OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Art : on ne crée rien ex nihilo http://owni.fr/2011/03/01/art-on-ne-cree-rien-ex-nihilo/ http://owni.fr/2011/03/01/art-on-ne-cree-rien-ex-nihilo/#comments Tue, 01 Mar 2011 20:49:50 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=14274 Si le mème est souvent LOL, volontairement ou non, il peut aussi servir un message plus sérieux. C’est ainsi que QuestionCopyright.org a entamé le projet Minute memes, une série de courtes vidéos sur les restrictions provoquées par le copyright et sur la liberté artistique, réalisées par Nina Paley.

Après Copier n’est pas voler, voici All creative work is derivative, tout travail de création est un dérivé. Un nouveau contre-point aux messages de l’industrie de la culture, accrochée au copyright comme l’arapette à son rocher, quitte à porter atteinte à la base même de fonctionnement de la création artistique, la reprise de ce qui existe déjà. Dans une étourdissante rétrospective de l’histoire universelle de la statuaire, des kouroï grecs en passant par les figurines primitives, les crucifix ou bien encore les danseuses hindoues, cette vidéo fait valser l’arapette.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Explorez notre app sur les influences musicales et littéraires de Gainsbourg et taguer le 5 bis, rue de Verneuil

Écoutez les reprises de Gainsbourg par des artistes d’OWNImusic

]]>
http://owni.fr/2011/03/01/art-on-ne-cree-rien-ex-nihilo/feed/ 11
Les nouveaux fonds de pension, la face cachée de la réforme des retraites http://owni.fr/2010/10/31/les-nouveaux-fonds-de-pension-la-face-cachee-de-la-reforme-des-retraites-capitalisation-woerth-lobbies-senat-epargne/ http://owni.fr/2010/10/31/les-nouveaux-fonds-de-pension-la-face-cachee-de-la-reforme-des-retraites-capitalisation-woerth-lobbies-senat-epargne/#comments Sun, 31 Oct 2010 08:55:54 +0000 Sylvain Lapoix et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=34225 Ce billet a été publié originellement sur OWNIpolitics, écrit par Sylvain Lapoix et Ophelia Noor.


Vendredi 21 octobre, la réforme des retraites a été adoptée de nuit au Sénat. Poussée en urgence par le gouvernement, elle dissimule une poignée d’amendements qui n’auront été débattus que quelques minutes au Palais du Luxembourg et pas même évoqués à l’Assemblée nationale, où les débats n’ont jamais atteint l’article 32 sur lesquels ils portaient. Et pourtant, ces quatre amendements consacrent la nouvelle place de la retraite par capitalisation dans le système français d’assurance vieillesse. En un vote, la porte a été entrouverte aux banques, assurances et instituts de prévoyance pour se servir dans les 7,983 milliards d’euros de participation distribués en France, selon la Dares.

Ce merveilleux mécanisme a été inscrit à l’article 32 ter (l’avant dernier article de la loi) : il prévoit que, sauf opposition formelle du salarié, la part non utilisée de sa participation sera automatiquement versée sur un produit épargne retraite en entreprise (Perco ou Pere). Et si une société a doté certains salariés de retraites chapeaux (autrement dit, si vous êtes dans un grand groupe), le 32 quinquies l’oblige à faire signer des plans d’épargne retraite pour tout le monde ! Enfin, le 32 bis permet de puiser dans son compte épargne temps ou ses RTT non utilisés (à concurrence de 5 jours par an) pour abonder les produits d’épargne retraite.

Comme résumé par le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur en séance :

Ce que vous mettez en œuvre après le Perco, chers collègues de la majorité, c’est une épargne retraite obligatoire, avec des négociations obligatoires, des décisions obligatoires, au niveau tant de l’intéressé que de l’entreprise et de la branche. Il s’agit de créer un « tuyau » qui flèche, de manière évidente, la participation vers l’épargne retraite obligatoire.

Tout ça mais avec un peu de retard : les lobbies le demandaient déjà en 2003 quand François Fillon a posé les premiers jalons de ce glissement du système vers la capitalisation.

Perco, Perp et Pere, les trois cavaliers de la capitalisation

L’apparition des premières lois permettant la souscription de produits d’épargne retraite a en fait la même origine que le recul de l’âge de départ : le déficit de la Caisse nationale d’assurance vieillesse. En 1993, la réforme menée par Edoudard Balladur donnait la possibilité aux salariés de souscrire à de tels contrats, en même temps qu’elle modifiait le calcul des pensions (basculement des 10 au 25 meilleures années dans le privé, etc.).

Le débat sur la crise du système de retraite par répartition et le risque de diminution des pensions est déjà là. Mais c’est la « loi Fillon » du 21 août 2003 qui instaure officiellement des « plans d’épargne collectif », version française et euphémistique des « fonds de pensions » décriés de toutes parts. Le Pere (assurance vie collective) qui existait déjà, peut désormais être abondé par le salarié directement. Le Perp (plan d’épargne retraite individuel) fait son apparition. Mais c’est surtout le Perco qui marque un tournant: sur le modèle des produits à « versement défini » (type 401k américain), il expose les salariés au risque des marchés, protège l’employeur et le prestataire d’assurance. A mots couverts, les fonds de pension font une entrée fracassante dans le système français.

Aidé par des dispositions qui facilitent et encouragent l’usage du Perco, celui-ci connaît de belles années : malgré la crise financière de 2008, son encours grimpe de 63% en un an pour atteindre 3 milliards d’euros au 31 décembre 2009. Mais pour les assureurs, le résultat est insuffisant. Insuffisant comparé aux 230 milliards des régimes obligatoires et aux 1300 milliards de l’assurance vie. Les lobbies ne cachent pas leur mécontentement : au 1er juin 2009, la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA) juge durement la réforme Fillon qui « n’a pas eu les résultats escomptés ». Le rendez-vous est clairement fixé à 2010 pour une « refonte totale » du système. Les arguments sont déjà tout prêts, collant aux éléments de langage du gouvernement : la capitalisation ne permet-elle pas de nous « éviter de reporter le financement du déficit sur les générations futures » ? Si, bien sûr : elle a même permis à certains sexagénaires britanniques de reprendre leur propre destin en main en se remettant au travail.

Et, le 26 mai 2010, dossiers plastifiés sous le bras, Jean-François Lequoy, Patrice Bonin et Gilles Cossic, représentants de la FFSA s’avancent « comme trois Monsieur Sylvestre de la World Company », raconte Martine Billard, député du Parti de Gauche. Après un long exposé sur la « nécessité de simplifier » les produits déjà en place,

Le délégué général de la FFSA, Jean-François Lequoy, juge « intéressant que ceux qui ont d’abord souscrit une assurance vie aient la possibilité de la reflécher (sic !) au bout de huit ans vers un objectif de retraite. »

Un système que la FFSA propose d’encourager par des exonérations fiscales de 10 à 20% de la rente. A cette demande, Pierre Méhaignerie, président UMP de la Commission des affaires sociales qui les reçoit « saute de sa chaise » : « Je m’oppose catégoriquement à toute nouvelle dépense fiscale dans le contexte financier actuel », tonne-t-il suivi par le rapporteur, Denis Jacquat. Les assureurs continuent d’égrainer leurs propositions et repartent leurs dossiers plastifiés sous le bras.

L’article 32 ou l’attaque de nuit de la diligence des retraites

Mais les argumentaires n’ont en fait pas vraiment quitté la salle. En juillet, quand l’amendement de commission numéro 29 arrive au débat en commission, Martine Billard s’écrie : « c’est la proposition de la Fédération française des sociétés d’assurance, qui se trouve page 219 du rapport d’information de la commission ». Sous le texte du député Yanick Paternote, une proposition des assureurs pour « fluidifier » l’épargne : la possibilité de sortir son épargne retraite pour acheter ou réparer sa résidence principale, idée qui prive un peu plus ce produit de sa fonction de sécurité pour le transformer en produit bancaire comme un autre. Retoquée par le rapporteur, l’amendement fait l’objet d’un commentaire étonnant du ministre, qui souligne qu’il « mériterait d’être examiné dans le cadre du projet de loi de finances » et non dans la réforme des retraites. En clair, Eric Woerth reconnaît que cet amendement est un cavalier, un texte sans rapport glissé là pour être adopté en toute discrétion. Celui-là est retiré. D’autres non.

Laurent Hénart, rapporteur UMP du texte, propose ainsi les amendements répondant aux demandes des lobbies : possibilité de versement des RTT sur les produits épargne retraite, participation non utilisée « fléchée » vers le Perco, ouverture des droits au Perco pour les TPE-PME…

« C’était toutes les demandes de la FFSA », lance Roland Muzeau en Commission.

Sa colère se perd dans la précipitation : du fait de la procédure d’urgence, le débat en séance s’interrompt avant même d’arriver à l’article 32 qui les contient : les députés votent tout, d’un coup, et passent le texte au Sénat.

Là, d’autres élus prennent le relais, notamment Isabelle Debré qui dépose sept amendements qui visent à généraliser l’information sur les produits d’épargne retraite, autoriser le versement de la prime d’intéressement sur le Perco… Bref, à inciter entreprises et salariés à choisir ces solutions de « complément retraite ». Le tout défendu avec des arguments proches de ceux des lobbies des banques et assurances : « En outre, il est important de souligner la nature d’épargne de dispositifs qui peuvent permettre d’améliorer le montant futur des pensions de retraite. » « Peuvent permettre », une précaution utile : dans le doute que ces fonds de pension puissent ne pas être rentables, rendons-les obligatoires. Dans l’hémicycle, le débat arrive bien tard mais ne freine en rien l’adoption du texte : vendredi 21 octobre, le séance se ferme sur un vote unique demandé par le gouvernement.

De nouvelles niches fiscales où dorment des loups

Le coup avait été préparé de longue date. Malakoff Médéric, avec l’aide du CNP, a ainsi fondé la filiale Sevriena pour couvrir ce nouveau champ de prospective. Une initiative dont la Caisse des dépôts et consignation a étrangement décidé de se retirer avant l’été. Mais cette entreprise est loin d’être la seule à se frotter les mains : banques et assurances préparent déjà leurs stratégies pour capter ce nouveau marché. Au lendemain de l’adoption de la réforme par le Sénat, BNP Paribas lançait son site La retraite en clair.fr pour ses clients ayant des question « sur le système des retraites actuel et à venir » notamment « sur le montant de sa pension future » et « les moyens à mettre en œuvre pour compléter ses revenus » (sic !).

De leur côté, les entreprises y trouvent aussi leur compte : défiscalisés, les versements sur les produits d’épargne retraite sont de bons deals. « Plutôt que de verser 100 en salaire qui lui coûte 140 et rapporte 60 au salarié, il est plus avantageux pour l’entreprise de verser 100, qui lui coûtent autant et rapportent la même chose au salarié », résume Henri Sterdyniak, chercheur à l’OFCE. Le problème, c’est que tout ça se fait aux dépends de la Sécurité sociale, les sociétés préfèrent cotiser pour leurs salariés que pour le système général : on bascule de la solidarité nationale et inter-générationnelle à la solidarité d’entreprise.

Du côté des syndicats, la posture est difficile à tenir : bien qu’opposés au principe de retraite par capitalisation, nombreux sont les délégués du personnel qui signent les accords Perco en échange de la promesse de la direction de verser de l’argent en complément de celui amené par les salariés, comme chez GSK, exemple présenté dans une enquête du site Miroir social, où le laboratoire proposait d’abonder à 300% les sommes apportées par les salariés. La confusion est entretenue par les termes employés : cette « épargne retraite », présentée comme un simple placement, fonctionne bel et bien selon le principe des « fonds de pension » et de ce fait, rogne sur le système par répartition.

Or, au delà des amendements retenus par la loi, les propositions avancées par les lobbies laissent entrevoir la prochaine étape : la proposition de la FFSA de verser l’assurance vie sur l’épargne retraite ou celui consistant à pouvoir retirer de l’argent de son Perco pour acheter ou rénover un logement transformeraient, à terme, ces outils de prévoyance en simples produits bancaires spéculatifs. L’hypothèse de la fusion entre assurance vie et assurance vieillesse complémentaire dans un produit d’épargne hybride hyperdisponible apparaît même comme « vraisemblable » à plusieurs chercheurs.

Bref, « la retraite supplémentaire par capitalisation n’est plus un sujet tabou, » comme le disait le député en charge du rapport sur l’information sur l’épargne retraite de 2003. Un certain Eric Woerth…


Pour compléter cet article, nous vous recommandons l’excellent dossier de notre consoeur Emmanuelle Heidsieck sur le site d’information Miroir social, qui a constitué le point de départ de notre enquête :

Photo FlickR CC : Maxi Walton ; Richard Ying ; Keene Public Library ; copie écran du site La retraite en clair.fr.

