“Google est un contre-pouvoir politique”

Le 1 novembre 2012

Le patron de Google, Eric Schmidt, était reçu par le président français avant-hier. Sur la table, un dossier législatif - la fameuse Lex Google – et la fiscalité. Le géant de l'Internet ne parle pourtant pas d'égal à égal avec les États, estime François-Bernard Huyghe, chercheur en sciences politiques.

Le géant de l’Internet, Google, est partout. Des révoltes arabes aux négociations avec la Chine, et plus récemment dans le bras de fer qui s’engage avec le gouvernement français soutenu par certains éditeurs de presse. Google parle-t-il d’égal à égal avec les États ? Non, répond en substance Bernard-François Huyghe, chercheur en sciences politiques et responsable de l’Observatoire Géostratégique de l’Information à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Pour le chercheur, “le pouvoir de Google s’exerce par son influence sur les États, son volume financier et l’idéologie portée par son algorithme.”

Ouverture d’un centre culturel à Paris, réception d’Eric Schmidt à l’Elysée : Google donne l’impression de se comporter comme un acteur politique sur la scène internationale.
Lex Google : état des lieux

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Absolument, Google est un acteur politique et ce n’est pas entièrement nouveau. Google a d’abord le pouvoir d’attirer l’attention. Lorsqu’Eric Schmidt rencontre François Hollande, ce sont des milliards de clics qui font face à des millions d’électeurs. Google est aussi structuré par son idéologie, le “don’t be evil”, soit le gain financier en respectant des normes morales. L’entreprise dispose d’un think tank, Google Ideas, qui lutte contre l’extrémisme et la violence et milite pour l’avènement de la démocratie libérale.

Google entretient aussi des relations proches avec le pouvoir américain, avec la Maison-Blanche. Pendant les révoltes arabes, Wael Ghonim a été l’une des figures en Égypte. En Chine, Google a négocié la censure de son moteur de recherche. Des négociations politiques ! Il a ensuite menacé de se retirer, ce qui a provoqué l’enthousiasme d’Hillary Clinton, la secrétaire d’État américaine.

Dans un rapport d’information à l’Assemblée, des députés notaient l’année dernière que “Google n’est en aucun cas un vecteur d’influence.”

C’est un diagnostic erroné. L’algorithme lui-même est un vecteur d’influence ! Il permet de faire remonter ou non des informations. Google représente parfaitement une forme d’influence douce, de softpower.

À quel autre acteur de cette importance pourrait-on le rapprocher dans le secteur d’Internet ? On entend parfois l’expression Maga : pour Microsoft, Apple, Google et Amazon.

Google est un cas un peu différent des autres entreprises. Apple, Microsoft et Amazon vendent des produits. Google donne principalement accès à l’information, il hiérarchise l’information disponible, même s’il vend aussi des tablettes etc.

Des utopies, ou au contraire des dystopies, ont été écrites sur l’avènement des géants du web comme Apple ou Google au niveau des États. Le pouvoir d’influence de Google est-il une prémisse de ce changement radical ?
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Les entreprises produisent des normes techniques qui influent sur le pouvoir politique. Ce n’est pas une coïncidence si la Chine essaie de reproduire un Google chinois. Le défi est de conserver la souveraineté et le contrôle. Les géants d’Internet ne produisent pas des lois au sens classique, mais ils ont une capacité d’influence grandissante en s’opposant aux gouvernements.

Sur la propriété intellectuelle, de grandes entreprises se sont mobilisées pour bloquer les projets de lois SOPA, PIPA… Google et les autres sont des contre-pouvoirs politiques et non des pouvoirs politiques. Ils ne remettent pas en cause la souveraineté étatique à ce jour.

Ce rapport au politique change-t-il le sens de la souveraineté ? Google ne dispose pas d’un territoire sur laquelle exercer sa souveraineté.

Internet dans son ensemble pose la question de la souveraineté, de l’autorité suprême sur un territoire. Les États ont des difficultés à contrôler les flux : les flux d’informations comme l’a montré la tentative récente d’adapter Twitter au droit français, et les flux financiers. Le bénéfice de Google en France, environ 1,4 milliard, se joue des frontières.

