#6 – Mon métier? Traquer les escrocs

Le 21 avril 2011

Les enquêteurs chargés de débusquer les mauvais payeurs des crédits à la consommation agissent parfois à la lisière de la légalité. Vladimir est l'un d'eux. Il chasse sur les réseaux sociaux.

Dans un sondage réalisé en 2007 par l’Association Française des Sociétés Financières, 61% des sondés déclaraient avoir déjà eu un crédit à la consommation. Parmi cette proportion, un certain nombre d’entre eux prend chaque année le parti d’adresser un doigt bien senti à leur organisme de crédit ou à leur banque, refusant de les rembourser. Dès lors, il s’agit pour ces rebelles du crédit à la consommation de la jouer fine, avec un unique objectif, éviter coûte que coûte de raquer. Mais dans un système financier aussi crasseux, une telle démarche ne reste évidemment pas sans réponse. Dès cet instant, il y a fort à parier que ces réfractaires aient maille à partir avec les “enquêteurs”, de drôles de gonzes qui n’ont qu’un truc en tête, glaner les informations qui permettront de foutre la main sur les mauvais payeurs.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, banques, cabinets de recouvrement, d’huissiers, ou encore sociétés de crédit ne disposent pas de services spécialisés dans la traque des resquilleurs. La sale besogne est donc déléguée à des cabinets d’enquêtes, un domaine d’activité qui brille par sa discrétion. Les enquêtes individuelles menées par ces structures d’un genre particulier reposent toujours sur la recherche des mêmes informations : état-civil, adresse, téléphone, employeur, compte bancaire et patrimoine immobilier. Selon les cas, le client demandera simplement l’un ou l’autre des éléments à son cabinet d’enquête. Et quand il veut la totale, pas de problème, on lui fait alors “une solvabilité complète” selon le jargon consacré. Le couscous royal de la profession, en gros.

Légalement, les cabinets d’enquêtes disposent d’assez peu de moyens pour mener leurs investigations à bien. Pour ce qui est de l’état-civil, pas de problème, rien ne leur interdit de demander un acte de naissance dans n’importe quelle mairie de France. Pour le reste par contre, c’est clairement la guerre. Seuls les contacts avec la famille et les amis de la bête traquée sont autorisés pour gratter les informations. Autant dire qu’imaginer récupérer les informations bancaires ou la valeur du patrimoine d’un mec à moitié en fuite en appelant sa femme ou ses potes relève du fantasme. Par conséquent, les enquêteurs doivent ruser. Et franchir la ligne de la légalité. Pour ne pas dire la piétiner allègrement.

Vladimir, enquêteur

Vladimir, la trentaine, est justement enquêteur. Jeune homme aux propos d’une limpidité impeccable est le parfait client pour un journaleux. Il y a environ cinq ans, alors qu’il ne dispose d’aucun diplôme particulier, il répond à une annonce assez anodine.

Je cherchais du boulot et je suis tombé sur une annonce ANPE classique. La société machin recrute des enquêteurs-rédacteurs dans le cadre de ses travaux de recherche de débiteur. J’ai postulé et après un entretien sommaire, j’ai été embauché.

Vladimir est alors formé aux techniques d’investigation et se lance dans une activité où on lui demande de passer entre trente-cinq et quarante heures par semaine à traquer les réfractaires du crédit. Depuis cinq ans, l’essentiel de son boulot repose sur deux outils hors du commun, le téléphone et l’ordinateur. Lancé dans le bain, on lui explique rapidement que pour mener ses missions à bien, se contenter de rester dans les pointillés ne suffira pas. Comme les collègues, il se met alors à se faire passer pour les débiteurs recherchés et appelle des antennes administratives susceptibles de lui refourguer de la bonne came, comme le Pôle Emploi ou la Caisse d’Allocations Familiales. Un moyen rapide et efficace de savoir si la personne pistée y est inscrite justement.