]]>
http://owni.fr/2010/10/31/les-nouveaux-fonds-de-pension-la-face-cachee-de-la-reforme-des-retraites-capitalisation-woerth-lobbies-senat-epargne/feed/ 18
OWNIPolitics: du journalisme dans la “cité” http://owni.fr/2010/10/26/ownipolitics-journalisme-dans-la-cite-politique/ http://owni.fr/2010/10/26/ownipolitics-journalisme-dans-la-cite-politique/#comments Tue, 26 Oct 2010 14:43:33 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=33653 Le journalisme ne progresse-t-il qu’à coup de grandes tartes dans la gueule ? Collectivement comme individuellement ? La première fois que j’ai mis le pied à l’Assemblée nationale, un des responsables du service de presse m’accompagnait :

Léon Blum et Clemenceau ont pris cet ascenseur, il a près d’un siècle.

Nous avons monté les escaliers, pour les poulaillers de la presse qui surplombaient une salle vide mais au perchoir de laquelle je me souvenais avoir vu Aristide Briand. En photo, bien sûr. Une fois redescendus, nous avons glissé sur le marbre jusqu’à la « salle des quatre colonnes ». Là, des collègues envoyaient des SMS sur une banquette empire ou allaient griller une clope sur le perron qui regardait des jardins à la française en attendant le coup de feu. Qui soudain est parti : les députés ont commencé à sortir de la salle, longeant une rangée de petits poteaux dorés à barrière de velours rouge, comme dans les musées, et derrière laquelle les journalistes devaient rester mais au dessus de laquelle ils lançaient leurs micros : « M. Montebourg ! », « M. Marini ! », « M. Gremetz ! » et « M. Copé ! » et tous les autres.

Ils y avaient de plus ou moins grosses « grappes » selon les élus, de plus grosses « forêts » de caméras, perches et appareils photos. Il devait y avoir cinq questions, maximum, qu’ils posaient presque à tout le monde, c’était « la commande du jour », comme au resto, ce qu’ils devaient rapporter pour être à la page. Des commentaires sur des « petites phrases », des réactions aux états d’âme du parti… Rien de politique. Rien. C’était une vraie tarte dans la gueule.
Sur l’absence de politique, j’exagère.

Il y avait quelque chose de politique, certes: de politicien. Mais on a pris l’habitude de considérer que la politique se résumait à ça, des luttes de personnes, de partis, de blocs… A cette politique là, importante mais cruellement insuffisante.

Ensemble tout devient…

2007 a vu l’avènement d’un « nouvel intérêt » qui ne s’est traduit que par la personnalisation d’un affrontement et par celle d’un échec (celui de la gauche) et d’une victoire (celle de Nicolas Sarkozy). Si nous ne nions pas l’importance de ce « jeu » politique, de la tactique et des stratégies mais aussi du militantisme et de l’engagement, la place qu’ils ont pris dans le traitement journalistique de la « chose politique », jetant son ombre méprisante sur tout ce qui touchait de trop près le réel, est à notre avis dommageable. Or, le journalisme lui-même perd de sa vocation politique, de son sens, de sa portée, en se laissant entraîner à parler de choses qui, passé un certain temps, n’intéressent plus que les politiques et les journalistes politiques eux-mêmes. Et le lecteur, de son côté, arrête de tourner les pages.

Le “lecteur” est un citoyen

Sur Internet, à l’inverse, des sites tenus par des journalistes, des experts ou des curieux, ont prouvé que le débat politique pouvait vivre sur les sujets eux-mêmes, qu’il s’agisse d’affaires européennes, d’écologie, d’économie, de défense, de social… ou même de finances publiques ! A côté du “buzz” et des effets qu’induit le temps court permis par le web, la réflexion, l’analyse et la prospective ont réussi à s’installer là où on laissait le temps aux poussières des débats politiciens de retomber.

Dans la continuité de son projet de renouvellement des formes de journalisme, OWNI se lance dans la politique avec un objectif : traiter de tous les aspects de la politique – de l’économie à la recherche en passant par l’écologie, les transports et bien d’autres – sans jamais s’aventurer dans les querelles de partis. Pour ce faire, OWNIpolitics se déclinera sur trois temps de réflexion :

Bilan : pour creuser et tenter de comprendre les racines des problèmatiques qui se posent aujourd’hui.

Débat : pour décrypter les questions et les réponses proposées autour des thèmes qui font l’actualité.

Enjeux : pour offrir un aperçu des défis qui nous attendent et de ceux qui réfléchissent à comment y répondre. Et participer activement !

OWNIpolitics s’appuiera sur l’équipe d’OWNI (journalistes, programmeurs, développeurs et designers) afin de produire ses propres contenus d’intéret public (enquêtes, interviews, analyses, reportages et applications) mais aussi sur un écosystème de contributeurs associés à notre projet, blogueurs politiques ou non, dont les billets nourriront le débat. Le tout dans une démarche politique d’information mais en aucun cas politicienne :

OWNIpolitics se donne le devoir, au nom de sa vocation journalistique, de critiquer tous les partis, de gauche, de droite, du centre et des périphéries diverses. Et bien au delà des partis, de porter un œil critique et constructif sur les principales questions qui sont les enjeux de demain.

//

Illustration CC Elsa Secco pour OWNI, et CC FlickR par Julie70

]]>
http://owni.fr/2010/10/26/ownipolitics-journalisme-dans-la-cite-politique/feed/ 6
Les retraites: un problème sans solution? http://owni.fr/2010/10/26/les-retraites-un-probleme-sans-solution/ http://owni.fr/2010/10/26/les-retraites-un-probleme-sans-solution/#comments Tue, 26 Oct 2010 08:56:19 +0000 Alexandre Delaigue (Econoclaste) http://owni.fr/?p=33593 Autour d’une table. Sur celle-ci, les reliefs d’un dîner. En bruit de fond, on entend un air de musique interrompu parfois par des bruits de vaisselle en provenance de la cuisine voisine.

Belle-mère : Mon gendre, j’ai une question à vous poser.

Gendre (un peu inquiet) : Je vous écoute, madame. De quoi s’agit-il?

Belle-mère : Voilà. Il y a quelques jours, mon mari et moi recevions ici quelques amis et collègues. Vous connaissez mon mari; bien évidemment, ils ont passé la soirée à discuter politique. Je n’ai que peu de goût dans ce domaine, et en général n’en parle pas. Mais là, à un moment, est arrivée la question des retraites. Un sujet qui, vous le savez, va très bientôt nous concerner. Je dois vous avouer, à ma grande honte, que je ne me suis guère préoccupé de cette question; mais la conversation m’a inquiétée. Je n’ai rien compris, mais tous nos amis semblaient persuadés d’un problème; et tous avaient des propositions très différentes pour le résoudre, et se sont vivement opposés. Après cela, je me trouve dans la plus grande confusion. Alors je me suis dit que peut-être, vous pourriez m’éclairer. Qu’est-ce exactement que ce problème des retraites?

Gendre (visiblement soulagé) : Cela peut se comprendre facilement. Dans tous les pays, il y a des gens qui sont en âge de travailler, et des gens qui ne sont pas en âge de travailler, soit trop jeunes, soit trop âgés. Pour simplifier, on dit que les gens d’âge compris entre 15 et 64 ans sont en âge de travailler, et pas les autres. On appelle ratio de dépendance (désolé – je sais que vous n’aimez pas le jargon) le rapport entre le nombre de personnes en âge de travailler et les autres. Or, sous l’effet de la baisse de la natalité dans nos pays, et surtout de la hausse de l’espérance de vie, ce ratio de dépendance est appelé à considérablement diminuer au cours des 40-50 prochaines années : les populations vont avoir tendance à diminuer, et à vieillir. Aujourd’hui, il est d’environ 5 dans ces pays, ce qui signifie qu’il y a 5 personnes en âge de travailler pour une personne inactive. Étant données les tendances actuelles, il pourrait passer à 2,5 vers 2050; ce qui signifie que chaque personne en âge de travailler aura en moyenne, à sa charge, deux fois plus de gens qu’aujourd’hui.

Belle-mère : Cela ne semble pas un si grand changement…

Gendre : Détrompez-vous. Il y a quelques années, l’ONU a calculé « l’équivalent immigration » du déficit démographique dans différents pays. Pour maintenir la population française constante entre 1995 et 2015, ont-ils calculé, il faudrait d’ici là accueillir 1,5 millions d’immigrants actifs. Cela ne fait pas beaucoup : environ 27 000 migrants par an, soit moins que l’immigration française actuelle. Mais maintenir la population ne prend en compte que l’effet de la natalité réduite; pour maintenir le ratio de dépendance, c’est-à-dire compenser le fait que les personnes vivent plus âgées, il faudrait accueillir d’ici 2050 94 millions d’immigrants, soit 1,7 millions de personnes par an. La population française passerait alors à 160 millions de personnes. A titre de comparaison, il y a environ 800 000 naissances par an en France. Vous voyez que de tels chiffres sont considérables : il n’est ni possible, ni souhaitable, que la population française augmente dans de telles proportions.

Belle-mère : mais alors, concrètement, qu’est-ce que cela signifie?

Gendre : cela signifie que les retraites vont coûter de plus en plus cher. Or elles sont prélevées sur les revenus des actifs sous forme de cotisations; ceux- ci vont donc faire l’objet d’un prélèvement qui va s’élever. Ou alors, ce sont les pensions de retraite qui baisseront. Il y a un effet qui vient mitiger cela, c’est celui de la croissance économique; si l’on reste sur le rythme du 20ème siècle, le revenu par habitant a augmenté d’environ 2% par an. A ce rythme, les revenus sont pratiquement multipliés par trois en 50 ans. Mais utiliser cette croissance pour financer les retraites risque de poser quelques problèmes.

Belle-mère : lesquels, exactement?

Gendre : déjà, il n’est pas certain que cela suffise. Les coûts du vieillissement de la population ne se limitent pas au coût des retraites; il faut aussi compter le coût accru du système de santé, car les personnes âgées consomment plus de soins, et les soins médicaux coûtent de plus en plus cher. Par ailleurs, nous ne savons pas du tout si la croissance future sera la même que celle du siècle dernier. Il n’est pas impossible que le vieillissement de la population réduise cette croissance, pour diverses raisons. D’abord, parce que les personnes en âge de travailler seront moins incitées à le faire si elles constatent qu’une part croissante de leur salaire est absorbée par les prélèvements de retraite. Mais aussi parce que la croissance implique un rythme relativement rapide de changements techniques. Regardez vos parents, comme ils ont du mal à se faire à l’usage de l’ordinateur. Si une grande partie de la population connaît des difficultés pour s’adapter aux nouvelles techniques, cela peut ralentir la croissance.

Belle-mère : excusez-moi, mais pourquoi ne devrait-on ponctionner que les salaires des personnes qui travaillent? J’entends à la radio le petit jeune, vous savez, le facteur…

Gendre : Olivier Besancenot?

Belle-mère : oui, c’est cela. Donc hier, je l’ai entendu à la radio, et il disait qu’il faudrait financer les retraites en taxant les profits, qu’il dit très élevés, des entreprises. N’est-ce pas une bonne idée?

Gendre : hélas, madame, cela ne change pas la situation. Les entreprises font leurs calculs sur la base de leur profit après impôts. Pour maintenir ceux-ci avec des impôts accrus, elles seraient amenées à réduire les salaires de leurs employés : ceux-ci se retrouveraient donc dans la même situation qu’avec des impôts accrus. Peut-être que les taux de profits des entreprises pourraient, toutefois, baisser; mais cela aurait des effets sur la croissance, en réduisant les revenus issus de l’activité entrepreneuriale, et donc en dissuadant celle-ci. Quoi que l’on fasse, on en revient au même problème : ceux qui travaillent devront supporter une charge accrue.

Belle-mère : mais… il y a beaucoup de gens qui ne travaillent pas, beaucoup de chômeurs. Si tous ces gens trouvaient du travail, cela arrangerait les choses, non?

Gendre : évidemment. Mais n’oubliez pas que le problème est avant tout un problème de répartition de la population entre ceux qui sont en âge de travailler et les autres; même si tous ceux qui sont en âge de travailler le font, le problème subsiste.

Belle-mère : si je comprends bien, vous êtes en train d’expliquer que les retraites sont compromises; pensez-vous que mon mari et moi devrions mettre plus d’argent de côté? Et de façon générale, que tout le monde devrait en faire autant?

Gendre : vous touchez là l’une des questions les plus récurrentes sur les retraites. Il existe deux façons de payer pour les retraites, que l’on appelle répartition et capitalisation. La répartition, c’est le système qui existe actuellement en France : on prélève des cotisations sur ceux qui travaillent pour verser des pensions aux retraités. La capitalisation, de son côté, consiste à faire en sorte que les gens constituent un capital au long de leur vie active, et consomment celui-ci lorsqu’ils sont en retraite. Pour cela, on voit apparaître différents mécanismes, facultatifs ou obligatoires, et faisant parfois l’objet d’incitations fiscales. Vous avez peut-être entendu parler des fonds de pension?

