Le “fact-checking” peine à s’imposer en France

Le 18 novembre 2010

Le fact-checking fait partie de l'arsenal traditionnel des journalistes américains. En France, les initiatives sont rares, sur Libération et le Monde.fr par exemple. Un constat sur lequel les Assises du journalisme sont revenues.

Face à l’avalanche de chiffres, à la pluie d’affirmations pendant la dernière campagne présidentielle, des journalistes ont décidé de les vérifier : des blogs comme “les Décodeurs” sur leMonde.fr, des rubriques telles qu’”Intox / Désintox” dans Libération, ont vu le jour.

Cette pratique du journalisme, appelée  fact checking, est issue des pays anglo-saxons. Aux États-Unis, plusieurs sites Internet ne s’attachent plus qu’à cela. Le plus connu est politifact.com. Ce site, projet du quotidien floridien St. Petersburg Times, est devenu une référence, s’octroyant même un des prix Pulitzer décernés en 2009.

Aux États-Unis, les journalistes sont beaucoup moins gentils envers les hommes politiques qu’en France, explique Elaine Cobbe, correspondante de la chaîne américaine CBS News en France :

Nous partons du principe que les hommes politiques sont des représentants du peuple, qu’ils sont payés par nos impôts, et qu’ils doivent nous rendre des comptes. Les journalistes sont un peu le pont entre le peuple et les hommes politiques.

Cette différence entre les pays anglo-saxons et la France vient de l’origine même du journalisme. “En France, c’est beaucoup plus littéraire, soutient Elaine Cobbe, parce que les premiers journalistes étaient aussi écrivains. En Angleterre et aux États-Unis, c’est devenu un métier beaucoup plus tôt, avec un objectif : vérifier les faits”.

Des Internautes spécialiste

Et aujourd’hui, certains journalistes français comptent bien suivre cette conduite. “Il y a une méfiance vis-à-vis des hommes politiques, mais aussi vis-à-vis des journalistes”, affirme Nabil Wakim, journaliste au monde.fr et rédacteur aux Décodeurs. Le fact checking est peut-être le moyen de redorer le blason des journalistes.

Le phénomène est arrivé en France avec le tournant qu’a pris la communication politique, analyse-t-il, qui nous bombarde de chiffres. Forcément, les gens s’interrogent

Grâce à Internet, les journalistes peuvent de plus faire appel aux contributions des lecteurs directement. A l’occasion de l’interview du président de la République, mardi soir, nous avions organisé un forum en direct en essayant, avec l’aide des Internautes, de décortiquer les affirmations de Nicolas Sarkozy, témoigne-t-il. Il y a beaucoup de spécialistes parmi les internautes, et certains nous envoyaient des documents qui prouvaient que Nicolas Sarkozy avait tort !”

Autre motif de satisfaction, les lecteurs renvoyaient parfois sur des articles des Décodeurs, ou de la rubrique Intox/Désintox de Libération, notamment sur les erreurs du Président sur la fiscalité allemande. Mais Nabil Wakim n’est pas naïf, il sait qu’on est encore loin du succès de politifact.com.

Cercle vicieux

“Les Décodeurs est un peu en sommeil”, explique-t-il. “Nous ne sommes que deux pour l’instant.” A Libération, même constat. “Intox / Désintox n’est pas installé dans le journal”, confie Cédric Mathiot, journaliste en charge de la rubrique. “Je suis tout seul, et je ne peux pas tout vérifier, c’est un boulot énorme.”

Il ne comprend pas pourquoi le journal ne donne pas plus de place à sa rubrique : “J’ai de très bons échos des lecteurs ou d’autres journalistes. Mais Libération n’a pas d’argent pour augmenter l’effectif, et n’a pas la volonté d’augmenter la pagination. Mais c’est un cercle vicieux, parce que la rubrique ne devient toujours pas un rendez-vous installé dans l’esprit des gens.” Par conséquent, “Intox / Désintox” reste une rubrique “bouche-trous”, comme le déplore Cédric Mathiot.

Par le manque de moyen et une prédisposition culturelle à la “gentillesse” envers les hommes politiques, le fact checking ne s’installe que très lentement en France. “Les députés français ne savent même pas que cela existe”, assure Samuel Le Goff, attaché parlementaire de Lionel Tardy, député UMP de Haute-Savoie. “En fait, c’est encore la télévision qui les inquiète. Ils ont peur d’être filmé à leur insu et de passer dans une émission comme ‘Le Petit Journal’.”

Les députés ont donc plus peur de leur image que du mensonge. Il est temps que le fact checking s’impose en France.