Le recours à cette méthode éprouvée – elle est la base de la profession – les bons enquêteurs se distinguent alors par leur ingéniosité. Là où certains stalkent pour le plaisir, par jalousie voire par maladie, Vladimir gagne son pognon tous les mois en traquant ses proies sur Facebook ou Copains d’Avant, ne rechignant pas à l’occasion à utiliser quelques faux profils. Le reste est une véritable symphonie à la partition merveilleusement jouée. Coups de fil aux familles sous de faux prétextes, usurpations d’identité et faux rappels administratifs, aucune note n’est de trop pour que tout soit exécuté sans accroche.

Dans le métier des enquêteurs, chaque information, chaque détail a son prix. Cinquante euros pour une adresse, cent euros pour un compte bancaire, cent soixante-dix euros pour un trio adresse + téléphone + employeur, tout, absolument tout, est monnayable. Au revenu fixe qui tourne autour de 1.500 euros, Vladimir et ses collègues enquêteurs peuvent ajouter des primes qui peuvent passablement gonfler le salaire.

En gros, on nous demande de traiter un maximum de dossiers dans le mois. Chaque dossier traité – selon le nombre d’informations qu’il demande à gratter – représente un total de points. A la fin du mois, on totalise tous tes points et t’as une prime y correspondant. Moi je me fais 3.000 euros en moyenne, mais il y a des mecs qui palpent jusqu’à 4.500 ou 5.000 euros. Eux, ils ne font que des gros dossiers, des “solvas” complètes. Quand tu sais qu’une solvabilité complète est facturée 300 ou 400 euros hors-taxe aux clients et qu’ils en font plusieurs par jour… Bref, les meilleurs font des chiffres d’affaire de plus de mille euros chaque jour.

Étonnamment, on trouve même des avocats parmi les clients de ces cabinets d’enquêtes. Dans l’impossibilité de mettre la main sur des témoins importants, certains finissent par se résoudre à céder aux sirènes de ces détectives d’un genre particulier, avec les entorses légales que cela suppose. Le droit a parfois des raisons que la raison ignore.

“Les gros débiteurs ont l’habitude de notre boulot”

Quand on demande à Vladimir s’il ne ressent pas une gêne à l’idée de livrer en pâture des individus qui ont pris le parti de fuir des créanciers, le discours est réfléchi, toujours emprunt de la même fluidité.

Je ne cautionne pas forcément ce que le boulot m’impose, mais je me dis aussi que si je ne prends pas cet argent, un autre le fera. Et puis, on parle quand même de débiteurs qui ont signé un contrat. Il est normal qu’ils l’honorent. Si personne ne respectait ses engagements, ce serait l’effondrement du système bancaire. Ce qui me fait dire en fin de compte que dans ce métier, tu fais la pute, mais qu’il est tout de même important de recouvrir les sommes dues, pour l’économie du pays.

Comme dans tout conte moral, les enquêteurs n’ont d’ailleurs pas toujours le dernier mot. Si dans la plus grande majorité des cas, retrouver l’information requise par le client s’avère relativement aisée en bout de compte, il arrive que la proie fasse un sacré pied de nez à son chasseur. À partir du moment où le débiteur a contracté un crédit en recourant à un faux état-civil, l’investigation demeure quasiment impossible. Dans cette chaine alimentaire de l’information monnayée, il y a aussi le gros gibier, les mecs habitués à entuber le système. Eux ont souvent tout compris et connaissent l’existence des enquêteurs, à la différence de la grande majorité de leurs pairs chouraveurs.

Les gros débiteurs ont l’habitude de notre boulot. Quand tu les appelles en te faisant passer pour une administration ou un mec, ils te grillent direct et t’envoient chier. Et là, ça devient difficile pour nous. Mais malgré tout, ceux-là sont souvent inscrits au Pôle Emploi ou à la CAF. Avec un peu de patience, on finit parfois par les coincer.

Au delà de tout jugement de valeur – après tout y a t-il de mauvais moyens de gagner sa vie dans une société gangrénée par le fric ? – Vladimir a de quoi trouver quelques satisfactions dans son quotidien, son pécule mensuel mis à part. A la différence de nombre d’employés rongés par ce mal indicible qui mine nombre d’entreprises de service, ce garçon à l’oeil vif et au sourire digne se félicite d’exercer un métier “excitant“, chaque investigation, aussi courte soit-elle, n’étant jamais la même. Traquer les mauvais payeurs et les escrocs du système bancaire requiert une dose d’intuition chaque fois renouvelée et procure l’adrénaline propre à n’importe quel jeu basé sur le schéma du chat et de la souris. Il n’y assurément pas de mauvais métier.