Belle-mère : eh bien, certes… je connais le mot. L’autre soir, l’un des amis de mon mari semblait dire que c’était une catastrophe que cela n’existe pas en France. Mais à part cela…

Gendre : les fonds de pension sont des organismes qui gèrent l’épargne-retraite des gens, dans les pays ou les retraites sont fondées sur la capitalisation. De ce fait, ils disposent de masses de capitaux importantes, qu’ils vont ensuite placer sur les marchés financiers. Et effectivement, certains recommandent, puisque les retraites par répartition sont soumises à des difficultés, d’adopter en complément un système de retraites par capitalisation, voire de remplacer l’actuel système par un système de fonds de pension. Mais il y a plusieurs raisons d’être sceptique. Premièrement, la transition d’un système par répartition à un système par capitalisation est difficile : il faut que pendant la transition, les actifs paient à la fois les pensions de l’ancien système et se constituent un capital : on retrouve le même problème qu’avant, les actifs doivent payer. Deuxièmement, la différence entre capitalisation et répartition n’est pas si importante qu’on le pense. Pour que la capitalisation fonctionne, il faut qu’au moment ou les retraités dépensent le patrimoine qu’ils ont accumulé, il y ait des actifs qui souhaitent le leur acheter… Au total, C’est donc toujours à un prélèvement sur le revenu des actifs que l’on revient.

Belle-mère : oui, mais mettre de l’argent de côté pendant plusieurs années rapporte, ce que ne fait pas un argent qui va directement aux retraités. N’y a- t-il pas là une différence?

Gendre : Oui, les revenus épargnés rapportent des intérêts. Mais dans un système par répartition aussi, vous touchez plus que vous n’avez cotisé, du fait de la croissance économique. Vous recevez votre pension au moment ou les salaires des actifs ont augmenté, du fait de celle-ci. Ce qui donne d’ailleurs lieu à un résultat central de l’économie des retraites : si les taux d’intérêt sont égaux au taux de croissance, capitalisation et répartition sont exactement équivalents. Si les taux d’intérêt sont supérieurs au taux de croissance, c’est la capitalisation qui a l’avantage; si la croissance est supérieure aux taux d’intérêt, c’est la répartition qui a l’avantage.

Belle-mère (semble un peu distraite) : Oui, heu… Et donc maintenant, qu’est- ce qui est le mieux?

Gendre : jusqu’à la fin des années 70, c’était la répartition; depuis, le rendement de la capitalisation est devenu supérieur. Cela fait partie des arguments favorables à la capitalisation; beaucoup se disent que ce serait une meilleure affaire pour les retraités que le système actuel. Mais cela ne résout pas la question de la transition d’un système à l’autre. Et en pratique, ce n’est probablement pas la raison pour laquelle existe une telle pression favorable à la capitalisation. La vraie raison, c’est qu’un système de fonds de pension « à la française » constituerait une considérable aubaine pour l’industrie financière en France (banques et compagnies d’assurance). Cela leur offrirait d’importantes quantités de capitaux à gérer, et sans grande difficulté, puisque ces placements feraient l’objet d’avantages fiscaux. Après tout, si aujourd’hui quelqu’un veut épargner pour sa retraite, strictement rien ne l’empêche de le faire : il doit simplement payer des impôts. On peut trouver de très bonnes raisons pour réduire la fiscalité qui pèse sur l’épargne; mais il n’y a aucune raison de favoriser spécifiquement l’épargne gérée par de grandes institutions financières, par rapport à celle de l’individu qui décide d’acheter des titres en propre. Sauf bien entendu si l’on a une autre idée derrière la tête.

Belle-mère (semble totalement perdue) : Quelle idée?

Gendre : l’idée de verrouiller le capital des grandes entreprises françaises en faisant en sorte qu’elles soient au bout du compte contrôlées par des fonds de pension nationaux que l’on incite à investir dans ces entreprises. Ce qui permet d’éviter que des étrangers ne prennent le contrôle de ces entreprises, et que celles-ci restent les chasses gardées de nos classes dirigeantes. C’est un objectif bien éloigné de la sauvegarde des personnes âgées, vous conviendrez.

Belle-mère (bâille) : C’est très intéressant ce que vous dites… Mais alors, quelle est la solution au problème des retraites?

Gendre : il n’y en a pas.

Belle-mère : Vraiment pas?

Gendre : Non. Il n’y a pas de politique qui permettrait de résoudre le problème de façon magique. A terme, il faudra faire payer un peu plus les cotisants, réduire un peu les pensions de retraite, peut-être combiner cela avec une augmentation de l’âge de la retraite. Sous quelle forme? Nous ne pouvons pas le savoir aujourd’hui. Il faudra probablement s’adapter au cours du temps, avec des réformes mises en oeuvre au fur et à mesure, qui dépendront des équilibres politiques et des circonstances à venir. Pour l’instant on se contente de faire quelques économies en réduisant à terme les pensions des retraités, en augmentant un peu la durée de cotisation et en ramenant certains systèmes plus avantageux vers la moyenne générale; mais si cela va trop loin dans le sens d’une réduction des revenus des retraités, les gens s’adapteront en épargnant un peu plus, ou accepteront l’idée de vivre plus chichement lorsqu’ils cessent de travailler; ou, encore, les personnes âgées profiteront de leur nombre pour exiger des gouvernements des pensions plus confortables. Pour faire rapide, nous ne savons pas ce qui va se passer, et les diverses réformes gouvernementales n’y changeront pas grand-chose.

Belle-mère (semble penser à autre chose) : Bon, bien tout cela est très intéressant. Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris…

Gendre : Je peux vous réexpliquer certaines choses, si vous le souhaitez.

Belle-mère : Non merci! En tout cas je me sentirai moins désemparée la prochaine fois que mon mari et ses amis parleront de ce sujet. Vous savez, mon mari apprécie toujours vos explications. Mais…

Gendre : Oui?

Belle-mère : Quand même, ne pensez-vous pas que si la jeune génération d’aujourd’hui avait plus d’enfants, cela arrangerait les choses?

Gendre : Extrêmement peu. Je vous l’ai dit, c’est un problème d’allongement de la durée de vie beaucoup plus que de natalité, et la natalité théoriquement nécessaire pour maintenir la situation démographique est à la fois irréaliste et peu souhaitable.

Belle-mère : Quand même, je continue de penser que si les jeunes d’aujourd’hui avaient plus d’enfants… D’ailleurs, je me disais que vous…

Gendre (se lève brusquement) : Oh, mais nous discutons, et pendant ce temps, votre fille est seule à ranger la cuisine. Je vais aller l’aider un peu.

Le gendre quitte la pièce précipitamment. La belle mère reste seule perdue dans ses pensées. Puis elle se lève et à son tour se dirige vers la cuisine.

-

Suivez toute la journée sur OWNI le développement d’Ownipolitics et découvrez ce soir la béta du site.

Publié sur le blog d’éconoclaste, extrait du livre « Sexe, drogue… et économie », Alexandre Delaigue & Stéphane Ménia, Pearson, 2008

crédits photos Flick’r Vetustense et Spacelion

]]>
http://owni.fr/2010/10/26/les-retraites-un-probleme-sans-solution/feed/ 8
Les belles erreurs statistiques http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/ http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/#comments Sun, 24 Oct 2010 17:31:45 +0000 Alexandre Delaigue (Econoclaste) http://owni.fr/?p=33447 Je n’aurai pas dû lire Proofiness. Cet excellent livre, sur la façon dont les chiffres sont torturés, manipulés, par journalistes, politiques, militants, magistrats, a un gros défaut : il n’est plus possible ensuite de lire le journal sans sauter au plafond d’énervement. Trois exemples du samedi 23 octobre.

Les français souhaitent-ils la fin des grèves?

Commençons par un sondage, présenté dans un article titré les français souhaitent la fin des grèves. Un magnifique concentré, que ce soit l’article, ou le sondage.

Pour le sondage, d’abord, ça ne rigole pas. On nous colle partout des sigles “ISO”, sans doute pour bien nous persuader que nous sommes face à de la science rigoureuse. La méthodologie, indiquée page 3, est comique de précision : ce sont mille et une personnes qui ont été interrogées. Vous vous demandez sans doute “pourquoi ce nombre”. Il y a deux réponses. Premièrement, sur un sondage effectué aléatoirement, le nombre de personnes interrogées détermine la marge d’erreur. Or la marge d’erreur est indiquée plus loin sur la page, ce qui nous indique que ce nombre de personnes interrogées est redondant.

Mais il ne l’est pas. Tenez, un petit test. Laquelle de ces deux phrases vous semble la plus convaincante : “les français sont majoritairement hostiles au bouclier fiscal” et “65% des français sont hostiles au bouclier fiscal”. Si vous êtes comme tout le monde, la seconde phrase vous paraît bien plus convaincante. Pourtant les deux disent la même chose. Mais la présence d’un nombre dans la seconde donne l’impression qu’il y a eu mesure, et que cela rend la phrase plus “scientifique”. Pourtant, nulle part n’est indiqué comment ce chiffre a été déterminé (je viens de l’inventer, en fait). Ce phénomène par lequel la simple présence de nombres persuade est renforcé par la précision apparente du nombre. Par exemple, si j’écris à la place de la phrase “64.93% des français sont contre le bouclier fiscal” cela semble plus convaincant que 65%, qui semble arrondi. Pourtant, ce nombre n’est pas moins inventé que le précédent.

Dans un sondage, le nombre de personnes interrogées ne sert qu’à une chose : déterminer la marge d’erreur. Celle-ci est à peine modifiée par le fait d’interroger 1000 ou 1001 personnes. la précision exacte du nombre de personnes interrogées, ici, sert donc beaucoup plus à établir la conviction de scientificité qu’à informer réellement.

- Parlons-en, d’ailleurs, de la marge d’erreur. Elle correspond, dans un sondage, au premier type d’erreur, l’erreur statistique. Celle-ci provient du phénomène suivant. Supposez une urne remplie de 10000 boules, 6000 rouges et 4000 jaunes. Vous prélevez un échantillon aléatoire de 10 boules dans cette urne. Votre échantillon peut reproduire la répartition de la population (6 boules rouges et 4 jaunes). Mais il y a de fortes chances de tomber sur un échantillon différent de la population (par exemple, 7 rouges et 3 jaunes, ou même 10 rouges et zéro jaunes). Par contre, plus votre échantillon est grand, plus le risque d’obtenir un échantillon très différent de la population diminue. Cela vous donne donc de fortes chances, lorsque vous prélevez un échantillon suffisamment grand, d’obtenir un échantillon proche de la population. Cette proximité est la marge d’erreur, vous en avez quelques exemples en suivant ce lien (en anglais, NdCE).

Mais la marge d’erreur ne correspond qu’à l’erreur statistique. Elle ne prend pas en compte l’autre erreur, la plus courante : l’erreur structurelle. L’erreur structurelle vient de ce qu’en pratique, les sondages ne correspondent jamais au cas théorique de boules de couleur prélevées dans une urne, comme dans les exercices de mathématiques. En pratique, les sondages sont effectués par des personnes réelles, qui peuvent se tromper en collectant leurs données; surtout, particulièrement dans les sondages réalisés auprès de personnes réelles, il y a des biais de collecte d’information. Il est par exemple impossible de sonder une personne qui refuse de répondre aux sondages. Lorsque vous lisez “x% des français pensent que” il faut lire “x% des français qui répondent aux sondages pensent que”. Les gens peuvent mentir. Les gens peuvent vouloir être “bien vu” de la personne qui les sonde (et quand on est interrogé par une jeune voix féminine, on est tenté de lui faire plaisir). Les réponses peuvent être orientées par la façon dont les questions sont posées, voire même par l’ordre dans lequel elles sont posées : si par exemple on vous demande d’indiquer vos opinions politiques avant de vous poser des questions de société, vous aurez beaucoup plus tendance à vous conformer aux opinions-type de votre camp.

Les sondeurs déclarent toujours l’erreur statistique, sous forme de marge d’erreur. Mais ils ont une fâcheuse tendance à laisser croire que la marge d’erreur mesure tous les risques d’erreur, y compris l’erreur structurelle. Ce n’est pas le cas. Pour une raison simple : si l’erreur statistique est connue et limitée, l’erreur structurelle peut potentiellement rendre le sondage totalement faux. Avec trop d’erreur structurelle, la “marge d’erreur” peut devenir 100%.

Dans cet exemple (voir toujours page 3), il y a un biais énorme : le mode d’interrogation, en ligne. Là encore, la “scientificité” est assise sur la dénomination du système d’interrogation, désignée par un sigle en anglais. Ca fait tout de suite plus sérieux. Mais cela a une implication claire : les personnes qui ont servi à ce sondage correspondent à un sous-groupe particulier de la population, les gens qui ont un ordinateur et un accès internet, et qui acceptent de répondre à un sondage en ligne. Il y a très peu de chances qu’ils représentent la population française. L’application là-dessus de la “méthode des quotas”, au passage, loin d’améliorer le résultat, ne fait qu’introduire de nouveaux biais.

A partir de ce monument de scientificité, la façon dont l’article est présentée peut elle aussi totalement en modifier la perception. En s’appuyant sur la page 5 du document, on aurait très bien pu titrer “61% des français approuvent le mouvement contre la réforme des retraites”. Etrangement, ce sont les questions page 8 et 10 qui servent pour faire le titre : “les français souhaitent la fin des grèves”. Parce que, comme on peut toujours s’y attendre avec un sondage, poser la même question avec des formulations et des informations différentes modifie le résultat obtenu. Un esprit raisonnable, face à ces contradictions, en conclurait que ce sondage ne nous apprend rien d’intéressant. C’est oublier les talents d’exégèse que l’on peut déployer pour donner du sens à une série de nombres qui n’en a aucun.

