Les profs Internet

Le 18 septembre 2012

Intégrer pleinement les réseaux à l'enseignement, jusqu'à autoriser Internet au Bac. C'est le débat lancé par nos amis de la revue Usbek & Rica, ce 18 septembre à la Gaité Lyrique à Paris, à l'occasion d'un nouveau Tribunal pour les générations futures. Pour nourrir cette réflexion, reportage chez les révolutionnaires de la pédagogie.

©Gwendal Le Scoul pour Usbek & Rica

Ce reportage est à retrouver dans le dossier « La revanche des cancres » à la Une du dernier numéro d’Usbek & Rica.

Au guidon d’un tricycle propulsé par un extincteur, Walter Lewin traverse l’amphithéâtre du MIT à toute allure en hurlant « Yihaaa ! ». Ses étudiants de physique – disons plutôt son public – se marrent et applaudissent. À la question rituelle « Quel est ton prof préféré ? », tous répondent mister Lewin, à Boston. La réponse serait la même à Dallas, Guingamp ou Hô Chi Minh-Ville : sur Internet, les cours de cet allumé à l’accent hollandais sont visionnés deux millions de fois chaque année. Pas besoin de frais d’inscription pour être un disciple de celui qui prône la nécessité «d’être un artiste pour motiver ses étudiants».

À 76 ans, Lewin représente une nouvelle génération d’enseignants, qui utilisent le « je » à tout bout de champ, gèrent leur image comme des vedettes de cinéma et font fructifier leurs talents de pédagogue bien au-delà de leur quota d’heures légal. Cette vogue vient d’Amérique, qui toujours chérit ses self-made men et sait apprécier les performances. Dans le jargon, on les appelle les trophy professors, ceux que les facs s’arrachent chaque été au terme de transferts dignes de la NBA.

À la maxime « Publish or perish », qui symbolise le souci vital des profs d’apposer leur nom dans les revues prestigieuses, un nouveau commandement est en passe d’apparaître : « Entertain ! »

Prime aux barjots

Aux côtés de l’inénarrable Lewin (il faut le voir, en tenue de safari, tirer au canon des balles de golf sur un faux singe pour expliquer la gravité) brille une constellation de profs stars, précurseurs d’une ère nouvelle où la matière, dopée au marketing personnel, devient marché de niche. Tel le philosophe américain Michael Sandel, dont le cours intitulé « Justice avec Michael Sandel » est un succès planétaire. Pas de plan en trois parties, mais une question, de laquelle découle un raisonnement richement argumenté : « Peut-on justifier la torture ? », « Combien vaut une vie humaine ? »… Son site annonce ses dates de tournée et propose une ribambelle de produits dérivés.

Moins profs que prophètes, ces hommes de spectacle savent monétiser leur charisme.

Je veux devenir le Lady Gaga de la finance !

C’est ce que clame Aswath Damodaran, 10 000 abonnés sur Twitter, des livres à la pelle, toujours bien placé aux baromètres des profs les plus influents (il exerce dans une demi-douzaine de facs à la fois). Son confrère Ron Clark, élu « Instituteur de l’année » aux Disney Awards 2001, fait son beurre au niveau élémentaire. Ses [PDF] « 55 règles » de vie en classe et sa pédagogie énergique, forgées dans des écoles publiques de Harlem, ont même eu l’honneur d’une sitcom avec Matthew Perry. Comme tout bon gourou en devenir, Clark a tôt fait de quitter l’Éducation nationale pour créer sa propre académie privée.

Ces deux ambitieux font figure de débutants comparés au prof le plus populaire de la planète. Celui qui a élevé le cours de maths au stade industriel. Salman Khan travaillait dans la finance quand sa petite cousine, fâchée avec l’arithmétique, lui demanda de l’aide sur messagerie instantanée. L’expérience fut si concluante qu’en quelques mois Sal s’est retrouvé à la tête de la plus grande école alternative (et dématérialisée) du monde. Plus de 60 millions d’élèves suivent ses chaînes thématiques gratuites, traduites dans plus d’une dizaine de langues. Et la Khan Academy attire désormais une nouvelle clientèle : des écoles publiques américaines qui n’hésitent pas à utiliser directement ses méthodes.