Et pour un type de mon espèce qui se nourrit des coins mal rognés de notre société, ces basses oeuvres au profit des entreprises les plus méprisables de notre système constituent autant de sujets délectables. J’imagine que pour le lecteur aussi.


Crédits Photo FlickR CC : adamsmithjr / -Cirius-

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  • anotherJack le 21 avril 2011 - 11:17 Signaler un abus - Permalink

    Oui, bon, juste, au sujet du “si c’est pas moi, un autre le fera”, un argument souvent utilisé pour se justifier d’une activité peu reluisante, certes il est probable que s’il ne faisait pas ce boulot, le mal serait fait quand même, mais ça change rien au final sur le fait que c’est bien lui, et pas un autre, qui le fait. J’invite les personnes tentées par l’utilisation de cet argument tout comme celles qui l’acceptent comme une justification suffisante à chercher dans l’histoire quels types de personnages ont pu l’utiliser, et comment ils sont considérés avec le recul.
    Quant à empêcher l’écroulement du système bancaire, il me semble que les crises récentes ont assez bien démontré que la principale menace pesant sur ce système vient davantage de l’intérieur même des banques que de sa clientèle… mais merci d’être passé nous sauver.

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  • DDV le 21 avril 2011 - 17:24 Signaler un abus - Permalink

    La question posée à Vladimir de savoir si ça ne le gêne pas de rechercher des débiteurs ne voulant pas payer est à mon avis biaisée:

    1°) d’une part elle présuppose que le débiteur est forcément la partie faible, et le créancier la partie riche. Or on peut prendre l’exemple d’une petite société fournissant des biens à une grosse, et qui a du mal à se faire payer parce que l’entreprise trouve son intérêt à décaler ses paiements (avantages bancaires, fiscaux, etc.). cette analyse peut être étendue à des particuliers.

    2°) Là où ce métier est immoral, c’est qu’il s’affranchit de toutes les règles de protection de la vie privée. Qui sait ce qu’un personnage comme Vladimir peut faire des renseignements qu’il glane (chantage, etc.)? La police et l’administration fiscale ont ces possibilités, mais elles sont surveillées et doivent s’astreindre à des procédures. Ces organismes sont autant de petites STASI…

    Par ailleurs article très intéressant :)

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  • belladonne le 21 avril 2011 - 17:37 Signaler un abus - Permalink

    “Ce qui me fait dire en fin de compte que dans ce métier, tu fais la pute, mais qu’il est tout de même important de recouvrir les sommes dues, pour l’économie du pays.”

    Comme le dit anotherJack, ce genre de propos est d’une extrême naïveté… On parle tout de même d’un type de crédit dont le taux d’intérêt est la majorité du temps extrêmement élevé par rapport aux taux du marché ; des crédits sur lesquels les banques se font donc un joli profit. Et quand on sait qu’elles prêtent un argent qu’elles ne possèdent pas, je trouve ça amoral d’insinuer que les débiteurs qui ne paient pas on leur part dans la crise.

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  • hélène le 21 avril 2011 - 19:26 Signaler un abus - Permalink

    La division du travail, le salaire à la performance, le fait qu’il n’ait pas à entretenir de relations durables avec les personnes qu’il chasse, qu’il ne connaisse probablement pas le degré de mauvaise foi du débiteur … expliquent que Vladimir (ou d’autres) soit capable de faire le job sans trop se poser de question.
    Pour le reste, on s’invente tous des bonnes raisons de faire ce qu’on fait… (ici, le sacro saint respect du contrat ou carrement l’effrondrement du système bancaire).

    Le plus croustillant (ou dégoûtant) n’est pas là, c’est plutôt de voir comment les établissements apparemment respectables (banques, entreprises, établissements de crédit) externalisent une activité illégale. Ne devraient-ils pas être un peu responsable (pénalement j’entends) des pratiques de leurs sous-traitants ?