Les outils de souveraineté classique ne sont pas très efficaces. Le pouvoir de Google s’exerce par son influence sur les États, son volume financier et l’idéologie portée par son algorithme.


Photo par Spanaut [CC-byncsa]

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  • Dominique Dupagne le 1 novembre 2012 - 10:17 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour cette analyse rafraîchissante. Google, porte d’entrée du web et pilier du Web 2.0 est en effet un contre-pouvoir, alors que beaucoup le considèrent comme un big brother parmi d’autres.

    C’est l’algorithme de Google qui a mis sur un pied d’égalité les blogueurs et les journalistes, qui a mis à mal l’argument d’autorité qui prévalait jusqu’alors. Google condamne a être pertinent et à dire des choses intéressantes pour être lu. C’est très douloureux pour les hiérarchies habituées à contrôler leur communication et à utiliser la presse comme relais.
    Google est le principal artisan du “many-to-many” remplaçant le “one-to-many” des médias de masse.

    Le grand intérêt de Google est aussi d’être totalement dépendant de nous. Le jour où il brûlera son “don’t be evil” nous irons voir ailleurs. Il est donc condamné à ne pas maltraiter ses utilisateurs. J’ai personnellement plus confiance dans Google pour ne pas divulguer mes données que dans l’administration française.

    Google est un des outils les plus puissants au service du maintien de la démocratie.

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    • Sempiternel le 2 novembre 2012 - 13:15 Signaler un abus - Permalink

      Sur l’algorithme et son influence sur l’obligation de pertinence, d’accord.

      Mais dire que Google est totalement dépendant de nous… Votre analyse passe sous silence la obligations de rentabilité de Google, qui le rendent avant tout dépendant de son actionnariat. Cette dépendance prépondérante fait que Google cherche d’abord à capter ses utilisateurs, avant de leur fournir des outils pertinents.
      Le temps passant, Google tend structurellement à faire glisser la dépendance dans le camp de ses utilisateurs. Le but : accéder au statut ultime pour une personne morale : un placement sûr et hautement rentable.

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  • Rigaut le 1 novembre 2012 - 11:13 Signaler un abus - Permalink

    Google c’est l’information par le peuple et non par des journalistes qui imposent leur point de vue ! C’est la vérité vraie de ce que pensent les citoyens

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    • WilnocK le 2 novembre 2012 - 7:57 Signaler un abus - Permalink

      Eexactement, la verite fausse, la rumeur et la diffamation qui se rependent partout grace a Internet, ca n’a que trop dure.

      —-> [ ]

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  • Bénédicte Kibler le 9 novembre 2012 - 12:18 Signaler un abus - Permalink

    Cet article est excellent, mais je voudrais ajouter 2 points:
    1. L’algorithme de google est certes un vecteur d’influence mais il est lui-même influencé par les spécialistes en référencement naturel (seo).
    Et en général ces compétences coûtent cher. Elles ne sont accessibles qu’aux entreprises qui en ont les moyens. Certes l’argument d’autorité ne prévaut plus, mais il n’y a pas de réelle égalité entre les émetteurs de contenu. Il faut certes un contenu pertinent et intéressant pour être bien positionné sur Google. Mais ce n’est plus suffisant.

    2. Cet article pose la question du pouvoir et de la souveraineté d’un état. Il faudrait aussi, je pense, aborder l’influence exercée par la masse anglo-saxone sur l’Internet qui par essence est sans frontière. Google en est le colporteur…

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  • SAEZ BRAVO le 15 octobre 2014 - 15:35 Signaler un abus - Permalink