L’article nous indique donc que “l’opinion a un point de vue complexe et nuancé”. qu’en termes galants… C’est que le sondage ne donne pas les mêmes résultats selon qu’on demande aux gens s’ils “comprennent” ou “soutiennent” les manifestations. On aurait pu essayer d’autres verbes : “approuvez-vous”? “Appréciez-vous”? “vous intéressez-vous”? et à chaque fois, on aurait eu un nombre différent. Du commentaire sur du bruit.

Schizophrénie et cannabis: corrélation n’est pas causalité

Deuxième article : “Panini retire du marché le jeu polémique des Skyzos”. On y apprend que suite à des plaintes d’associations, Panini retire un jeu de la vente. Mais comme il est dans la rubrique “santé”, l’article se doit de nous apprendre autre chose que cette anecdote sans grand intérêt. Le dernier paragraphe nous instruit donc sur la schizophrénie de la façon suivante :

Si l’hérédité est une composante importante dans son apparition, d’autres facteurs environnementaux, comme l’isolement social ou la consommation de cannabis, peuvent également peser.

Voici un second exemple de chiffres torturés : la corrélation prise pour une causalité. Il existe en effet de nombreuses études médicales montrant l’existence d’une corrélation entre différentes variables, ici, l’apparition de la schizophrénie et l’isolement social ou la consommation de cannabis. Voici ce que ces études montrent : les schizophrènes ont plus tendance que le reste de la population à consommer du cannabis ou à être isolés socialement. Et c’est tout. Vous voyez que la causalité peut être interprétée dans tous les sens. Il est fort probable, par exemple, qu’une personne commençant à manifester des signes de schizophrénie va avoir tendance à s’isoler socialement. On pourrait supposer également que face à l’angoisse que causent les premiers symptomes de cette maladie, les gens soient incités à consommer du cannabis pour les calmer. Dès lors, c’est la schizophrénie qui cause isolement et toxicomanie. Ou alors, comme indiqué dans l’article, la causalité va dans l’autre sens. Comment savoir?

En pratique, il y a des moyens pour essayer de mieux distinguer le sens de la causalité. Mais ils sont difficiles à mettre en oeuvre, et eux-mêmes sujets à des erreurs. Surtout, ils ne sont que très rarement utilisés pour les études médicales. C’est ce qui fait qu’une quantité invraisemblable d’études médicales est fausse. Mais l’article n’est pas là pour instiller le doute, mais pour instiller discrètement une morale : le cannabis, ça rend fou.

Lorient et Nancy: gazon maudit?

Enfin, à tout seigneur tout honneur, l’Equipe nous gratifie d’un monument hilarant au dénombrement bidon, dans cette fine analyse consacrée aux équipes de foot de Lorient et Nancy. Les deux équipes, cette année, sont en effet passées au gazon synthétique. Et malheur : les résultats ne suivent pas. A l’appui de cette démonstration, un schéma avec plein de jolies couleurs mais parfaitement illisible, d’où il semble ressortir que les deux équipes ont cette année de bien mauvaises performances, en particulier à domicile. Pourtant, une connaissance même minimale du football indique qu’il y a des tas de facteurs qui font qu’une équipe, d’une année sur l’autre, voit ses résultats se dégrader après 9 journées : changements de joueurs, chance, adversaires rencontrés, progrès relatif des autres équipes, etc. cette même connaissance minimale indique qu’il peut y avoir des tas de raisons d’adopter un terrain synthétique, autres que la volonté d’obtenir de meilleurs résultats : coût, climat local (il gèle souvent à Nancy, il pleut souvent à Lorient). Enfin, je me demande même pourquoi j’explique à quel point nous sommes là dans le grand n’importe quoi.

A bientôt, dans le monde merveilleux des copies laborieuses à partir de chiffres inutiles.

Article publié à l’origine sous le titre Un jour ordinaire dans le monde merveilleux des faux nombres sur le blog Econoclaste. Comme souvent, les commentaires valent le détour.

Illustration FlickR CC Obscurate Associate ; Thomas Duchnicki ; artnoose.

]]>
http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/feed/ 14
Wikileaks: renaissance du journalisme ou imposture médiatique? http://owni.fr/2010/10/21/wikileaks-renaissance-du-journalisme-ou-imposture-mediatique/ http://owni.fr/2010/10/21/wikileaks-renaissance-du-journalisme-ou-imposture-mediatique/#comments Thu, 21 Oct 2010 17:50:12 +0000 Olivier Cimelière http://owni.fr/?p=26015 Pour les assoiffés d’investigation journalistique, Wikileaks est le canal médiatique hype du moment. Depuis quelques semaines, le site d’information participatif est sous les feux des projecteurs pour avoir balancé sur la place publique plus de 90 000 documents internes sur les opérations de l’armée américaine en Afghanistan. Cautionné et repris en exclusivité par un trio de médias chevronnés et renommés (The Guardian, Der Spiegel et The New York Times, excusez du peu !), Wikileaks a soudainement gagné ses galons de journaliste enquêteur là où il apparaissait jusqu’à présent comme un ovni éditorial faisant certes bouger les lignes de l’information mais aux intentions parfois difficiles à cerner.

Fondé en décembre 2006 par Julian Assange, ce site entend révéler au public des vérités sensibles ou estampillées « confidentiel défense » qu’institutions, entreprises et médias classiques s’échineraient à bâillonner. Avec le récent coup d’éclat des « warlogs » américains sur l’Afghanistan, le démiurge de Wikileaks joue maintenant dans la cour éditoriale des grands. A tel point qu’il est célébré par d’aucuns comme le nouveau héraut de la démocratie et de la transparence totale. Mi-août, il fut ainsi invité à s’exprimer sur le reportage d’investigation devant les étudiants de la prestigieuse école de journalisme de l’université de Berkeley en Californie. Autre signe d’adoubement institutionnel : Julian Assange écrit des tribunes éditoriales pour le quotidien suédois Aftonbladet. Enfin, il reçu de la branche britannique d’Amnesty International, le Prix des Médias pour saluer son œuvre de défense des droits de l’Homme.

Julian Assange est désormais le tribun qu’on s’arrache pour parler journalisme, investigation et censure dans les colloques les plus prestigieux ou celui qu’on cite volontiers pour parler de liberté de l’information. Cet engouement pour ce justicier épris de transparence suscite pourtant quelques questions épineuses et non des moindres. N’est-on pas au final en train de propulser un peu vite l’énigmatique Julian Assange en preux chevalier des temps éditoriaux ou nouvel Albert Londres des réseaux numériques ?

Un personnage digne des thrillers américains

Australien de 39 ans, Julian Assange est un pur autodidacte qui a traîné ses guêtres très jeune dans le monde entier où il a accompagné sa mère dans ses périples mi-artistiques, mi-mystiques « New Age » et où il aura fréquenté « 37 écoles et 6 universités » au total. Pour mieux se figurer la personnalité ésotérique de l’homme, on peut lire les exhaustifs portraits publiés dans The New Yorker en juin 2010 et Le Monde en août 2010.

Ce parcours hors normes trouve naturellement son prolongement dans le profil que Julian Assange se plait à lui-même cultiver. Sa biographie demeure nimbée d’un halo de mystère qui sied à dessein au fondateur de Wikileaks. Sans résidence officielle, l’ex-étudiant en mathématiques et physique de l’université de Melbourne se veut un routard des temps modernes qui ne s’encombre d’aucun bien matériel sinon d’une fortune personnelle accomplie dans le Web. Laquelle lui permet de sillonner la planète au gré de ses pérégrinations investigatrices. Tout juste lui connaît-on un passé un peu sulfureux de geek activiste et de hacker qui lui a valu quelques démêlés avec les autorités policières.

Côté look, l’homme ne laisse pas indifférent non plus. Grand, svelte et chevelure platine, il joue facilement de ce physique avantageux qu’il appuie d’un envoûtant regard oscillant entre une posture ténébreuse et l’œil malicieux de celui qui se joue des pouvoirs. Si pendant longtemps il a épousé une allure d’informaticien baroudeur un peu dépenaillé, il a opté récemment pour un style plus sobre à la « Men in Black » qu’il décline depuis à chaque intervention publique comme lors du colloque sur l’information en temps de guerre le 14 août dernier à Stockholm.

Ces attributs que les médias ont largement repris lui ont été fort utiles pour se bâtir une aura hybride messianique, à mi-chemin entre prophète de l’information numérique et chevalier du journalisme alternatif en croisade. A cet égard, son premier blog « IQ.org » contenait déjà les germes avancés de la profession de foi éditoriale qu’il concrétisera ensuite avec la création de Wikileaks. Aujourd’hui, il n’hésite pas à s’autoproclamer le « service de renseignement du peuple » et à « changer le monde en abolissant le secret officiel ». Une posture missionnaire qu’il a réaffirmée en juillet dernier au cours d’une très courue conférence TED à Oxford devant un parterre de spectateurs huppés issus de l’univers des nouvelles technologies.

Lorsque la pythie des news ne court pas les pupitres des conférences pour évangéliser le public, Julian Assange délivre ses oracles quotidiens via son fil Twitter qui rassemble près de 121 600 abonnés (au 24 août 2010) mais qui présente la particularité de ne suivre … personne ! Au journaliste du Monde, Yves Eudes qui l’interrogeait en août dernier, il brosse en résumé l’autoportrait protéiforme suivant : « Je suis militant, journaliste, programmeur de logiciels et expert en cryptographie, spécialisé dans les systèmes conçus pour protéger les défenseurs des droits de l’homme ». Ni plus, ni moins !

Un décorum libertaire soigneusement cultivé

Philosophie libertaire et Internet libre sont les valeurs de Wikileaks

L’environnement dans lequel il campe son personnage à la proue de Wikileaks, n’est pas non plus laissé au hasard. Le profil de l’entreprise éditoriale s’inspire pleinement de la philosophie des chantres de l’Internet libre. Presque homonyme avec sa célèbre devancière, l’encyclopédie collaborative Wikipedia, Wikileaks se veut à ce titre un organisme à but non lucratif. A travers ce dernier baptisé The Sunshine Press, le site vit de donations et de levées de fonds individuelles via un unique mode de paiement qui sonne très Web 2.0 : PayPal ! Un financement qui exclut volontairement en revanche les banques et les entreprises afin de préserver l’indépendance du site.

Le mode de fonctionnement de Wikileaks est également symptomatique du credo de l’Internet libre. Pour cela, il repose sur le concept des « lanceurs d’alerte » (connu dans le monde anglo-saxon sous le terme de « whistleblowing »).

Défenseurs des droits de l’homme, technophiles, citoyens avertis, journalistes d’investigation sont ainsi invités à divulguer des informations compromettantes aux employés bénévoles de Wikileaks (dont le nombre est estimé à 5 aujourd’hui mais sur lequel Julian Assange entretient un flou permanent) via un système informatique maison à base de formulaires sécurisés, de courriels cryptés et de serveurs redondants pour éviter tout sabotage externe ou intrusion indélicate. Cette discrétion forcenée est véritablement la marque de fabrique de Wikileaks pour préserver le maquis de ses informateurs (800 à un millier de bénévoles répartis dans le monde entier selon diverses sources).

Enfin, pour parachever ce capiteux parfum libertaire et génétiquement pur Web 2.0, Wikileaks bénéficie du soutien d’associations de hackers et de militants des logiciels libres à travers la planète entière comme par exemple le hacker et officieux porte-parole de Wikileaks aux Etats-Unis, Jacob Appelbaum. Une sommité de l’Internet libre très impliquée par ailleurs dans le Tor Project, un projet de logiciel libre informatique pour communiquer anonymement sur Internet. Dans le même registre, Wikileaks est également hébergé par une entreprise qui abrite par ailleurs le sulfureux site The Pirate Bay, site de téléchargement illégal de contenus musicaux et vidéo. Sans parler de l’appui officiel reçu de l’émanation politique du site scandinave qui dispose de deux députés au Parlement européen depuis les dernières élections.

Des coups médiatiques pour marquer les esprits

Depuis sa fondation, Wikileaks affiche un impressionnant tableau de chasse. Parmi les cibles épinglées, on trouve des informations aussi variées qu’épineuses comme le blanchiment d’argent opéré par la banque suisse Julius Baer (en procès actuellement avec le site), la faillite frauduleuse de la banque islandaise Kaupthing, la pollution mortelle de la société Trafigura en Côte d’Ivoire, la corruption de membres du pouvoir au Kenya, les violations des droits de l’homme de l’administration américaine dans le camp de prisonniers de Guantanamo à Cuba. La liste est particulièrement fournie et n’épargne aucun domaine, ni aucune zone géographique du monde.