De vulgarisation à vulgarité, la frontière est poreuse. La nouvelle génération de profs cliquables joue parfois le show pour le show. Comme Charles Nesson, cybergourou senior basé à Harvard, qui milite pour l’utilisation du poker dans les méthodes d’apprentissage. Ou Bucky Roberts, un trentenaire à casquette – mais sans baccalauréat –, qui depuis sa chambre a lancé un tutoriel à l’imparable simplicité, baptisé « The New Boston ». Peut-être grisé par le succès, Bucky élargit son offre vers le bizarre : « Construire un kart », « Jouer au backgammon » ou « Survivre en milieu sauvage ».

En comparaison, le marché français est encore en voie de développement. Mais nos vedettes nationales, qui savent drainer un public d’âge mûr, ont compris la nécessité d’élargir leur gamme sans renier les fondamentaux. Au rayon philosophie, Michel Onfray joue toujours à guichets fermés au théâtre d’Hérouville-Saint-Clair. L’hédoniste normand est une PME à lui tout seul, écoulant 300 000 exemplaires de son Traité d’athéologie et 400 000 CD de sa Contre-histoire de la philosophie. La crise spirituelle a du bon. Celle de la finance mondiale aussi. L’anthropologue belge Paul Jorion, estampillé Nostradamus de la crise financière, est devenu le chouchou des internautes. Ce barbu, ancien trader, se rémunère notamment au moyen d’une fenêtre de dons PayPal glissée à côté des billets de son blog.

La guerre des profs

Faire émerger les profs phénomènes constitue une démarche économique rationnelle. Selon une étude publiée en janvier 2012, si chaque élève de primaire croisait au cours d’une année de son cursus un professeur excellent (à « haute valeur ajoutée »), le PIB du pays pourrait augmenter à terme de 2 %. Alors, imaginons un peu : à quoi ressemblerait l’école de demain, quand les showmen auront pris le pouvoir ?

À une course au plaisir d’apprendre, d’abord. Des programmes saucissonnés en clips vidéo, pensés pour maximiser l’attention cérébrale. Une bourse mondiale de la popularité des super profs, indexée sur les « j’aime » de leurs fans ou l’évolution des abonnements, ferait vaciller leur hit-parade officiel. Certains gonfleront leur potentiel de prophète au moyen d’entraînements intensifs. D’autres utiliseront leur capital charismatique pour une reconversion holographique en 3D : cours d’EPS avec l’avatar de Roger Federer ou tutoriel de création d’entreprise avec celui de Mark Zuckerberg.

Ce Far West académique constituera un terrain de choix pour la bataille des paradigmes. La figure de l’enseignant glissera vers celle de militant, de lobbyiste. De l’histoire à la biologie, un vernis politique pourrait bien décorer la leçon du jour, surtout s’il s’agit d’aborder les origines de l’humanité. L’affrontement entre créationnistes et évolutionnistes échappera à tout contrôle dans le monde sans pitié des donneurs de leçons. Le pouvoir unifiant de l’école, avec ses programmes établis par consensus, volera en éclat. Chacun pourra prêcher sa vérité, flatter les élèves jusqu’à ce qu’ils se transforment en partisans. L’école deviendra club. Et tous les coups seront permis pour déstabiliser la concurrence. Sabotage académique, drague intellectuelle, dumping commercial : la guerre des paroles légitimes est déjà prête à éclater dans la jungle pédagogique actuelle.

Rien d’inédit toutefois. Cet horizon probable n’est pas sans rappeler la bonne vieille Grèce antique, quand on suivait, ébahis par leur talent, buvant leurs paroles, les Socrate et autres Aristote sous les pins parasols de la mer Égée. Ou, plus près de nous, la mode des profs stars des années 1960, quand Althusser ou Foucault faisaient salle comble, à Normale sup et au Collège de France. Sauf qu’aujourd’hui, et plus encore demain, c’est au nombre de clics que se mesurerait leur incroyable popularité. Être prof a toujours été, et sera toujours, affaire de séduction.


