Elsevier, un éditeur scientifique à boycotter ?

Le 2 novembre 2010

Elsevier est un des principaux éditeurs scientifiques mais son attitude face à la communauté scientifique pose de réels problèmes éthiques. Tom Roud se pose la question du boycott du poids lourd de l'édition scientifique.

Titre original : Faut-il boycotter Elsevier ?

On a déjà longuement discuté des problèmes liés aux revues scientifiques et des possibilités offertes par l’accès libre. Mais certaines pratiques  récentes du grand éditeur Elsevier posent vraiment la question aujourd’hui d’un boycott pur et simple.

Elsevier est un acteur quasi-incontournable de l’édition scientifique, publiant 250 000 articles par an dans plus de 2000 journaux (si j’en crois Wikipedia). Poids lourd de l’édition scientifique, sa responsabilité est grande, tant à l’égard de la Science – Elsevier édite par exemple les Compte Rendus de l’Académie des Sciences de notre beau pays- que des scientifiques qui, rappelons-le, travaillent  quasiment gratuitement pour les éditeurs scientifiques du fait du système de revue par les pairs.

Des pratiques douteuses

Cependant, force est de constater que l’ attitude d’Elsevier pose des problèmes de façon récurrente. Pour ne citer que trois affaires parmi les plus récentes :

Une stratégie de packages inacceptable

On le voit, Elsevier est donc régulièrement pris les mains dans le pot à confitures. Mais c’est paradoxalement des pratiques tout ce qu’il y a de plus légales et d’éthiques qui posent problème aujourd’hui  à mon sens. Car des événements récents prouvent aujourd’hui qu’Elsevier considère les chercheurs, qui sont à la fois ses clients, ses serviteurs et ses vaches à lait, pour des imbéciles.

Elsevier se livre d’abord de plus en plus à des pratiques plus proches du vendeur de chaînes câblées que de l’éditeur scientifique. Un exemple parmi d’autres : Elsevier vend des “packages” d’abonnements de revues aux universités et se livre actuellement à un saucissonnage tout à fait inacceptable :  il sépare actuellement les revues récentes et trendy du package basique, pour  les inclure dans d’autres packages incluant d’autres revues plus que mineures.

Du coup, l’université voulant se mettre à la page devra acheter quasiment tous les packages pour avoir accès à la totalité des bonnes revues. Et, en période de vaches maigres, certaines universités refusent désormais purement et simplement; sans être dans le secret des Dieux, j’imagine que quelque chose de similaire s’est passé récemment dans le cas de Paris VI qui a résilié il y a quelques jours son contrat avec Elsevier.

Une position  cynique sur le financement de la recherche publique

L’autre événement qui a de quoi faire sortir le scientifique lambda de ses gonds, c’est une tribune dans le Telegraph.  Oh, rien d’inhabituel en ces temps de propagande obsédés par la dette publique, un discours classique de coupe dans les dépenses, soutenant le plan d’une terreur British appelée George Osborne. Sauf que le plan en question prévoit des coupes drastiques dans le secteur éducatif, et spécifiquement universitaire : - 40 % de dépenses dans ce domaine ! Et cette tribune d’entrepreneurs, soutenant ces coupes, est signée …  par Anthony Habgood, le Chairman de Reed Elsevier. Peut-on faire plus imbécile et plus cynique qu’un “entrepreneur” dont le business model repose sur l’expertise et le  travail bénévole de personnes dont l’activité est financée en grande partie sur des fonds publics et qui soutient en parallèle une coupe drastique de ces mêmes dépenses publiques ?

Elsevier, du fait de son poids énorme, se comporte en monopole, se permet de donner des leçons de rigueur à l’État britannique d’un côté tout en pressurisant le secteur universitaire de l’autre. Il se trouve que nous, chercheurs, avons aussi le pouvoir de donner une leçon d’économie à Elsevier. Tout quasi-monopole non naturel étant néfaste pour l’économie, nous rendrions probablement service à la société en général en refusant désormais de travailler avec Elsevier, en refusant de référer les papiers soumis à une revue du groupe Elsevier, en refusant d’y envoyer nos papiers, ce qui in fine, devrait forcer Elsevier à mettre la clé sous la porte (d’une façon ou d’une autre).

En ce qui me concerne, je suis assez choqué par tout cela et désormais, je ferai mon possible pour m’abstenir de référer des papiers pour Elsevier, et je n’y enverrai plus mes papiers. Je privilégierai en priorité les journaux en accès libre et les journaux de sociétés savantes (comme Science ou Physical Review).