Toutefois, c’est en avril 2010 que l’activisme investigateur de Wikileaks connaît véritablement son heure de gloire. Le 5 de ce mois, le site frappe fort en mettant en ligne une vidéo intitulée « Collateral murder ». Tenues secrètes jusqu’alors par les autorités militaires américaines, les images sont accablantes. Elles révèlent une abominable bavure de l’armée US en Irak. Avec acharnement et sans états d’âme, deux hélicoptères tirent et tuent à la mitrailleuse 30 mm une douzaine de civils dont deux photographes de l’agence de presse Reuters. L’information est répercutée par les télévisions du monde entier et le gouvernement américain sommé de s’expliquer sur cet acte de barbarie.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pour Wikileaks, c’est le jackpot sur toute la ligne. En s’attaquant à la première puissance mondiale aussi frontalement, le site sort du succès d’estime restreint dont il jouissait auprès des initiés pour devenir un acteur notoire du monde de l’information. De ce coup d’éclat, Wikileaks ne tarde guère à en faire fructifier la cagnotte médiatique en publiant en juillet 2010 de nouveaux documents militaires américains top secret sur la guerre menée en Afghanistan. Les fichiers dévoilent la réalité crue et kafkaïenne du bourbier mortel dans lequel s’empêtrent les « boys » et leurs alliés.

Cette fois, le sacre journalistique de Wikileaks est acquis. Nombreux sont les éditorialistes du monde entier qui n’hésitent pas à établir de glorieuses comparaisons avec les « Pentagon papers » révélés en leur temps par le New York Times. Des documents qui mettaient à jour les mensonges éhontés de l’administration Lyndon Johnson sur la guerre contestée du Vietnam et qui hâtèrent le retrait définitif des soldats américains. Julian Assange lui-même est dithyrambique. Il n’hésite pas à qualifier son scoop d’équivalent à la divulgation des archives secrètes de la sinistre police est-allemande, la Stasi en 2003.

Alléluia, le futur du journalisme est-il là ?

Pareils thuriféraires se retrouvent également dans la communauté des blogueurs et experts du Web. Ainsi, Jeff Jarvis, journaliste reconnu et auteur du livre blockbuster La Méthode Google, juge que « Wikileaks fournit un travail qu’un journal ne voudrait ou ne pourrait pas faire. Et pour un gouvernement ou une entreprise, un journal est plus facile à attaquer ». Sur son blog « Sur mon écran radar », Jean-Christophe Féraud, par ailleurs journaliste nouvelles technologies et médias aux Echos, se réjouit de voir un nouveau souffle pour le journalisme d’investigation à travers le coup réalisé par Wikileaks. Avec précaution toutefois, il pense discerner « une renaissance possible du métier dans son expression la plus noble et la plus radicale ».

Autre blogueur émérite, Enikao, lui emboîte d’ailleurs le pas en commentant l’avis de Jean-Christophe Féraud : « On peut aussi être un peu plus optimiste et voir dans Wikileaks une stratégie de contournement : là où certains médias seraient gênés aux entournures pour révéler une info (sur leur actionnaire ou sur un gros annonceur), la stratégie grandiloquente de Wikileaks (conférence publique, mystère et tout le toutim) peut éventuellement permettre aux journalistes de traiter l’information avec l’angle vaguement innocent du « spectaculaire », façon ‘oh la vache vous avez vu ce que Wikileaks vient de révéler ?’ ».

Des réflexions qui trouvent écho chez d’autres observateurs pointus du Web et de l’information. Sur son site Novövision, Narvic estime que l’approche technologique de Wikileaks ouvre des perspectives pour la presse traditionnelle : « Ses documents numérisés seraient répartis sur différents serveurs, dans des pays aux législations sur la presse différentes. Ils circuleraient en permanence entre ces serveurs par des « tunnels » informatiques sécurisés, noyés dans une masse considérable de « fausses données » destinées à les dissimuler. C’est un recours intéressant, quand on voit que même une démocratie comme la Grande-Bretagne avait permis qu’on empêche The Guardian de publier les documents de l’affaire Trafigura ».

Ancien rédacteur en chef et fondateur du Post.fr, Benoît Raphaël est encore plus catégorique concernant l’apport journalistique de Wikileaks qu’il considère comme l’équivalent d’une « social newsroom » bien utile pour les médias classiques : « On ne parle pas de journalisme citoyen, mais bien d’un partage des compétences. Avec Wikileaks, cette dimension participative va jusque dans l’organisation de la récupération et de la révélation de données inédites dans le cadre du journalisme d’investigation ».

Eden éditorial ou obscure machine à manip’ ?

Devant un tel déferlement de louanges, Wikileaks incarne-t-il pour autant l’Eden journalistique que les tenants de l’alter-information numérique n’ont de cesse de promettre face aux médias traditionnels aujourd’hui en pleine crise de crédibilité et de respectabilité ? Est-il réellement une alternative éditoriale aux oligarques de l’information et à la nomenklatura journalistique si décriés pour leurs compromissions et renoncements envers les pouvoirs politiques et économiques ?

Avec Wikileaks, certains se réjouissent de voir au rebut ces intermédiaires « véreux » qui triturent et brident l’information selon leurs intérêts. Chacun peut accéder désormais en direct à la réalité des choses et s’investir activement en tant qu’émetteur et/ou récepteur sans devoir passer par les fourches caudines des possesseurs des circuits médiatiques. Si l’on écoute les prophéties de Julian Assange et de ses panégyristes, on peut effectivement être tenté de voir Wikileaks comme la réponse citoyenne et démocratique face à des médias timorés et parfois verrouillés de l’intérieur.

Si l’histoire est belle, il convient de savoir raison garder à l’égard de Wikileaks. A son corps défendant, Internet est ainsi devenu un terrain de jeu très prisé pour distiller sa propre logique informationnelle. Sur fond d’ostracisme médiacratique, nombreux sont les sites à s’engouffrer dans la brèche de l’information communautariste et conspirationniste tout en professant paradoxalement (et abusivement !) une volonté d’ouverture et le respect de la liberté d’opinion de chacun.

Narvic fait notamment état des questions soulevées par le journaliste américain Jim Barnett. Spécialiste du journalisme à but non lucratif, il s’interroge franchement sur les motivations exactes de Wikileaks : « Si Wikileaks veut promouvoir la transparence, qu’il commence par l’appliquer à ses propres activités ». Ce n’est effectivement pas là le moindre des paradoxes que recèle Wikileaks. Il est bien malaisé par exemple de savoir qui finance vraiment le site et de quelles imbrications exactes bénéficie-t-il pour continuer ses opérations.

Bien que des grands noms des médias continuent d’accorder du crédit éditorial à Wikileaks, d’autres commencent à prendre leurs distances. Newsweek a ainsi récemment publié un article se demandant s’il ne fallait pas lancer à son tour l’alerte à l’égard de Wikileaks pour son manque criant d’éthique. De respectables ONG de défense des droits de l’homme (dont Amnesty International et Reporters Sans Frontières) se sont également émues des pratiques un peu laxistes de Wikileaks. En publiant les « warlogs » d’Afghanistan, le site a aussi laissé fuiter les noms des Afghans qui aident les forces américaines sur le terrain. Dans le genre information responsable, on a connu mieux ! L’éditorialiste du Washington Post, Marc Thiessen, cogne encore plus rudement en réclamant purement et simplement l’arrêt de Wikileaks au motif que le site est une entreprise criminelle.

D’anciens fervents alliés se détachent également de Wikileaks. C’est le cas de l’association conspirationniste ReOpen911 qui milite pour le réexamen des enquêtes sur le 11 septembre 2001. Celle-ci espérait que Wikileaks soit un auxiliaire de taille dans son objectif de réviser l’histoire officielle des attentats du World Trade Center à New York. Pas de chance, Wikileaks n’a pas donné le résultat escompté. Le site est aujourd’hui accusé par ReOpen911 d’être manipulé par la CIA. Dur d’être un héros de l’information !

La théorie du complot en toile de fond

Le fondateur de Wikileaks recourt souvent à la théorie du complot pour faire face aux oppositions

Avec l’émergence des sites d’information alternative et devant la récusation des grands médias, la théorie du complot fait régulièrement florès. En cas d’adversité et/ou de résistance trop forte, il est de plus en plus fréquent de voir brandie en retour la rhétorique conspirationniste.

Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir de l’incroyable écho médiatique que le journaliste et animateur du Réseau Voltaire, Thierry Meyssan est parvenu à générer autour de sa thèse révisionniste de l’attentat du 11 septembre sur le Pentagone : jamais aucun avion ne s’est écrasé sur le bâtiment du département de la Défense du gouvernement américain. Les destructions sont l’œuvre d’un missile que le complexe militaro-industriel américain aurait lancé pour justifier a posteriori des interventions militaires au Moyen-Orient. Grâce à une habile stratégie militante sur Internet et en dépit des sévères critiques des médias, il parvient à mobiliser. Il fera même un énorme succès de librairie avec son livre-enquête L’Effroyable Imposture (300 000 exemplaires écoulés).

Internet est véritablement devenu un champ de bataille où information et militantisme se côtoient sans parfois parvenir à se distinguer clairement. Le mystère cultivé autour de Wikileaks par Julian Assange a par conséquent de quoi laisser dubitatif sur les intentions profondes et réelles de son fondateur. A mesure qu’il empile les scoops et les révélations, il doit affro”znter les réactions adverses. Réactions qu’il esquive et impute à son tour sur le compte bien pratique de la théorie du complot.

Lors de ses interventions publiques, Julian Assange ne se prive pas en effet pour narrer par le menu les petites tracasseries et grandes menaces dont il semble faire l’objet. A ses yeux, les enquêtes policières australiennes, américaines et britanniques sur Wikileaks et la mise sous surveillance de certains des militants procèdent d’un harcèlement destiné à protéger des intérêts puissants.

Avec lui, les anecdotes complotistes abondent. Il dénonce le gouvernement australien de retenir son passeport pour l’empêcher de faire son travail ou le fait qu’il ne peut pas pénétrer le territoire américain sous risque d’être embastillé illico. Il s’étonne ouvertement de la suppression du compte Wikileaks sur Facebook. Il narre volontiers la tentative d’assassinat au Kenya à son encontre après qu’il eut révélé la torture et l’assassinat de deux opposants kenyans.

Scénario haletant pour fier-à-bras éditorial

Plus les oukases de la CIA et la Maison Blanche s’abattent sur Wikileaks et réclament la fermeture du site, plus Julian Assange conforte son image d’inflexible prophète de l’information libre. C’est ainsi qu’il a fait part de son intention d’immatriculer son site en Suède. Pays où les lois n’autorisent pas la censure et sont très protectrices en matière de liberté de la presse et de confidentialité des sources. Et histoire de montrer qu’il ne cède pas aux pressions, il a récemment annoncé qu’il va récidiver en publiant 15 000 nouveaux documents sur la guerre en Afghanistan.

Le dernier avatar en date que Julian Assange a dû subir, relève du même mécanisme. Mis un peu trop vite et trop légèrement en examen par un procureur suédois zélé pour viols et violences commis sur deux jeunes femmes, le fondateur de Wikileaks a aussitôt rebondi pour clamer son innocence : « Je ne sais pas qui est derrière mais nous avons été prévenus que le Pentagone, par exemple, pensait utiliser des coups bas pour nous détruire. Et on m’a notamment mis en garde contre des pièges sexuels ». Un peu de conspirationnisme pour alimenter la légende naissante ?

Conclusion : Wikileaks ou peut-on vraiment être journaliste à la place du journaliste ?

Sans être non plus méprisé ou ignoré, Wikileaks comme ses succédanés dopés au journalisme participatif, doit malgré tout activer la vigilance éditoriale des journalistes plutôt que l’excitation animale du scoop en puissance. Avec l’avènement de ce type de sites, l’arène de l’information a acquis une autre dimension où plus que jamais, le rôle du journaliste va être fondamental pour soutenir ou bien contrer ces guérilleros de l’information. La profession journalistique dispose là d’une opportunité unique de reconquérir ses lettres de noblesse. Dans le labyrinthe de l’information numérique, le citoyen même averti a de plus en plus besoin d’une expertise éditoriale et d’une vigie éclairante que seuls les journalistes peuvent dispenser avec qualité.

L’enjeu est fondamental. Veut-on désormais d’une société où la diffusion de l’information est l’apanage de « n’importe qui » mué par ses uniques croyances et/ou ses intérêts communautaristes au prétexte quelque peu fallacieux que les médias « officiels » sont aux ordres des dominants et véhiculent une dictature informationnelle ? Veut-on que des groupuscules hurlants mais bien organisés, sous prétexte d’être plus blanc que blanc pour paraphraser le regretté Coluche, s’arrogent le droit de décréter ce qui est information et ce qui ne l’est pas, tout en instillant perversement un climat de peur, de conspiration et de magouille ?

Peut-on raisonnablement croire une seule seconde qu’un citoyen s’auto-bombardant journaliste accomplira un meilleur travail d’enquête qu’un professionnel patenté ? Figure du journalisme français, Edwy Plenel tient à rappeler que générosité et curiosité sont des « conditions nécessaires mais non suffisantes. Elles ne le sont que si sont mises en œuvre toutes les procédures propres à l’exercice professionnel, rigueur, précision, recoupement, opinions contradictoires ».

Malgré l’avalanche de blâmes récurrents, les journalistes restent encore (mais pour combien de temps ?) considérés comme des acteurs influents de la société française dans l’évolution des valeurs et des comportements. Selon une étude publiée en avril 2009 par l’Observatoire des influences, 59% des personnes interrogées leur reconnaissent ce rôle prééminent face aux groupes d’intérêt et aux lobbies même si leur appréciation demeure dans le même temps, teintée d’une forte coloration de défiance.

