Dans le berceau du hacking

Le 29 août 2012

Mothership HackerMoms est un hackerspace d'un genre nouveau : ils accueillent les mamans et enfants, y compris des bébés. De quoi redonner du baume au cœur à celles qui se désespèrent à l'idée de mettre une croix sur leur vie créative les premières années de la vie de leur enfant.

Crèche, nom féminin, XXe siècle : lieu d’accueil pour enfants, âgés de deux ou trois mois jusqu’à 3 ou 4 ans dans un cadre spécialement conçu pour les tout-petits. [Source Wikipedia]

Mothership HackerMoms, nom masculin, XXIe siècle : hackerspace-crèche accueillant des mamans ET leurs enfants. Elles peuvent s’adonner à la bidouille créative au son des gazouillis des marmots. [Source Owni]

Créée en 2011 en Californie, Mothership HackerMoms (MSHM) n’a pas déquivalent. Sho Sho Smith revient sur ses origines, dans un contexte douloureux :

J’ai commencé HackerMoms l’année dernière quand mon mari était soigné pour un cancer et que je venais d’accoucher de mon second enfant. De la même façon que les cataclysmes provoquent des changements, la maladie a amené la nécessité d’un espace séparé. J’avais besoin d’un projet positif qui joignait créativité et maternité, deux parts fondamentales de mon existence, dans une épreuve qui me dépassait, si bien que je ne me suis pas perdue moi-même. C’était en quelque sorte une manière de prendre soin de moi. HackerMoms a sauvé ma vie et, par extension, celle de ma famille.

Sortir de l’isolement

De ce point de départ très particulier est sortie une communauté qui rend service et pas qu’aux mamans en détresse, comme l’explique la jeune femme :

Je pense que, nous les mamans, avons besoin de nous amuser plus dans nos vies pour contre-balancer les injonctions à être une parfaite mère moderne. La vie avec de jeunes enfants peut isoler et être fragmentée. La garde d’enfants est une barrière importante. MSHM intègre le baby-sitting dans notre processus créatif en nous procurant le temps et le lieu pour travailler.

Traditionnellement, les groupes de mamans tendent à tourner autour des enfants. Nous sommes ici pour d’abord aider la mère, son identité en tant que créatrice puissante, exploratrice, entrepreneur, l’artiste de sa vie et de sa vie de famille.

De quoi rassurer la grand-mère de Samantha, une des co-fondatrices :

Ma grand-mère dit qu’elle se sent un peu désolée pour les mamans d’aujourd’hui. Elles ont tant de créativité et d’accès à l’information mais pas le temps d’en profiter, ni la confirmation du sens que cela apporte à leur et à celle de leurs enfants.

À gauche, le logo de MSHM ; à droite la couverture du premier Ms., un magazine féministe américain lancé en 1972. La similitude, involontaire, a ravi.

Du code à la restauration de meubles

À l’image de son chouette logo, qui représente une maman shiva stylisée brandissant perceuse, appareil photo, ordinateur, pinceau et bébé bien sûr, les activités dépassent les clichés hommes-femmes. Bien sûr, il y a un tropisme revendiqué autour des enfants, cœur du projet oblige, mais on est loin d’un groupe de tricot-cuisine : ateliers pour fabriquer des jeux d’extérieur, une porte de sécurité à partir de palettes de bois, reliure, club de maths, sessions de programmation, ces dernières sous la houlette de Lisha, qui, à 40 ans, affiche 19 ans de ligne de code, des enfants et un même un petit-fils. Au passage, on est loin aussi du hacking pur et dur : le concept en lui-même est peut-être le projet qui relève le plus du hacking, en détournant la finalité première des crèches.

Des projets commerciaux sont aussi développés et certaines mamans utilisent l’espace pour leur activité. Un groupe de travail collectif destiné à leur élaboration pour MSHM  se réunit. Samantha détaille :

Nous avons dessiné collectivement des tee-shirts uniques, des vêtements pour enfants, et nous développons en ce moment d’autres produits basés sur l’idée d’upcycling [faire du neuf avec de l'ancien en bon français, ndlr].

De tels lieux pourraient tout à fait contribuer à la revitalisation économique grâce à des frais généraux peu élevés les inventeurs et les makers, et ajouter une quantité de produits uniques et utiles à ce qui existe déjà, ce qui ce à quoi les gens aspirent aujourd’hui. De plus, c’est fabriqué localement. Cela soutient donc le revenu de la communauté et maintient les prix bas, ce qui permet aux gens d’acheter.

Après neuf mois vagabonds, MSHM s’est justement fixé en avril dans une zone en récession économique, entre Oakland et Berkeley. Si les premières membres étaient plutôt issues de la classe moyenne/supérieure, l’endroit apporte un nouveau flux de visiteurs. Car gare au cliché de la maman-bobo-hacker. “Nous avons une variété de professions : artistes, écrivains, graphistes, programmeurs, éducatrices, animatrices, etc, égrène Samantha. Notre groupe a fait du réseautage professionnel avec des organisations qui ont les mêmes centres d’intérêt que nous. Bien que certaines mamans travaillent à temps plein toute la journée,  beaucoup ont choisi des emplois du temps souples qui s’accommode avec des vies créatives en free lance et la maternité.” Elles sont maintenant une vingtaine de membres, sans compter les visiteuses qui viennent le temps d’un atelier.