Illustrations par Gwendal Le Scoul pour Usbek & Rica.
Direction artistique et couverture du magazine par Almasty

Retrouvez en kiosque le nouveau numéro d’Usbek & Rica

Laisser un commentaire

  • Francois le 18 septembre 2012 - 19:05 Signaler un abus - Permalink

    à Guingamp ???

    T’es sûr ?

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Nicolas QC le 18 septembre 2012 - 19:34 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour cet excellent article, toujours aussi vivant et aéré chez vous :)
    Très loin des pavé imbuvable d’Agoravox !

    “autoriser Internet au Bac”, je serais pour personnellement, mais en changeant radicalement les épreuves ! “Qu’à inventé Tartenpion ?” n’aurais plus aucun intérêt, par contre, des débats riches et ouverts, demandant l’appui de certaines infos (trouvable alors sur internet) auraient beaucoup de sens !
    _ Créer l’être ouvert et réfléchit de demain, non le robot qui se résume à répondre bêtement ce qu’il a appris par cœur la veille.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Chelsxine le 18 septembre 2012 - 22:08 Signaler un abus - Permalink

    Prof alléchée par votre titre, je suis déçue de constater que, vous aussi, voyiez ce sujet comme une blague. Je m’intéresse moins aux profs superstars qu’aux profs modestes qui, discrètement construisent une génération d’élèves EMANCIPES (et justement, notamment par l’usage des TICE) de l’admiration inconditionnelle du détenteur de savoir.
    Doit-on réellement imiter les présentateurs télé pour être un bon prof??? hummm…
    Je préfère ceux qui aident les enfants à construire leur propre savoir à la mode 2.0 : collaboration, recherche, écriture, production de savoirs… ceux qui aident les enfants à les dépasser. Les profs démago et imbus d’eux-mêmes aussi savants soient-ils ne m’intéressent pas et sont coupables de reproduire un système qui nous coule.
    Pour l’internet au bac je suis pour, sinon… Rien de plus ringard et inadapté qu’un sujet de brevet ou de bac.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
    • BlueTak le 19 septembre 2012 - 12:22 Signaler un abus - Permalink

      Je plussoie fortement ton commentaire.
      L’article ignore le côté le plus intéressant du problème – la pratique à la base – ,et oublie de poser la question du cours magistral vs l’apprentissage actif…

      • Vous aimez
      • Vous n'aimez pas
      • 0
      Lui répondre
      • Redir le 5 mai 2014 - 9:21 Signaler un abus - Permalink

        if I read a post, and the post brings about ideas in my brain, I often will do a picgabnk at the beginning of the post. For example: Bossymoksie..(link) is having a discussion on the subject of____. I found it to be very interesting. Her post made me think of _____. I did this in my Are Truths Self Evident post. See how I reference Mikey, even though our debate was not public. If Mikey had read the post, I would never want him to feel I stole words or ideas from our debate. I always reference comments that bring about an idea too, with a link, as you can see in the same post. I referenced several comments with links. Guess I feel, if the idea was not original mine, the author should get a picgabnk or reblog or link at the beginning of the post, not the end. I feel it is good blogging ettiquette, promotes traffic and commenting. It builds the community. Trust If a blogger cannot be trusted not to steal ideas, than they have zero credibility in my book. That’s just me, I will ask some other bloggers of their opinions today expert bloggers that have been blogging since 20 years ago.I value bloggers opinions that have been doing this for many years.