__

Billet initialement publié sur le blog du Communicant

Voir tous nos billets sur Wikileaks, ainsi que notre billet sur les Warlogs, et celui qui revient sur une facette moins connue de la personnalité de Julian Assange.

Crédits Photos CC Flickr : Espenmoe, Biatch0r, Alexcovic, Elliot Lepers.

Pour en savoir plus

]]>
http://owni.fr/2010/10/21/wikileaks-renaissance-du-journalisme-ou-imposture-mediatique/feed/ 16
Culte de la mobilité urbaine : on ralentit quand ? http://owni.fr/2010/10/21/culte-de-la-mobilite-urbaine-on-ralentit-quand/ http://owni.fr/2010/10/21/culte-de-la-mobilite-urbaine-on-ralentit-quand/#comments Thu, 21 Oct 2010 08:38:22 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=28716 Cliquer ici pour voir la vidéo.

La campagne défile comme une chute d’eau rayée de routes de part et d’autre du cylindre métallique : « la vitesse est phénoménale, on est littéralement écrasé sur son fauteuil, crache la voix du journaliste hachée par la transmission téléphonique. On a l’impression d’être dans une fusée. » Le reporter n’a pas quitté le sol : il s’envole au-dessus des rails dans le vacarme du vent écarté par le TGV Est vers les 574,8 km/heure. Une vitesse tellement folle qu’on ne sait plus trop quoi en faire, sinon un direct télévisé, tout d’images tremblantes de cabines de train et de voitures poursuivies par un hélicoptère.

Las pour les amoureux des records, la ligne à grande vitesse Est ne circule pour le moment qu’à une moyenne de 193 km/h. Une vitesse suffisante pour sensiblement bousculer la carte de France : Strasbourg (399 km) est désormais 1h30 plus proche de Paris que Clermont-Ferrand (348 km). Grande victoire pour la société de la « mobilité », à laquelle le ministère du Développement durable consacre la semaine du 16 au 22 septembre, sous le slogan « bouger autrement ». « Bouger » pourquoi ? Personne ne saura vous le dire : la ville s’accélère, merci de suivre.

Les transports : la centrifugeuse de la ville

Car le tempo de la ville est désormais celui des transports en commun : chaque minute grapillée étend un peu plus la surface des agglomérations. Par l’extension des lignes de RER, l’accélération du TGV, toute ville à moins d’une heure de Paris s’est transformée en banlieue dortoir de la capitale : Dreux, Rouen, bientôt Troyes et Reims… A l’intérieur même de la région, les autoroutes ont façonné le territoire, l’habitat, modifié les prix des loyers. Fleuve autoroutier filant de La Défense vers la banlieue ouest de Paris, l’A14 (surnommée l’autoroute des cadres) a créé une « tentacule » urbaine de plusieurs kilomètres où chaque sortie a fabriqué un nouveau lotissement, bientôt boursouflé en petites villes remplies de jeunes couples avec enfants et chemises empesées de jeunes diplômés du secteur de la banque ou du marketing. Au bout de l’autoroute, la promesse de pavillons avec jardin à bas prix où élever ses enfants au grand air.

Ces « villes à l’américaine » ont été une découverte télévisuelle pour beaucoup quand fut importée la série Desperate Housewives : maisons standards alignées autour de rues tracées pour la bagnole et aller-retour constant à l’hypermarché aux allées fournies, seul lieu de socialisation. Rien de neuf pour moi, j’ai grandi dans une de ces villes. A moins de cinquante kilomètres de Paris, dans le sud de la Seine-et-Marne, avec quelques centaines de milliers d’autres « grands banlieusards ». Le projet des urbanistes des années 1970 qui ont bâti ces ensembles en banlieue parisienne mais aussi ailleurs (comme à Mourenx, dans les Pyrénées) : construire des pôles hors des grandes agglomérations, connectés par un réseau de transports ambitieux (l’époque était à la révolution du Réseau Express Régional, RER) mais disposant de leur propre autonomie économique en terme d’emploi, notamment.

Quelques décennies plus tard, en dehors de la demi réussite de Marne-la-Vallée, la plupart des villes nouvelles sont des échecs : les employeurs de l’industrie et des services ont plié bagage et les habitants ont profité des autoroutes et (dans une bien moindre mesure) du RER pour rejoindre Paris et engorger encore plus la capitale. Ces « banlieues nouvelles » sont devenues des nouvelles villes dortoirs.

Peut-on encore parler de « villes » les concernant ? Rédigée en 1933 par le Congrès international d’architecture moderne, la Charte d’Athènes définissait la ville selon quatre usages : la vie, le travail, les loisirs et les transports. Suivant cette typologie, la plupart des villes ont perdu leur rang : on y dort mais il faut la quitter pour se divertir, travailler, parfois même pour emmener ses enfants à l’école. Fragmentées, les villes déclinent parfois des mosaïques sociales improbables où, à quelques centaines de mètres, l’ambiance change totalement : dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, le quartier mal fréquenté de Cergy-le-Haut est à quelques minutes de marche du village propret de Courdimanche, golf voisin et voitures lustrées. Passées à la centrifugeuse des transports toujours plus rapides, les villes se déstructurent et, paradoxalement, deviennent plus dépendantes que jamais des centres.

Le langage sportif des vendeurs de kilomètres

L’aménagement du territoire devient ainsi otage des décisions accélératrices des collectivités territoriales. Pour les opérateurs de transports (et notamment les deux titans Veolia et Keolis qui s’accaparent plus de 75% du marché), l’engouement pour les transports doux, et notamment les tramways et bus en site propres, fut une bénédiction : selon le groupement des autorités régulatrices de transports, les collectivités territoriales prévoyaient en 2009 7 milliards d’euros d’investissement dans les transports de ce type (contre 41 milliards d’euros dépensés en achat de voiture individuelle en 2009). Et tout ça, rien qu’en installation : le fonctionnement est en sus.

Or, dans la novlangue des opérateurs de transports, les mots parlent plus que les chiffres. Plus question de parler de « transports » pour commencer : ici commence le royaume de la « mobilité ». Et dans ce lieu, ceux qui ne disposent pas de voiture pour des raisons économiques ou physiques (trop jeune, vieux pour conduire, handicap, etc.) sont nommés « captifs ». Les objectifs sont exprimés selon un indicateur étrange : le « voyageur-kilomètre ». En feuilletant les rapports nécessaires à la préparation d’un livre sur le sujet, j’ai d’abord eu du mal à comprendre ce concept. « Nous produisons du voyageur-kilomètre » m’expliquaient le plus naturellement du monde les moins pédagogues des techniciens. Cette unité de mesure correspond en fait au transport d’un voyageur sur une distance d’un kilomètre (là où le kilomètre simplement parcouru ne fait pas la différence entre un bus vide et un bus plein). En dehors des chiffres macroéconomiques, l’augmentation annuelle du nombre de « voyageur-kilomètre » devient le miroir des performances du transporteur. Keolis et Veolia se définissent donc comme des fabriquants de distance.

Le transport comme violence

Or, cette distance, les gens l’avalent, chaque jour, consciencieusement. Dès les années 1980, l’économiste israélien Yacov Zahavi énonçait une « conjecture » tendant à prouver que le « budget temps » de transport était constant au fil des années dans la même agglomération (il l’évaluait à une heure). Loin de s’accrocher au simple chiffre, la théorie de Zahavi se vérifie dans un principe : les transports sont une variable d’ajustement dans la vie quotidienne. Quitte à devenir une cause de souffrance et de malaise quotidienne.

Connu pour son travail sur les suicides à France Télécom, le cabinet de ressources humaines Technologia a mené une enquête sur les transports en Île-de-France aux résultats prévisibles mais édifiants : 64% des représentants du personnels interrogés reconnaissaient les transports comme une source de fatigue, contre 28% des responsables de ressources humaines. Issue du suivi de plusieurs franciliens travaillant dans la zone d’activité du plateau de Saclay (banlieue Sud de Paris), une étude du cabinet Chronos (spécialiste en mobilité) concluait que certains trajets d’une heure, par leurs multiples changement, sprint entre les quais, bousculades et moments de stress, représentaient une dépense énergétique équivalente à plus de 20 minutes de nage sportive !

Le cas des transports en commun illustre avec une violence et une population hors du commun la soumission des populations à l’impératif technique : au nom de la possibilité offerte de se déplacer « plus vite, plus loin », chacun consent à se laisser comprimer dans des rames bondées ou (plus généralement) dans un interminable légo de voitures embouteillées. La réflexion sur les transports ne répond en effet qu’à une réflexion technologique : elle ne porte que sur les « modes » de transports et quasiment jamais sur les « motifs ». Plutôt que de se « déplacer », on s’agite aussi vite et aussi systématiquement que possible sans jamais s’interroger sur la possibilité de réduire le mouvement.

Une vraie politique ambitieuse des transports ? Lutter contre « l’agitation »

« La quasi totalité des interlocuteurs que j’ai pu avoir me renvoyait à une idée du mouvement comme une injonction, un impératif catégorique : il faut bouger ! », m’expliquait Ludovic Bu, coauteur de l’excellent ouvrage Les transports, la planète et le citoyen. De fait, après un tour de France des solutions de transports de quatre mois, je n’ai déniché que deux idées, en tout et pour tout, relevant d’un « moins bouger », la règle partout ailleurs étant le « mieux bouger ». « Mieux bouger », c’est à dire « bouger quand même ».

La première idée est celle d’une « ceinture foncière » : à Rennes, la mairie a ainsi investi dans une « ceinture verte » autour de plusieurs villages anciens, freinant ainsi l’extension urbaine (une idée reprise par la Communauté urbaine de Bordeaux à l’échelle de toute l’agglomération). Ailleurs, les municipalités créent des « bureaux des temps » pour « reconcentrer » la ville dans ses usages.

Car, dans cette ville centrifugée, les lieux perdent leurs usages : les rues ne sont plus des lieux de socialisation, la vie associative, culturelle s’éteint peu à peu… La ville n’est plus un lieu de vie mais de « fonctionnalité » où la bagnole est une reine aux goûts de luxe : selon l’Insee, le coût annuel moyen par Français de l’automobile s’élève à 4273 €.

« Vu le coût d’extension d’une ligne de transports ou de modernisation d’une ligne de RER qui ne va faire qu’étendre la banlieue un peu plus loin, il serait souvent plus intelligent pour les pouvoirs publiques d’investir dans des logements sociaux pour créer des logements à bon marché proches des centres d’activités », proposait Panos Tzieropoulos, directeur de recherche au laboratoire de recherche sur les transports de polytechnique Lausanne (Litep).

Par rapport à l’entretien du mouvement perpétuel d’une ville en expansion, le coût de la reconstitution de ville humaine où le lien social renaît serait marginal. Seul souci : il freinerait la bonne marche d’une économie productiviste qui tente d’économiser chaque instant qui menace la rentabilité. Mais c’est à ce prix que la ville se reconstruira dans sa mixité et son dynamisme humain, plutôt que dans la seule logique capitaliste et mercantile. On ne ralentit pas sans bousculer quelques agités.

Crédit photos : futuratlas.com ; dalbera ; Thomas Claveirole.

]]>
http://owni.fr/2010/10/21/culte-de-la-mobilite-urbaine-on-ralentit-quand/feed/ 20
Le mépris thatchérien de Sarkozy face aux manifs http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/ http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/#comments Wed, 20 Oct 2010 11:12:49 +0000 Vogelsong http://owni.fr/?p=32267 Titre original : Nicolas Sarkozy et les retraites, l’instant Thatcher ?

« La guerre c’est la paix » G.Orwell – 1984

Que pèse la survie du système de répartition dans le combat qui l’oppose à la volonté forcenée de conserver le pouvoir ? Ce Graal politique, objet de toutes les tactiques, et nécessitant la mise sous tension du pays dans son ensemble. La crispation sur les retraites illustre parfaitement le basculement des termes socio-économiques qui régissent l’espace public. La France avec 30 ans de décalage vit un instant Thatcher infligé par une droite vidée de sa substance républicaine, ne répondant plus que par réflexes conditionnés au péril du peuple. Celui qui renâcle à passer sous la toise du modèle global de la compétition économique totale. Celui qui bat le pavé, harnaché de pancartes, grimé de slogans, qui quémande, à force de blocages et en dissipant une énergie infinie, l’ouverture d’un dialogue. Un simple dialogue.

La France de 2010, après trois années de complète apnée, mais aussi d’oubli d’elle-même se retrouve. Un peu. Non pas pour marcher vers le progrès, mais pour endiguer le mépris et le cynisme. Dans une épreuve de force asymétrique. Où il n’y a rien à gagner, juste s’épargner l’inconcevable. Rien à gagner, à part, peut être l’opportunité d’exister.

L’instant Thatcher

En 1984, les mineurs anglais commençaient un conflit qui finira, l’année suivante, brisé sur l’inflexibilité de la Dame de fer. La même année, étrangement, la droite française organisait l’une des plus grandes manifestations du pays. En réponse à la loi Savary, tout ce qu’il y a de conservateur en France faisait débonder les boulevards parisiens en passant la barre du million de personnes.