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  • Q&A le 23 avril 2011 - 2:39 Signaler un abus - Permalink

    L’usurpation d’identité, ça va chercher loin surtout depuis LOPPSI.
    Les traqueurs d’escrocs peuvent aussi finir en prison, non ?

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  • Gilbert Moignon le 23 avril 2011 - 12:34 Signaler un abus - Permalink

    L’article est bien écrit et amusant… Il change des articles niais que l’on peut habituellement lire sur notre profession…

    Cependant, tout le monde ne travaille pas de la même manière que Vladimir, même s’il est vrai que cela constitue la grande majorité d’entre nous.
    Travaillant désormais en freelance, j’arrive à mes fins en utilisant uniquement les sources ouvertes… Je me présente avec mon véritable nom… J’utilise uniquement la politesse et la sympathie pour rassurer la personne que j’ai au bout du fil… J’évite de la considérer comme un “escroc”, ce que la plupart du temps elle n’est d’ailleurs pas…

    Du coup mon travail est différent : je recontacte les gens qui ont déménagé et n’ont pu recevoir leur courrier. Cela m’est d’ailleurs arrivé moi même, parfois, d’avoir envie d’oublier une facture, puis de la payer après avoir reçu la relance…

    De temps à autre, je rencontre un très mauvais payeur : une personne qui n’a pas honte de ne pas recevoir ses communications et qui cherche effectivement à échapper à tout le monde, en vous riant au nez… A ce moment là, ayant travaillé dans des cabinets comme celui de Vladimir, les règles du jeu changent, mais c’est uniquement à ce moment là… Et encore ! Les règles de mon jeu, dans ce type de cas très rare, sont très en dessous de celles de Vladimir…

    Les cabinets d’enquête pour qui je travaille acceptent mon taux de réussite qui avoisine les 50%… Alors que d’autres travaillent avec un taux de réussite avoisinant les 80%… Mais ceux pour qui je travaille ne savent pas quelles méthodes j’utilise, ils pensent que je travaille comme eux, comme Vladimir… Et je ne leur dis jamais le contraire : ils imaginent qu’il est impossible de faire ce boulot sans prendre les gens que l’on cherche pour des imbéciles. Ils pensent que les gens ne sont pas responsables et ont développé une manière peu humaine de regarder les noms qui sont inscrits sur leurs dossiers. Cependant, ils ne sont pas les seuls à agir ainsi; de nombreuses entreprises dans de nombreux secteurs d’activités n’ont plus d’humanité lorsqu’elles considèrent leurs “clients”, et vous le savez tous très bien…

    Vladimir est un sale type, il a été pourrit par les entreprises dans lesquelles il a travaillé… De sales entreprises qui souvent ne respectent pas plus leurs salariés que les gens sur qui elles enquêtent…

    Dans quelques temps, j’aurais assez d’argent pour vivre à l’ombre de tout cela, car cotoyer des gens comme Vladimir fini par me peser; mais je ne pense pas que je ferais une activité tellement “plus propre”… J’ai peur de devoir faire une activité du même style car je vis dans le même monde que vous : dans une société mondialisée basée sur le profit.

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  • vincent le 24 avril 2011 - 17:38 Signaler un abus - Permalink

    Pourquoi critiquer ces métiers? où est l’immoral? traquer des hors-la-loi, car c’est ce que les débiteurs sont, et ce en utilisant tous les moyens (on va pas jusqu’à tuer des gens non plus dans ces enquêtes), je trouve ça plutot normal. Je veux dire, dans les métier d’enquêteurs, de détective, j’imagine qu’il n’y a que très peu de règles si on veut arriver à un résultat. Qu’est-ce qui est immoral? le mec qui ment pour retrouver un non-payeur, ou le non payeur qui contracte un crédit et qui ne paye pas? Et il y en a énormément, en tant qu’ancien banquier, je peux l’assurer. Mentir pour retrouver un débiteur, c’est gentillet. Cet article est donc vraiment intéressant et souhaitons à vladimir encore beaucoup d’enquêtes.

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