        • Vous aimez
        • Vous n'aimez pas
        • 0
        Lui répondre
  • Audrey le 19 septembre 2012 - 1:41 Signaler un abus - Permalink

    Ghh

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Eric le 19 septembre 2012 - 18:34 Signaler un abus - Permalink

    J’ai pour ma part l’impression qu’internet est aussi un danger, dans le sens ou l’élève peut avoir tendance a aller “pomper” des raisonnements plutôt que piocher des connaissances pour appuyer son raisonnement… Je pense donc qu’il faut déja une certaine maturité de la personne (lycée?) pour pouvoir promouvoir un tel usage du net.
    Ensuite, je pense qu’il faut conserver certaines choses sans net. J’entends par la qu’internet ne peut – doit – pas aider dans un raisonnement mathématique par exemple (on peut trouver bien sur des contre-exemples à ca, mais je pense qu’on comprend ce que je veux dire).
    Internet est un outil formidable SI on l’utilise a bon escient..
    Faudrait dans tous les cas faire un cours pour leur apprendre a mieux l’utiliser, nottament a citer des sources etc..

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • qdsfmlqdjfmlqkj le 19 septembre 2012 - 22:20 Signaler un abus - Permalink

    Il faut tout de même remarquer que des étudiants du MIT sont tellement favorisé et sélectionné que’avec ou sans profs ça ne change pas grand chose ni à leur avenir ni à leurs connaissances. À l’école obligatoire dans des quartiers pauvres j’aimerai bien voir ce que ça donne.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Pika le 22 septembre 2012 - 7:53 Signaler un abus - Permalink

    J’ai quelques réticences à trouver tout cela réjouissant:
    - à haut niveau, le savoir à enseigner est suffisamment spécifique, récent, mobile, augmenté et technique que la principale qualité d’un professeur est tout de même de savoir de quoi il parle. C’est certes mieux en articulant bien, et en écrivant lisiblement au tableau, en faisant de belles présentations, mais l’usage de la technologie pour l’usage même dépasse l’entendement.
    - On se félicite d’apprendre aux jeunes à vivre avec leur temps (ce qu’ils font bien mieux que toute génération ultérieure par définition), d’optimiser l’attention de leur cerveau, de leur faire aimer l’apprentissage, d’être adaptatif, bref de parfaits petits consommateurs de culture! Mais rien en ce qui concerne l’effort, le développement de l’imagination par la lecture ou l’assiduité, en bref, rien qui ne concerne la volonté d’être réellement libre ou responsable. N’est ce réservé qu’à des élites? Alors le bac dans tout cela, c’est tellement secondaire…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • ABERLIN le 18 août 2014 - 14:05 Signaler un abus - Permalink

    L’enthousiasme du ton de cet article me fait penser à l’insouciance des lemmings, sympathiques mais écervelés rongeurs du grand nord, se jetant massivement, à intervalles de temps indéterminés, dans les eaux glacées de l’arctique, jusqu’à la noyade. Je n’ai personnellement rien contre le charisme, bien au contraire, si ce dernier est mis au service de l’apprentissage d’une pensée véritable, c’est-à-dire critique. Je dirai tout le contraire à propos des gourous… Il est bien certain que celui qui désire faire carrière en tant que tel a tout intérêt, de ce point de vue, à quitter le giron de l’Education nationale (le correcteur orthographique me signale- funeste présage ! – qu’il n’est pas d’accord avec la majuscule) et avec elle, je cite, le “pouvoir unifiant de l’école avec ses programmes établis par consensus”. Ceci permet de ne pas tout mettre sur le même plan : les prétendues “théories” créationnistes, souvent déguisées sous la formule de “dessein intelligent”, d’une part, et le néo-darwinisme, qui rend compte de l’état actuel de nos connaissances en biologie, d’autre part. Ou encore l’histoire de l’extermination programmée des juifs et autres parias, et les propos négationnistes. J’ajoute que j’ai adoré la référence au débat Althusser- Foucault : quelle caution intellectuelle ! Bel effet de signe, en vérité, et parfaitement en accord avec le “fond” du propos…Les auteurs de cet article auraient, selon moi, tout intérêt à se faire un peu les dents sur de tels penseurs, cela les préserverait d’une précoce noyade dans l’océan glacé de leur ignorance en les maintenant sur la terre ferme de la réflexion. Il y aurait bien d’autres choses à corriger, mais excéder leur “temps de cerveau disponible” ne serait pas adroit. En effet, c’est bien de pédagogie qu’il est question quand on prend du temps pour répondre à de tels propos…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
2 pings

Derniers articles publiés