Face à face durant les grandes grèves des mineurs de 1984-1985.

N. Sarkozy n’est pas M. Thatcher. La France n’est pas le Royaume-Uni, pourtant sur quelques points, apparaissent des similitudes. On observe de manière saillante à chaque fois la volonté d’humilier l’autre, les autres. En France N.Sarkozy en fait une question politique, une condition sine qua non pour souder son camp en vue des présidentielles de 2012. La question économique agitée comme prétexte, celle de l’obligation de réformer s’avère finalement accessoire. Bien que sur toutes les ondes, les dictaphones de l’UMP tournent en boucle sur l’impérieuse nécessité du projet. De ce projet. Il n’y a aucune alternative, aucun dialogue.

Ce n’est pas sans rappeler le leitmotiv thatchérien, le TINA préalable à toute décision politique. L. M. Chatel par exemple déclarait sentencieux et définitif « la réforme des retraites n’est pas une option ». En substance, tout ce que fait le gouvernement n’est ni un choix, ni une alternative, ni le fruit d’une vision politique, mais la seule et unique solution à un problème donné. Quel qu’il soit. L’annihilation du débat, le blanc seing technocratique comme seul horizon politique. Pourtant loin de la neutralité présupposée, le projet de réforme s’inscrit dans une dynamique de libéralisation économique. Option dogmatique que beaucoup de commentateurs dénient à N. Sarkozy.

Le mouvement immobile du pouvoir

L’affirmation que F. Fillon Premier ministre se situe dans la mouvance politique de la droite sociale suffirait certainement à englober l’absurdité de la situation. Tout devient possible avec le langage. On substitue la vérité par une affirmation que l’on renomme vérité. On fabrique des artefacts que l’on jette quand ils ne servent plus. Le 18 octobre 2010, le ministre des Transports déclarait qu’il n’y avait pas de pénurie d’hydrocarbures. De manière débonnaire, avec la sûreté qui sied à la vérité profonde. Alors que dans le monde physique des dizaines stations-services versaient leurs dernières gouttes d’essences.

Photo prise lors de la manifestation du 16 octobre 2010.

Mêmes affabulations dans les rapports chiffrés du taux de grévistes. Une communication bien planifiée dans la perspective de saper les volontés. Briser la conscience commune de participer à la même action. Dans une unité qui s’affranchit de l’espace pour atteindre un objet collectif. Face à cela, on essaie de déployer une rationalité numérique. La froide sentence qui quantifie l’échec. À la seule condition que les trains roulent. Mais la poisse, ils ne roulent pas. Ou très mal.

L’opinion, construction éthérée nécessaire au consentement, trahit ses maîtres. Jusqu’en mai 2010, le gouvernement s’appuyait sur le concept pour vendre son projet. Depuis, plus aucune référence. Une géométrie variable que l’on constate aussi sur l’attitude vis-à-vis de la mobilisation des lycéens. Pas assez matures pour montrer leur désaccord dans la rue, mais assez pour devenir auto-entrepreneurs. Pas assez responsables pour s’occuper de la retraite, mais à 13 ans assez âgés pour être pénalement responsables.

Les mineurs anglais ont mis un an à crever. Sans rien obtenir, mais surtout en perdant toute crédibilité. Plus que le projet de fermeture des mines, M. Thatcher* a humilié un monde. Terrassant l’infâme ennemie ouvriériste. Le mouvement social en France ne s’éternisera pas, mais la même tournure d’esprit habite la droite. Éradiquer la contestation, la mettre à genou, pour démontrer à la manière « gramscienne »* que le nombre ne suffit pas, seule la volonté l’emporte.

A. Minc, le petit mandarin du Tout-Paris moque les lycéens qui manifestent, les grévistes privilégiés qui s’accrochent à leurs privilèges. Un mépris affiché, jeté à la face de ceux qui luttent. Et qui luttent pour eux, mais aussi et surtout pour les autres. Ce qui manque à A. Minc, ainsi qu’à une partie de la droite c’est la faculté d’intégrer quelques données simples. Le seul moteur des décisions humaines n’est pas la cupidités. La société est là, les personnes ne sont pas des atomes errants à la recherche exclusive d’une satisfaction égotique. Humains, ils tissent des relations, des affects qui dépasse le calcul rationnel profitable. Choses que la désaffection libérale a pensé annihiler. La mauvaise nouvelle d’octobre 2010, c’est que la société existe toujours.

*M. Thatcher le 31.10.1987 « And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. » / « Et vous savez qu’il n’existe rien de tel que la société. Il y a des individus masculins et féminins et il y a des familles. »

Illustrations : Flickr CC Dr Case, Subterranean Tourist Board, Jan Slangen;

Article publié à l’origine sur le blog Piratages.

]]>
http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/feed/ 19
Insulter les journalistes fait-il mieux exister ses idées? http://owni.fr/2010/10/20/insulter-les-journalistes-fait-il-mieux-exister-ses-idees/ http://owni.fr/2010/10/20/insulter-les-journalistes-fait-il-mieux-exister-ses-idees/#comments Wed, 20 Oct 2010 06:30:27 +0000 Olivier Cimelière http://owni.fr/?p=32144

Calomnier les journalistes est devenu une technique communicante actuellement très en vogue chez de nombreux acteurs de la vie politique. Le gourdin de l’injure est en soi loin d’être inédit et même une antienne usitée depuis des décennies à l’encontre des reporters jugés trop importuns ou critiques. Mais ces derniers temps, quelques figures notoires s’y adonnent avec une gourmandise énervée assez surprenante.

Pourquoi tant de virulence à répétition à l’égard d’une profession qui certes n’est pas exempte de reproches mais qui s’efforce malgré tout de faire son métier d’information ? Faut-il y voir une astuce manipulatrice pour susciter ce fameux buzz médiatique dont beaucoup sont friands pour exister sur la place publique ou bien une tendance lourde de la dégradation d’un métier malmené et vilipendé ? Quelques éléments de réponse dans le fatras des insultes !

« Il y a désormais un droit à l’insulte ouvert dans ce pays, ce qui laisse augurer d’une campagne présidentielle « très agréable » pour les journalistes ». Ce constat mi-amer, mi-ironique émane de Thierry Thuillier, le directeur de l’information du groupe France Télévisions suite aux insultes proférées quelques jours plus tôt par le sénateur et leader du Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon à l’égard du présentateur du JT de 20 heures de France 2, David Pujadas.

Pourquoi tant de haine ?

L’élu n’avait en effet pas hésité à qualifier le journaliste de « salaud », « laquais » et « larbin du pouvoir » pour son interview jugée trop pugnace d’un syndicaliste CGT impliqué dans des actes de dégradation de biens suite à la fermeture programmée de l’usine Continental de Clairoix (Oise). Sommé de s’expliquer par la confrérie journalistique sur cet écart de langage, Jean-Luc Mélenchon a au contraire persisté en refusant de formuler la moindre excuse. Bravache à souhait, il a même renchéri sur son accusation initiale : « Oui, après tout, c’est vrai. C’est tout ce qu’il méritait ».

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce qui pourrait apparaître comme une énième et superfétatoire passe d’armes pour initiés du microcosme politico-médiatique relève en fait d’un phénomène qui a tendance à nettement s’accentuer depuis quelques mois, tous camps politiques confondus. En s’attaquant de plus en plus frontalement aux journalistes, les politiques surfent allègrement dans l’air du temps et essayent de capitaliser à leur avantage l’étiolement certain dont souffrent les journalistes.

Paru en 2009, ce petit livre aborde les vraies questions du journalisme

L’étoile du « quatrième pouvoir » comme on surnomme souvent les journalistes s’est en effet singulièrement flétrie au gré du temps. Les racines de cette situation délétère sont profondes. Dans un livre pertinent publié en 1991, Yves Mamou diagnostiquait déjà la tumeur en citant deux sondages aux chiffres éloquents. Le premier réalisé trois ans plus tôt par le quotidien La Croix indiquait que 50% des Français estimaient la presse pas assez indépendante des partis politiques et des pouvoirs de l’argent. Le second mené par Le Nouvel Observateur établissait un classement préférentiel des métiers prestigieux aux yeux des Français. Lequel reléguait les journalistes en queue de peloton aux côtés des prostituées et des députés !

Le verdict aurait pu constituer un électrochoc salutaire. Il n’en fut rien et même pire. En 2007, un sondage LH2-Libération renvoyait un scanner encore plus implacable : 62% des Français jugent les médias dépendants des pouvoirs politiques. À l’orée de la nouvelle décennie, l’érosion de la confiance est encore montée d’un cran. Dans sa dernière livraison de janvier 2010, le désormais classique coup de sonde du journal La Croix montre que les compteurs se sont un peu plus encore enfoncés en zone rouge. 66% des personnes interrogées considèrent que les journalistes ne résistent pas aux pressions des partis politiques et du pouvoir et 60% prêts à succomber aux pressions de l’argent.

Cette défiance accusatoire à l’égard de la presse n’est pas un fait fondamentalement inédit. Par exemple, l’écrivain et journaliste Jules Vallès plantait déjà des banderilles acérées sur son dos en la soupçonnant de blâmables collusions dans les colonnes du journal Le Peuple : « Depuis 1852, la presse a toujours eu pour égéries certaines puissances financières ». En revanche, l’argument ressort à intervalles de plus en plus réguliers. Lors de la dernière élection présidentielle de 2007, François Bayrou n’a pas hésité à son tour à taper du poing sur la table en s’insurgeant contre la fracture médiatique sévissant entre d’un côté, les deux poids lourds Sarko et Ségo couvés et choyés par les médias et de l’autre, la piétaille des autres prétendants réduits à jouer les supplétifs de bas étage dans un duel bipolaire écrit d’avance.

Un contexte de récusation des élites

Pas de chance pour la presse ! Les reproches qu’on lui assène coïncident pile poil avec l’avènement d’un contexte sociétal de récusation généralisée des élites. Jamais les esprits n’ont été en effet aussi échauffés et au bord de la crise de nerfs à l’égard de ceux qui incarnent une autorité. Un cocktail détonnant de peur, de suspicion et de sectarisme semble s’être enkysté de manière récurrente dans les moindres recoins de la société. Plus aucun domaine n’est épargné par les admonestations énervées. Politique, économique, diplomatique, industriel, médical, scientifique, environnemental mais aussi social, militaire, sportif, religieux, générationnel, éducatif, tout le monde est logé à la même enseigne et la liste noire est loin d’être exhaustive !

Dans ce tir aux pigeons où la remise en cause des élites et des experts est devenue systématique, les journalistes en prennent évidement plein leur grade au même titre que la liste égrenée ci-dessus. Le sociologue Michel Maffesoli le constate sans détours : « Depuis deux décennies, un très grand fossé s’est creusé entre l’élite, ceux qui ont le pouvoir de dire, et le peuple, ceux qui n’ont pas le pouvoir de dire. C’est une crise globale de la représentation qui affecte le vieux contrat social républicain. Toute société a besoin de se dire et de se raconter. Même si le discours n’est que rituel, il sert de référence commune. Cette fonction de dire la société revient aux clercs. Or aujourd’hui le discours des clercs ne correspond plus du tout à la réalité. Cette rupture introduit un sentiment de mensonge global. On ne se sent plus représenté. Donc on suppute qu’on est trompé. »

Le journaliste, au même titre que l'expert, est tombé de son piédestal.

La déliquescence est donc installée. Le journaliste est désormais regardé comme au mieux un acteur brinqueballé et manipulé par des enjeux qui le dépassent ou au pire un collabo versé dans la collusion avec les puissants, voire un chasseur sans foi ni loi de scoops sensationnalistes et racoleurs. Il faut bien avouer que cette métastase de la défiance a été largement alimentée par de nombreux journalistes. Par des renoncements serviles, à cause d’ambitions cupides et/ou par laxisme déontologique, la profession s’est abîmée en endossant régulièrement les habits de l’apprenti faustien pactisant avec le pouvoir politique tout en croyant pouvoir s’en défaire lorsque nécessité se fait jour.

Dominique de Montvalon, ancien directeur de la rédaction du Parisien et rédacteur en chef du service politique de France Soir, témoigne de ce flip-flap radical que le public français a opéré à l’égard des journalistes. Lesquels sont aujourd’hui allègrement perçus comme des suppôts d’un ordre établi : « Ce n’était pas le cas quand j’ai débuté il y a trente ans et quelque. À l’époque, j’étais au Point. Les gens se disaient : « Oh la la ! Vous devez en connaître des choses et des gens ». Je caricature un peu mais il y avait une forme d’admiration, de déférence. Il fréquente les puissants et il sait les secrets du monde. Trente ans plus tard, c’est la situation inverse. Les journalistes font l’objet d’un rejet ou en tout cas d’une violence inouïe. On leur reproche d’être du même monde, d’avoir les mêmes analyses, les mêmes loisirs, les mêmes habitations, les mêmes types de réflexe et de servir chacun à sa façon, le même brouet qui devient assommant. C’est une espèce de pensée conformiste, politiquement correcte et d’autant plus insupportable que la majorité des journalistes adopte volontiers un ton arrogant. Ils ne disent jamais ne s’être trompés, ne pratiquent guère le doute et ne corrigent pas leurs écrits ou leurs paroles. »

Petit florilège 2010 de castagne anti-journaliste

Matraquer verbalement les journalistes est la marque de fabrique de Jean-Luc Mélenchon.