“Fem-mom-ists”

HackerMoms est un incitateur aussi puissant que des allocations à faire des enfants, pour toutes celles qui redoutent de faire une croix sur une vie active riche. C’est aussi un moyen de faire faire des économie à la Sécurité sociale : retaper des meubles avec des copines est plus efficace qu’une plaquette de Prozac : “Si nous ne soutenons pas ce moi créatif et joueur, analyse Sho Sho, nous risquons le burn-out, la dépression et  des crises de nerfs à deux ans”. Pour Samantha, MSHM “fait venir les villages aux femmes”, offrant une “opportunité de plus de modeler un mode de vie équilibré et sain, pouvoir prendre une pause mentale, le temps de concentrer sur soi-même. J’ai vu les bénéfices incroyables pour les femmes et leurs enfants aussi.”

Les hackermoms à San Fransisco - photo par Caitlin O'Brien ©

Si les mamans s’activent beaucoup, les petits font aussi partie intégrante du processus créatif, comme le souligne leur présentation. MSHM n’est pas un endroit où l’on  s’en débarrasse dans un parc à l’écart, pendant que les adultes bricolent :

Parce que nos enfants apprennent en nous regardant, nous fournissons des gardes d’enfants sur place pendant nos rencontres.

Cacher ce téton que les hommes ne sauraient voir

On a beaucoup parlé des mamans, pas des papas. Entre autres pour une ridicule histoire de pudibonderie. Aux États-Unis, on ne plaisante pas avec le téton. Ce serait drôle si cela ne contribuait encore plus à éloigner les hommes de notre hacker-crèche, comme le déplore Lisha :

Les hommes sont définitivement autorisés ! Simplement ils ne nous ont pas encore rejoints. Tu vas peut-être dire que nous souffrons du problème des genres, inversé, en partie parce que Mothership HackerMoms est construit autour des besoins des mamans. Nous parlons d’un petit espace rempli de mères, de bébés et d’enfants, et il y a beaucoup de poitrines nues et de couches et autres qui rendent certaines personnes prudes.

Aux États-Unis, l’allaitement est un sujet de controverse bizarre et s’il y a bien quelque chose qui ne rend PERSONNE timide parmi nous, c’est l’allaitement. Cela suffit pour que certains aient le sentiment que MSHM n’est pas leur hackerspace. Et je le comprends.

Pour moquer cette phobie du sein, les mamans ont fabriqué des cache-seins en tricot pour les femmes qui allaitent. Féministe, oui bien sûr, le projet l’est, mais la majorité des femmes le sont aujourd’hui. Pour mieux le définir, elles ont inventé un néologisme, “fem-mom-ists”, “car les mères portent la plus grosse part socialement, économiquement et émotionnellement quand elles ont des enfants”, détaille Samantha.

Apprendre dans un hackerspace

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Un milieu hacker qui a contrario reste majoritairement masculin. Une petite étude de 2011 montrait que les hommes représentaient 90% des effectifs des hackerspaces. Et qui a trainé un peu dans ces lieux ne remettra pas ce chiffre, même empirique, en doute.

Si une partie des membres fréquentaient déjà le milieu, à l’image de Sho Sho dont le frère a participé à la création du Tokyo Hackerspace, elles étaient l’exception. Il était temps d’inverser la vapeur, se réjouit Lisha :

“HackerMoms a aussi réussi à mettre en lumière le rôle des femmes dans la communauté hacker. Cela a créé des controverses, bien sûr. Certains avaient le sentiment que les femmes n’étaient en aucune façon exclues avant, ou que cet espace excluait les hommes de façon injuste en se concentrant sur les besoins des mamans. Ce qui est génial, c’est que les gens ONT cette discussion.”

HackerMoms est aussi un exemple de plus des liens fructueux entre éducation et hacker. Des liens qu’il n’est pas toujours facile de tisser pour des questions de sécurité. Certains hackerspaces/makerspaces acceptent les enfants, et des projets scolaires se développent même autour de telles structures. Mais d’autres refusent pour éviter de se retrouver aux urgences avec un bambin passé à la découpe-laser.

Demandes du monde entier

Utile en diable, Mothership HackerMoms n’a pourtant pas attiré l’attention des politiques, alors qu’on en parle… jusqu’en France. La multiplication d’avatars passera sans doutes par la force enthousiaste de la base, qui les contacte de par le monde entier :

J’ai commencé à parler avec le représentant d’un centre communautaire à Seattle d’un projet de hackerspace family-friendly dans leur structure. Ils ont déjà un programme du type Maker Scout, intitulé “Big Brained Super Heroes Club”, et ils veulent voir les bénéfices d’un endroit, d’outils et de connaissances partagés des hackerspaces, mis à disposition de leur communauté pauvre, essentiellement immigrée.

Potentiellement, il pourrait y avoir Seattle HackerMoms, Palo Alto HackerMoms, Tokyo HackerMoms, Glasgow HackerMoms…, qui sait ?


Photographies via Mothership HackerMoms et Caitlin O’Brien ©tous droits réservés

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