[NDLR] De temps à autres, quelques projets de fact-checking sont menés par des pure-players comme Rue89 à l’occasion du dernier entretien télévisé de Nicolas Sarkozy. La soucoupe suit bien évidemment tout cela de très près…

—-
Article initialement publié sur Pour quelques lecteurs de plus, le blog des étudiants du CFJ consacré au suivi des Assises du Journalisme

Crédits photos CC FlickR Stéfan

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  • Loone le 18 novembre 2010 - 18:10 Signaler un abus - Permalink

    Libération et Le Parisien avaient aussi fait oeuvre de fact-checking sur l’intervention du chef de l’état, tout regroupé dans un post cela donne ceci :
    http://www.lepost.fr/article/2010/11/18/2309346_fables-en-gros-et-au-detail_1_0_1.html

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  • Les Martials le 18 novembre 2010 - 18:44 Signaler un abus - Permalink

    Mais oui, pourquoi n’y a-t-on pas pensé plus tôt! Vérifier les faits ! Et si on vérifiait à qui appartiennent les journaux? Si ça se trouve on comprendrait pourquoi ça arrive lentement en France… M’enfin la gentillesse n’est pas un vilain défaut ! Lol et moi je trouve OWNI extra !

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  • Jean-no le 18 novembre 2010 - 18:48 Signaler un abus - Permalink

    Avec Nicolas Sarkozy, il y aurait de quoi faire, même en se restreignant à un sujet restreint comme par exemple la fiscalité allemande.

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  • Media Hacker le 18 novembre 2010 - 18:58 Signaler un abus - Permalink

    NB : OWNI débarque avec sa “room” de FactChecking en 2011 (appli + rédac + partenaires média). On s’en reparle tres vite, ici..

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  • nico le 18 novembre 2010 - 21:36 Signaler un abus - Permalink

    j’allais poser la question,
    vivement 2011 :)

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  • Media Hacker le 18 novembre 2010 - 22:40 Signaler un abus - Permalink

    @nico : you’re welcome /-)

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  • Let le 19 novembre 2010 - 8:29 Signaler un abus - Permalink

    Très bonne initiative d’Owni.fr !!!

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  • Gaganausaure le 19 novembre 2010 - 11:22 Signaler un abus - Permalink

    Je propose les termes “factualité” et “factualisme” pour traduire “fact-checking”

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  • mistral le 19 novembre 2010 - 14:49 Signaler un abus - Permalink

    Oui, c’est une belle théorie à venir implanter dans beaucoup de pays européens. Maintenant que ce soient les journalistes américains qui la délivrent, c’est une peu le camembert qui se fout un peu du brie… Nous savons très bien qu’il y a deux camps aux EU si les journalistes sont de tendance républicaine ou démocrate,ils seront plus tendre avec un politique qui représente leur camp (voire même le camp de l’actionnariat de la boîte qui les emploient….Mais belle théorie et viva Owni :-)

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  • Dalz le 19 novembre 2010 - 18:03 Signaler un abus - Permalink

    Y’en a quand même un peu, genre http://www.nosdeputes.fr/confiseurs/index.php qui est sympa, même si c’est pas en temps réel…
    Y’en a eu pas mal pour hadopi et loppsi car les internautes étaient directement concernés. Je pense qu’un partie du blocage est du à une certaine conception de l’usage, et puis faut aussi “avoir le temps” de relevé ces faits !

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  • annick le 27 novembre 2010 - 19:01 Signaler un abus - Permalink

    si les journalistes obéissaient dans les sujets (et dans les interviews) )à la règle des 4W, traduite en français par qui, où, quand, quoi, pourquoi et avec quel résultat…. On avancerait !!!!

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  • Jeje le 30 novembre 2010 - 17:43 Signaler un abus - Permalink

    Si OWNI avait déjà mis en place son application de fact-checking, l’article ci-dessus n’y aurait pas résisté. Le fact-checking, comme cela est rappelé dans Wikipedia (le lien est pourtant présent au début de l’article !) c’est la vérification de la véracité et de la précision des faits et données contenus dans un article déjà rédigé, avant sa publication.
    Vérifier et recouper les propos des hommes politiques, c’est simplement du journalisme.

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  • Lebert le 11 octobre 2011 - 5:29 Signaler un abus - Permalink

    Je suis fatigué d’envoyer ce message et que aucun réponse depuis 2006.
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  • Rignes le 21 octobre 2011 - 19:19 Signaler un abus - Permalink

    SI! Il existe un super site de fact checking sur les présidentiables français et leurs propos sur la question d’Europe: VIGIE2012.EU.

    Je pense que cela peut devenir très intéressant, notamment sur un sujet comme l’Europe, si imbuvable…

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