Dans ce contexte de désacralisation des journalistes, l’arsenal déployé par les politiques donne de moins en moins dans la fioriture. Le mot d’ordre peut même se résumer la plupart du temps dans les quelques mots d’une boutade sarcastique inventée par des conservateurs radicaux américains à l’adresse de certains journalistes peu avenants : « If you don’t like the message, shoot the messenger ». Autrement dit, puisque les journalistes souffrent d’une cote d’estime aussi basse auprès de l’opinion, pourquoi se priver de tirer dessus à boulets rouges pour redorer soi-même son blason ?

Dans ce matraquage verbal en règle, Jean-Luc Mélenchon a clairement pris une longueur d’avance parmi ses confrères et consœurs de la classe politique française. Au sein d’une mouvance de gauche anticapitaliste en pleine recomposition où le leadership reste à conquérir, ce diplômé en littérature a choisi de faire de la vitupération anti-journalistique, sa marque de fabrique. En mars 2010, un apprenti reporter voulant le faire réagir sur le sujet des maisons closes, s’est vu vertement rudoyé et qualifié de « petite cervelle » par Jean-Luc Mélenchon.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Sur son blog, il s’auto-congratule du vilain tour joué au jeune homme. Il jouit ouvertement du coup médiatique que sa saillie verbale a engendré : « Pour moi c’est un buzz inespéré dans une semaine où je ne suis pas là du fait de mes congés. Mais, plus sérieusement, l’incident m’intéresse. Je crois que nous pouvons en profiter si nous l’utilisons correctement. Que l’occasion fasse les larrons. C’est surtout un exercice de démonstration par la preuve de ce que j’avance à propos des dérives de ce métier. Car cette vidéo a immédiatement suscité, m’a-t-on dit, des centaines de témoignages qui me donnent raison et dire que cette profession est en train de sombrer. Il est très important, pour la lutte que nous menons, de faire en sorte que les gens se décomplexent à l’égard des médias et rétablissent un rapport critique à ceux-ci. »

Depuis ce coup d’éclat, Jean-Luc Mélenchon ne rate pas une occasion d’étriller la profession journalistique comme sa récente descente en flammes envers David Pujadas. Le politologue Stéphane Rozès décrypte parfaitement bien la tactique discursive du sénateur Mélenchon : « Il exploite l’idée répandue que les médias sont au service du pouvoir économique et financier et il parle au peuple comme le peuple. » Résultat payant s’il en est puisque jamais Jean-Luc Mélenchon n’a été autant présent dans l’espace médiatique au point d’avoir décroché un ticket d’accès pour s’asseoir début novembre 2010 sur le si prisé canapé dominical de Michel Drucker dans son émission « Vivement Dimanche ».

Médias = complot

Benjamin Lancar (UMP) voit des complots trotskystes partout dans la presse.

Dans un registre plus complotiste mais tout aussi lance-flammes, deux médias ont récemment dû affronter des flèches particulièrement venimeuses et enduites d’une glose totalitaire qu’on aurait pu croire révolue tellement la ficelle est grosse. Pourtant, Mediapart comme TF1 ont tour à tour reçu une volée de bois vert au motif qu’ils étaient au service exclusif d’une cause politique indigne aux yeux de leurs contempteurs de service.

Dans le cas de Mediapart, ce sont les ténors de l’UMP qui sont montés au créneau pour s’offusquer du traitement médiatique effectué par le site d’information sur l’affaire Woerth-Bettencourt. Dans un article paru en septembre dernier, le journaliste Jean-Claude Guillebaud s’est livré avec ironie à une exhaustive compilation des déclarations les plus cinglantes à l’égard du site fondé par Edwy Plenel. Pêle-mêle, on y retrouve par exemple les « méthodes fascistes » dénoncées par Xavier Bertrand, la fine analyse du président des Jeunes Populaires, Benjamin Lancar (« Du temps de Staline, il y avait les montages photo ; en 2010, il y a Mediapart mené par un trotskyste »), le « site de ragots et de déclarations anonymes » de Nadine Morano ou encore la puissante admonestation du porte-parole de l’UMP, Dominique Paillé (« Ce comportement est scandaleux tant il repose sur des montages farfelus, fabriqués de toutes pièces »).

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Concernant TF1, la charge émane en revanche d’un seul homme, le député socialiste Arnaud Montebourg mais elle n’en demeure pas moins brutale que celle du pack UMP. Après s’être fait prendre en flagrant délit de dénigrement caractérisé de la première chaîne dans une vidéo sur Internet, Arnaud Montebourg a alors défouraillé plein pot en adressant un courrier acerbe au PDG, Nonce Paolini. Courrier qu’il publie dans la foulée sur son blog personnel. Là aussi, l’accusateur n’y va pas de main morte. Arguant son écharpe tricolore d’élu de la Nation, Arnaud Montebourg dézingue TF1 en la rendant coupable de collusion politique et d’appauvrissement culturel des téléspectateurs français. En cela, Arnaud Montebourg renoue avec le combat qui l’avait fait connaître du grand public en 2004 avec l’association « Les pieds dans le PAF » qui croisait déjà le fer avec… TF1 !

« Je t’emmerde » ou la combine à Nanard

Avec Bernard Tapie, le canardage des médias est quasiment une seconde nature. Bien qu’il leur doive une grande partie de sa notoriété, l’homme d’affaires n’a jamais accepté qu’un journaliste lui oppose une quelconque résistance. Mais à la différence des exemples évoqués plus haut dans ce billet, le désormais remplumé citoyen Tapie ne s’embarrasse pas d’une dialectique élaborée pour jeter l’opprobre sur des médias qui l’agacent ou qui lui déplaisent.

Bernard Tapie : on cogne d'abord et on discute après (éventuellement !)

Ainsi, lors du sulfureux match entre l’Olympique de Marseille et l’US Valenciennes Anzin en mai 1993, le journaliste Pierre-Louis Basse fut le premier à émettre des doutes sur la régularité de la rencontre. Le dirigeant marseillais lui nourrira dès lors un ostracisme implacable et ouvertement assumé à chaque fois que leurs routes se croiseront. Un autre journaliste a également fait les frais des fureurs de Bernard Tapie mais cette fois physiquement. Journaliste à Antenne 2, Alain Vernon consacre plusieurs sujets sur le dopage dans le cyclisme et le football. Assez pour déplaire à l’homme d’affaires très actif dans ces deux sports qui lui assènera un violent coup de poing à la figure en 1991 lors d’un match européen.

Une réaction qu’on aurait pu mettre sur le compte de la jeunesse si près de 17 ans plus tard, le journaliste de RTL, Jean-Michel Aphatie n’avait pas à son tour subi le courroux débridé de Bernard Tapie. Après une interview radiophonique mouvementée sur l’affaire du Crédit Lyonnais, Bernard Tapie sortit de ses gonds, insulta copieusement le journaliste tout en étant à deux doigts de la bagarre à la sortie du studio.

Au fil des années, l’homme n’a pas varié d’un iota. Aussi n’hésite-t-il pas à ressortir du placard la bonne vieille pétoire à gros sel lors de son entretien mouvementé le 11 octobre dernier avec le journaliste de France Inter, Patrice Cohen. Au lieu de s’évertuer à avancer des arguments pour convaincre de son bon droit, Bernard Tapie fonce bille en tête en insinuant que les journalistes sont des jaloux du magot qu’il vient de récupérer par voie de justice. À coups de formules populistes musclées qui ont fait son succès, il provoque le journaliste : « “Ça fait quinze ans que j’ai raison et ça fait quinze ans que ça vous emmerde, parce que depuis le départ vous avez estimé que je devais avoir tort (…), il faudra vous y faire, j’ai gagné 45 millions et même un peu plus encore ! Et plus ça vous emmerde, plus ça me fait plaisir. (…) Je le sais que ça vous fait chier ». Et quand Patrice Cohen lui demande s’il aime Mélenchon parce qu’il tape sur les journalistes, l’impétrant réplique sans barguigner : « Voilà ! Parce qu’il pense comme moi ».

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Conclusion – Peut-on critiquer les journalistes ?

Exemple à suivre ? La question est ouverte (Extrait du Canard Enchaîné - Mars 2009)

On a encore tous en mémoire l’inénarrable propension de Georges Marchais, ancien premier secrétaire du Parti Communiste, à assommer verbalement les journalistes qui le gênaient dans ses propos. Le « Taisez-vous Elkabbach » figure et figurera encore pour longtemps au frontispice des répliques les plus cinglantes (bien que la source de cette phrase soit semble-t-il de l’humoriste Pierre Douglas et non du sus-nommé lui-même – NDLR : merci à Guy Birenbaum pour cette utile précision). De surcroît, il est sain dans une démocratie que les journalistes ne s’érigent pas en procureur zélé du haut de leur tribune médiatique. Cette inclination encore trop répandue a très probablement encouragé d’aucuns à répliquer aussi durement que les admonestations dont ils étaient les cibles médiatiques.

Pour autant, la tendance croissante à imputer aux journalistes toutes les erreurs du monde devient fâcheuse. Autant il est nécessaire que les journalistes puissent être critiqués (et force est d’admettre que la marge de progrès reste importante dans ce domaine), autant les dirigeants politiques devraient s’abstenir de recourir aux diatribes comminatoires et méprisantes dont ils usent et abusent pour couvrir leurs propres incohérences ou refuser d’assumer des évidences. Ce n’est pas en tuant le messager qu’on empêche le message de passer. En revanche, en le tuant, on risque fort de laisser le message se déformer au profit de minorités hurlantes qui ont fait de l’hallali anti-journaliste leur fonds de commerce fallacieux. Messieurs Mélenchon et consorts feraient bien de méditer cet axiome au lieu de s’inspirer de cette citation révélée par le Canard Enchaîné en 2009 (voir ci-contre).

Pour en savoir plus

- Visiter le site du chercheur Thomas Bouchet sur l’insulte en politique (Université de Bourgogne)
- Article de Thomas Legrand – « De l’insulte en politique » – Slate.fr – 5 avril 2010
- Lire le dossier enquête du Monde (en accès payant) – « TF1 est-elle une chaîne délinquante ? » – 12 octobre 2010
- Lire l’article mordant de Claude Soula – « Mélenchon, Tapie, Pujadas et Cie – Petites natures va ! » – Le Nouvel Observateur – 15 octobre 2010
- Lire l’interview décapante d’Arlette Chabot – « Journaliste, pas mieux considéré que flic ou pute » – Rue89 – 16 octobre 2010 (Merci à François Guillot pour cette info qu’il m’a transmise)

Billet initialement publié sur Le blog du communicant 2.0

Images CC Flickr jacob earl (une), erikgstewart (statut), Parti socialiste (Jean-Luc Mélenchon), smallislander (Trotsky), KayVee.INC (gants de boxe)

]]>
http://owni.fr/2010/10/20/insulter-les-journalistes-fait-il-mieux-exister-ses-idees/feed/ 9
Mouvement social : un #19oct livebloggé, cartographié et scandé ! http://owni.fr/2010/10/19/mouvement-social-un-19oct-liveblogge-cartographie-et-scande/ http://owni.fr/2010/10/19/mouvement-social-un-19oct-liveblogge-cartographie-et-scande/#comments Tue, 19 Oct 2010 09:22:49 +0000 Admin http://owni.fr/?p=32098 Pas de mettre ruban, de jauge de réservoir ou de calculatrice pour ce 19 octobre : OWNI choisi les mots et les couleurs.

Tout au long de la journée, la rédaction du site scannera les réseaux et ses sources pour faire remonter les infos afin de répondre aux questions clés de ce mouvement :

  • Le mouvement se radicalise-t-il ? Lancée le 12 octobre, notre carte des blocages à travers la France et son formulaire sont toujours actifs. Nous la mettrons à jour au fil de la journée à mesure des manifestations, opérations escargots, blocages de facs et autres initiatives syndicales ou spontanées à travers la France.
  • Le mouvement s’essoufle-t-il ? En utilisant l’outil de publication Storify (ci-dessous), la rédaction récupérera tous les tweets et photos marqués du hashtag #19oct pour liveblogger la journée : réactions, comptages, ambiance… Au fil des cortèges, nous ajouterons au flux les déclarations importantes sur le mouvement ou la réforme des retraites (quand elles n’auront pas déjà été mises en avant sur les réseaux) afin d’établir un déroulé complet du mouvement, écumé des « petites phrases ».
  • Enfin, à tous ceux qui croient que le gouvernement a réglé le problème de la pénibilité, Sabine Blanc répond par un décryptage médical édifiant (mis en image par Marion Boucharlat) sur les généreux seuil de 10 et 20% de handicaps que propose le gouvernement : Retraites : maladies, accidents, quel taux pour quel droit ?

Que vous soyez dans la rue ou devant un ordinateur, chacun de vous peut participer à notre décryptage. Un seul mot d’ordre : manifestez-vous !

]]>
http://owni.fr/2010/10/19/mouvement-social-un-19oct-liveblogge-cartographie-et-scande/feed/ 8