>> Photo FlickR CC : Campaign Against Arms Trade, martineno

>> Article initialement publié sur Matières vivantes

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  • ben le 2 novembre 2010 - 21:37 Signaler un abus - Permalink

    Juste un témoignage sur les pratiques douteuses de cet éditeur, j’ai récemment envoyé un article à un journal publié par Elsevier. J’ai fait corriger l’Anglais de l’article avant soumission par un traducteur officiel, ce que nous faisons régulièrement.

    Avant même d’être passé par les referees, l’article a été refusé pour mauvais usage de l’Anglais et sommé de ré-écriture, avec à la fin de l’email une publicité pour le service d’editing d’Elsevier.

    J’ai ralé, ils se sont excusés. Mais je pense que ce genre de pratique est courante de leur part envers toutes les soumissions d’article provenant de pays non anglophone.

    Un jour viendra ou les scientifiques se rendront compte qu’il est idiot de fournir gratuitement de la matière et son évaluation pour ensuite être contraint d’acheter ce que nous avons produit.

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  • Guillaume44 le 3 novembre 2010 - 19:19 Signaler un abus - Permalink

    Tout ceci est bien beau, mais comment on fait lorsque le journal à plus fort Impact Factor dans son domaine de recherche est édité chez Elsevier ? On s’auto-suicide en terme de publications dans son domaine pour avoir bonne conscience ? (mode ironique ON) PS : Moi aussi j’aimerais bien publier uniquement chez Science (mode ironique OFF)…

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  • Tom Roud le 3 novembre 2010 - 19:53 Signaler un abus - Permalink

    @ ben : oui, je connais des gens à qui exactement la même histoire est arrivée …
    @ Guillaume44 : ça dépend. Il y a des gens qui ont lancé des serveurs comme arXiv. Il y a des gens qui ont lancé PloS. Il y a des journaux d’associations de scientifiques (comme Physical Review). Tout cela a été créé par des scientifiques pour les scientifiques. Mais je comprends très bien le souci, c’est pour ça que les gens qui peuvent se permettre de faire carrière en boycottant les mauvais éditeurs doivent absolument le faire pour ceux qui ne le peuvent pas. Et c’est la responsabilité de ces mêmes chercheurs de promouvoir d’autre pratiques éditoriales; si ça doit passer par le fait de créer une nouvelle revue à haut indice d’impact mais gérée de façon communautaire, ils doivent le faire.

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  • Roud le 3 novembre 2010 - 19:57 Signaler un abus - Permalink

    @ ben : oui je connais des gens qui ont vécu exactement le même genre de mesaventure
    @ Guillaume : ça dépend. Il y a des gens qui face à ce constat ont lancé des serveurs type arXiv. D’autres qui ont lancé PloS. Il y a les journaux d’associations de scientifiques. Mais je comprends bien le problème, et c’est pour cela que les gens qui peuvent faire carrière sans passer par Elsevier doivent le faire. C’est aussi la responsabilité à mon avis des scientifiques seniors bien établis de faire en sorte de mettre en place un système éditorial par et pour les scientifiques.

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  • Jérôme le 6 novembre 2010 - 12:19 Signaler un abus - Permalink

    Hello

    En parallèle du sujet initial, je rebondis sur la partie concernant la coupe budgétaire annoncée de -40% dans le secteur universitaire anglais. D’après les infos que j’ai pu recueillir, les coupes seront différentes entre les volets Enseignement et Recherche, le premier étant littéralement étrillé au profit du second -relativement- épargné. Concrètement, le budget de la recherche semble maintenu tel quel jusqu’en 2015, mais ceci se traduit techniquement par une baisse, à cause de l’inflation.

    http://www.guardian.co.uk/science/2010/oct/20/spending-review-science

    Conséquence collatérale -non moins frappante- c’est la hausse prévue des frais d’inscription universitaire qui pourront atteindre près de 9000 pounds par année (auparavant plafonnée autour de 3000 pounds) !
    http://www.bbc.co.uk/news/education-11677862

    A la vue de cette tendance, motivée par “la crise”, je suis curieux de savoir comment va évoluer le système universitaire français (même si structurellement il est différent des pays anglo-saxons)…

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  • Tom Roud le 6 novembre 2010 - 14:42 Signaler un abus - Permalink

    @ Jérôme : je ne sais pas comment l’argent est ventilé en UK, mais aux US, les salaires sont “enseignement” et les grants “recherche”. Donc réduire le pool enseignement a un impact sur les personnels de recherche. Par ailleurs, les universités ont des grants internes, etc… sans compter que les étudiants en thèse sont probablement payés sur l’enveloppe enseignement.

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  • AlexM le 6 novembre 2010 - 16:31 Signaler un abus - Permalink

    Voir le rapport de juin 2008 remis au ministère sur l’information scientifique et technique, qui évqoue Elsevier :
    http://bibnum.over-blog.com/article-21400367.html

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