    Le sujet vu par un psychologue (parmi d’autres…) :
    C’est la question du contre-pouvoir. Dans le contexte de la démocratie comme dans celui de l’autocratie, c’est la force qui détermine le pouvoir. La démocratie “théorique” exige en plus de cette force : une légitimité apportée par le peuple, c’est d’ailleurs celle-ci qui est censée apporter cette force aux dirigeants.
    Or, le peuple est une masse hétérogène faites d’individus aux intérêts divergeants dans un moment donné MAIS EGALEMENT ces mêmes individus dont les intérêts évoluent et changent DANS LE TEMPS suivant leur âge, leurs situations professionnelles et familiales. Cette notion de durée est cruciale bien qu’on n’en parle jamais !
    Exemple : En 1980, un individu au plus haut de sa situation financière et professionnelle (dont l’opinion concernant les impôts se situe dans la moyenne de celles de ses compatriotes : à savoir, “trop d’impôts”) vote pour un exécutif qui allège les impôts et ainsi les recettes de l’état avec lequel les pensions de retraites sont assurées. Ce même individu, en 2014, part à la retraite deux ans plus tard que ses anciens (réforme de la retraite) et voit sa pension de retraite gelée. Ce même individu, à deux moments distincts de sa vie change fortement ses opinions politiques en considération des conséquences que la politique aura sur SA situation (dans le cas où sa situation est impactée par cette action politique ! Dans le cas contraire : la loi ne le concerne pas, c’est son système de croyances : utopies, stéréotypes etc… qui jouera son poids dans la décision et non plus son INSTINCT D AUTOCONSERVATION.). Le postulat que je pose est que par le biais de la démocratie (si elle existe), s’expriment deux types d’avis et de désirs du peuple.

    1) Dans la situation de l’exemple que j’ai donné : s’exprime un instinct de conservation qui se manifeste par le désir de résoudre ses difficultés personnelles, non pas d’améliorer son niveau de vie mais de le récupérer. L’individu reste ancré dans le PRESENT problématique pour lui et cherchera à résoudre son problème sans prendre en compte les conséquences sur le futur et encore moins sur son voisin. C’est le sentiment égoïste d’avoir perdu quelque chose qui lui appartenait et pour lequel l’individu est prêt à se battre contre tous : y compris son compatriote aux opinions différentes (et s’il ne croit pas pouvoir le récupérer : il sera tenté de se consoler en s’enfermant dans la société du divertissement qu’offre Google et tant d’autres entreprises capitalistes, mais c’est un autre sujet…).

    2) dans le cas où l’individu n’est pas impacté par l’action politique proposée : l’individu, s’il trouve un “intérêt à agir” (comme le dit si bien la justice francaise), fera appel à un système de croyances qui regroupe les idéologies, stéréotypes, préjugés, connaissance, l’EDUCATION !

    Si vous partagez ce postulat avec moi, permettez-moi alors d’émettre cette conclusion : Comment une démocratie au 21eme siècle ne distingue t’elle pas ces deux types de voix du peuple. La justice le fait depuis longtemps : serait-il possible d’assister à un jugement d’assises concernant un suspect de meurtre avec en face de lui, fait face un jury composé des victimes de celui-ci ! Ce serait le retour de la loi du tallion ! Qui trouverait cette situation logique et juste ?
    Or aujourd’hui c’est ce qu’il se passe. Un individu vaut une voix, qu’il soit retraité ou actif, riche ou pauvre…
    Ma proposition : réfléchir à une possibilité de surcompensation du droit de vote dans le cas où l’on est “directement impacté” par la réforme en cours.
    J’entends d’ici les hurlements : comment pouvez-vous déterminer les droits de chacun, qui va s’en charger, ceux qui n’auront pas cette surcompensation seront des victimes, etc, etc.
    Mais n’est-ce pas ce qui arrive déjà dans certains cas de lobbyisme ? Quand les intérêts de quelques uns priment sur les intérêts des autres ?
    La différence : une influence diminuante en fonction de l’assujetissement de l’individu à la réforme et non pas en fonction du pouvoir financier délégué à certaines firmes qui décident à notre place sur des sujets pour lesquels ils ne sont pas mandatés ! Que Google soit lobby à propos de l’accès à l’information, voire même sur les corrections et ajouts à la langue française, ok ! Mais sur la fiscalité des entreprises étrangères en France…
    Soyons sérieux, et pensons davantage au futur. Le capitalisme n’est pas mauvais, il souffre surtout de l’absence d’une vision d’avenir (les politiques l’ont dit avant moi…).

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