Grèce: le mobile mobilise

Le 11 mai 2010

Blogueuse de Café Babel Athènes, Elina Makri revient sur le rôle joué par les technologies de communication de masse dans la mobilisation lors des récentes manifestations dans la capitale hellène.

Les récents événements en Grèce, au cours desquels trois personnes ont trouvé la mort mercredi dernier, ont rassemblé une foule nombreuse, en particulier des jeunes. Quel rôle jouent les technologies de communication de masse dans cette mobilisation ? Comment l’État réagit-il ?

Selon l’Institut Hellénique de l’Audiovisuel (IOM), il n’y a pas d’étude en Grèce sur ce sujet à ce jour. D’après Constantine Papavassilopoulos, chercheur à l’IOM et responsable des études sur les nouvelles technologies, le meilleur moyen pour mobiliser la foule en Grèce, c’est d’utiliser la technologie sans fil, et plus précisément le téléphone portable. Trois raisons principales à cela : déjà il est beaucoup plus répandu, même chez les enfants, où la pénétration dépasse 85%, et directe que l’Internet sans fil qui est encore trop cher ; elle est très familière aux jeunes, qui sont vraiment “mobile phone literates”.

Cette utilisation généralisée s’explique pour des raisons de commodité et d’immédiateté, poursuit le chercheur, une personne peut être informée sans être obligée de rester devant un écran.

Le SMS a ainsi été le principal moyen de communication et de mobilisation rapide des jeunes manifestants après l’assassinat d’Alexandros Grigoropoulos, un jeune de 15 ans tué par un policier en décembre 2008, provoquant des dégâts au centre-ville d’Athènes pendant plusieurs jours.

La Grèce n’est pas l’Iran

Cette pratique ne peut cependant être comparée à “l’insurrection” en Iran pendant la période des dernières élections, au cours de laquelle Twitter a été utilisé intensément.

M. Papavassilopoulos estime qu’il y a une grande différence avec l’Iran : contrairement à la Grèce, c’est une société théocratique où la jeunesse a appris à vivre dans un contexte de restrictions et se montre donc aussi plus organisée que les Grecs.

Plus précisément, les atteintes à la liberté d’expression et de communication (censure des médias, interdiction des antennes paraboliques, etc.) conduisent de facto la jeunesse à faire une utilisation des nouvelles technologies plus “intelligente et novatrice”, car un tel usage doit se faire à l’insu des autorités de sécurité et des forces de répression. Constat qui en aucun cas ne s’applique pour Athènes.

Athens Indymedia

En Grèce, le plus célèbre portail d’information et de coordination de la plupart des jeunes manifestants extrémistes est Athens Indymedia, une antenne du réseau Indymedia. Il a été ouvert en novembre 2001 à l’initiative de vingt militants de la gauche radicale et de la mouvance antiautoritaire qui ont été en contact avec des militants du monde entier lors des mobilisations de Prague et de Gênes.

Il est considéré comme le site ‘officiel’ des anti-autoritaires, principaux suspects dans la mort de trois employés de banque, lors de la manifestation du 5 mai dernier à Athènes.

Il convient de noter que le serveur du site était hébergé par le celui de l’École Polytechnique de Grèce (institution symbole de la chute du régime des colonels en Grèce, ndlr), même s’il n’a aucun rapport avec les objectifs de l’École.

La question a été discutée au Parlement par un député de droite (LAOS) qui a dénoncé “un site où des délits sont commis”.

Selon le recteur de l’École Polytechnique de Crête, M. Ioakim Gryspollaki, “il s’agit d’un site utilisé pour échanger en vue de monter des attentats terroristes, souvent à travers des slogans, appelant à des attaques avec des cocktails molotov, etc.”

Le député de droite a demandé  au ministre de la Justice de permettre l’obtention des donnés protégées du site.

Le site est hébergé sur les ordinateurs de cette institution publique car ces derniers bénéficient de l’immunité et de l’asile universitaire, qui profitent depuis longtemps à des sites hébergés par l’Université.

Le député de l’extrême-droite (LAOS) Elias Polatidis a affirmé lors d’une interview1 qu’« Indymedia a joué un rôle de coordination lors des événements en décembre 2008. Le système C4I de ces “rebelles” était sous le contrôle d’Indymedia. Un rôle stratégique dans le processus d’astroturfing” à l’œuvre. »

Blogs

Tasos, militant de gauche, explique que, pendant qu’il étudiait à l’étranger, les blogs2 lui permettaient d’être au courant de ce qui se passait en Grèce, comme par exemple les manifestations et même d’avoir la chance de voir des vidéos que la télévision ne présentait jamais.

Les réseaux sociaux

Concernant les réseaux sociaux et en particulier Facebook, “ils sont considérés comme un outil important car il y a des groupes qui se mobilisent, analyse Constantine Papavassilopouls, mais ils sont rarement suivis en cas d’organisation d’une rencontre IRL. Les réseaux sociaux n’ont pas l’immédiateté de la téléphonie mobile.’’

Aucune volonté de restriction ou de contrôle de l’Internet par le gouvernement

Comme la Grèce est un pays de l’UE, elle ne peux pas mettre des restrictions sur l’Internet. Il n’en existe donc aucune. « Si une restriction ou contrôle était connu, étant donné la situation explosive en ce moment, explique le chercheur, il y aurait des conséquences désastreuses pour le gouvernement. Depuis 1993, l’existence d’Internet en Grèce, aucun contrôle n’a jamais été effectué.”
Dans un contexte de protection de l’intérêt public, la première tentative du gouvernement d’utiliser les nouvelles technologies comme un “crime-fighting tool”, c’était avec l’autorisation du procureur général de la Cour de cassation de filmer des manifestants dans les rues. Cette autorisation a été vivement contestée en raison de son atteinte aux libertés individuelles.

De même, le procureur a aussi émis un avis portant sur la levée de la confidentialité (sans autorisation préalable de l’autorité compétente) des blogs (abusant du droit) et des sites Internet menaçant d’un chantage, d’un crime ou d’un délit. Le procureur affirme dans son avis que les blogs ne sont pas “couverts” par le privilège constitutionnel du secret et de la confidentialité qui s’appliquent pour les lettres, la correspondance et la communication, tels que consacrés par l’article 19 de la Constitution. Il précise que la confidentialité des communications ne couvre pas la communication par l’Internet.

Pour M. Charalabos Ikonomou, directeur scientifique à l’ISTAME3 , “le gouvernement s’efforce de contribuer au développement de la transparence et de faire un usage positif des nouvelles technologies avec opengov.gr. Seul but : faire participer les gens dans le processus de gouvernance, pas question de contrôler l’Internet ou les citoyens.’’

Photo CC Flickr NickChino, PIAZZA del POPOLO, George Laoutaris

  1. Aliki Chouliara, Newstime.gr, L’asile, l’Indymedia et LAOS, 11.12.09, p. 1 []
  2. http://konservokouti-oen.blogspot.com/ ; http://indy.cc.ece.ntua.gr/ ; http://oen-patras.blogspot.com/ []
  3. Institut d’études stratégiques et de développement Andreas Papandreou (PASOK, le parti politique au gouvernement []

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