nous protège des complots et de l’Occident. Dessus, vous pouvez voir Bachar al-Assad souriant, derrière des soldats. Nos recherches nous ont appris que cette image provient directement du site Internet de l’armée américaine. Les soldats sur la photo sont en fait des Américains. Et elle appartient au ministère de défense américain ! C’est amusant de voir qu’une image créée par “l’ennemi” peut-être utilisée pour faire la propagande de son propre camp. C’est peut-être une coïncidence, mais c’est aussi une erreur. Ces deux images – l’originale et la détournée – nous montrent à quel point un visuel peut-être facilement complètement vidé de son sens. Des images de jeux vidéos, de dessins animés ont également été utilisées. Le lion de Narnia a pas mal été exploité.

Image de propagande du régime syrien

Comment a-t-il été utilisé ?

Assad veut dire Lion en arabe, c’est donc assez logique que cette image ait été utilisée même si du temps de son père, il était interdit de l’associer à un animal, c’était considéré comme irrespectueux. Mais maintenant cette vision a évolué parce que cet animal a été beaucoup représenté dans les films de Walt Disney ou dans les médias comme le roi de la forêt, le roi d’un lieu magique. Dans Narnia, le lion est carrément une sorte de Jésus qui s’offre a son peuple, le Roi Lion est aussi l’histoire d’un père lion qui apprend à son fils à devenir un leader, ces symboles sont exploités.

Le “Monde de Narnia” est connu en Syrie ?

Je crois que ça a eu beaucoup de succès, mais tout le monde ne connaît pas. L’image en question a été réalisée par des habitants de Damas mais les gens qui habitent les villages ne voient pas la référence au personnage du Monde de Narnia.

L’image de Jésus a également été utilisée pour plusieurs posters…

Depuis quelque temps, le régime s’adresse particulièrement aux minorités. Une image de propagande vise notamment les chrétiens : elle représente Jésus et Bachar al-Assad dans le même cadre et affiche la phrase suivante : “Jésus vous protège” ou “Jésus est à vos côtés”, et on voit que le poster essaye de faire peur aux chrétiens. Il y a énormément de minorités en Syrie, elles croient le discours du régime qui dit que le pays deviendra islamique si Bachar n’était plus là et ils se feraient tuer. Ce que fait le régime c’est qu’il vise chaque groupe et leur dit : “je suis avec vous, si je n’étais pas là vous mourrez, il y aurait une guerre civile, vous avez besoin de moi.” Il utilise donc des images de Dieu dans le ciel, des animaux comme l’aigle américain.

Quelle est l’histoire de celle ou le président syrien est un soldat en armure ?

Cette image est tirée d’un jeu vidéo – Knight Davion – elle a eu beaucoup de succès. Ce qui est intéressant ici c’est que le chevalier représenté n’est même pas un chevalier arabe ! Il s’agit d’un chevalier occidental qui se bat contre des pays occidentaux et il tient le drapeau du pays comme s’il était son gardien, comme s’il lui appartenait.

Image de propagande du régime syrien

Ces images ont-elles un réel impact sur la population ?

Oui. D’un point de vu occidental elles peuvent paraître un peu ridicules parce que vous faites des associations, vous savez d’où elles viennent et en plus elles sont vides de tout message politique sérieux. Mais en Syrie, elles ont un impact, sinon elles n’existeraient pas.

Qu’est-ce qu’on peut dire de celle de Bachar al-Assad qui fait un bras de fer avec Satan représenté en oncle Sam ?

Ici, la situation décrite est très claire : Bachar est le bien et les manifestants ont pactisé avec le diable. C’est drôle d’ailleurs parce que l’on s’est rendu compte que les deux images qui représentent des manifestants en-dessous – pro-Assad d’un côté et opposition de l’autre – sont en fait une seule et même image, il s’agit des mêmes manifestants pro-Assad. Les créateurs de l’image l’ont juste photoshopé un petit peu pour les faire ressembler à des opposants ! L’armée électronique va vraiment très loin, tout ce qu’elle veut se sont des symboles, peu importe si les images sont vraies ou fausses, ils créent vraiment une nouvelle histoire en utilisant des images existantes. La stratégie de départ était de défendre le régime, maintenant on ne distingue plus le vrai du faux, ils créent une nouvelle réalité et ça fonctionne.


Photographies : merci à http://foundland.org/

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  • DL le 13 avril 2012 - 15:42 Signaler un abus - Permalink

    Maintenant, on attend un article sur la propagande anti-Bachar El-Assad.
    Merci d’avance !

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  • derti le 15 avril 2012 - 11:57 Signaler un abus - Permalink

    Tout avait d’accord avec DL : on attend maintenant le démontage de la propagande anti-Bachar el assad.

    Une phrase m’a fait sursauter “on voit que le poster essaye de faire peur aux chrétiens. Il y a énormément de minorités en Syrie, elles croient le discours du régime qui dit que le pays deviendra islamique si Bachar n’était plus là et ils se feraient tuer”.

    C’est méconnaître que c’est bien la réalité: dans les zones “libérées” par les rebelles, les Chrétiens se font effectivement tuer

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