Piss Christ, les néo-réacs réécrivent le monde

En s'attaquant à l'oeuvre Piss Christ, les catholiques traditionalistes emploient une vieille méthode bien à eux : réécrire le monde pour imposer leur mode de pensée... quitte à nier toute science, comme le démontre Denis Colombi.

Il y a d’abord eu les attaques contre la théorie de l’évolution, à grand coup de constructions pseudo-scientifiques mais vraiment religieuses qui ne valent pas beaucoup mieux qu’un mauvais plat de spaghetti. Il y a, depuis peu, l’extension de ce « combat » contre l’astronomie, la condamnation renouvelée de Galilée et le retour tonitruant de la Terre au centre de l’Univers. Il y a eu, surtout, juste à côté de chez vous, la destruction d’une œuvre d’art dans une indifférence presque totale. Et, dernier épisode de cette triste série, ce sont les théories du genre, introduites dans les programmes d’éducation sexuelle du collège, qui font l’objet des assauts des néo-réactionnaires. A chaque fois, la même stratégie : occuper le terrain pour re-définir le monde à leur avantage. Et ce qui est inquiétant, c’est que ça marche.

« Naturaliser » la sexualité pour en nier la création sociale

C’est donc Christine Boutin, des « associations familiales chrétiennes », l’enseignement catholique et quelques autres qui ont décidé de s’en prendre aux théories du genre au moment où celles-ci apparaissent dans les cours d’éducation sexuelle du collège – bientôt, ils tomberont sur les manuels de sciences économiques et sociales et pousseront sans doute les mêmes cris d’orfraie.

L’objet de leur ire ? L’idée qu’il faut différencier le sexe du genre, en considérant le sexe comme une donnée biologique et le genre comme une construction sociale. Ce que l’on appelle également les gender studies, et autour desquelles se rassemblent des disciplines aussi variées que la philosophie, l’anthropologie ou la sociologie, s’attachent à montrer que ce que nous attribuons comme étant des caractéristiques « féminines » ou « masculines » – comme la douceur aux femmes et la force aux hommes, le romantisme fleur bleu aux premières et le sexe sans sentiment mais avec alcool aux seconds (voyez l’image suivante si vous ne me croyez pas…), etc. -, loin de reposer sur des différences de « nature » sont des constructions sociales. Et ces constructions sociales débouchent sur des traitements différenciés et des inégalités.

Un bel exemple de construction du genre : le « steak and blow job day », une soi-disante réponse masculine à la St-Valentin parce que, bien sûr, la fête des amoureux, c’est pour les gonzesses, les mecs, ça veut du sexe et de la bidoche…

J’ai déjà longuement documenté cette approche sur ce blog. Il s’agit aujourd’hui de quelque chose de tout à fait classique pour les sciences sociales, à tel point que Science-Po Paris les a rendu obligatoire pour tous ses étudiants. Et c’est pas du luxe. Ces travaux montrent par exemple que les stéréotypes de genre sont très prégnants à l’école : à niveau égal, les enseignants ont des attentes plus fortes pour les garçons – dont on pense toujours qu’ils en ont « sous le pied » – que pour les filles – toujours perçues comme de bonnes petites travailleuses scolaires qui tournent à pleine capacité ; les sanctions au collège viennent raffermir la construction de la masculinité des garçons.

Il en va de même dans le domaine de la sexualité : le genre des individus ne peut se réduire à leur sexe. Que l’on pense par exemple à la façon dont l’homosexualité féminine est érotisée pour le regard masculin, au point de constituer une catégorie pornographique à part entière : on voit bien que les pratiques sexuelles, loin d’être fixées par une donnée biologique, sont un produit social.

Si les femmes sont plus nombreuses à pouvoir se livrer occasionnellement à des pratiques lesbiennes – dans un récent numéro de Place de la Toile, Marie Bergstorm soulignait que sur les sites de rencontre libertins, les femmes se signalaient plus souvent que les hommes comme « bisexuelles » – c’est parce que la sexualité est une construction sociale. Le simple enfermement dans des catégories hermétiques, la bisexualité étant toujours perçue comme un mensonge à soi-même surtout si elle est masculine, témoigne déjà de ce que la société travaille nos comportements sexuels.

Evidemment, rien de tout cela ne trouve grâce aux yeux des intégristes chrétiens. L’objectif de ceux-là est de revenir coûte que coûte à une vision aussi naturalisante que possible de la sexualité. Notamment parce que celle-ci permet de dévaloriser et d’exclure l’homosexualité, bête noire ce christianisme politique qui se donne à voir de plus en plus dans les médias.

On peut avoir un sentiment de malaise face à ces gesticulations : est-il bien utile de prendre la peine de répondre à des gens qui sont non seulement totalement incompétents à comprendre ce dont ils prétendent parler – comme nous allons le voir dans un instant – mais qui en outre ne constituent qu’un groupe minoritaire au sein de la société et, du moins je fais l’effort de l’espérer, au sein de ce qu’il faut bien appeler la communauté chrétienne ? N’y a-t-il pas une formidable perte de temps à essayer de répondre à des excités qui sont simplement incapables de mettre le nez hors de ce qu’ils croient être la vérité révélée ?

Quand Christine Boutin se fait des films de « genres »

Ce que nous a enseigné l’affaire Piss Christ, ou, du moins, ce qu’elle aurait dû nous apprendre, c’est que ce qui n’est pas défendu finit par être détruit, y compris par des groupes minoritaires mais suffisamment excités pour occuper l’espace public. Personne n’a cherché à expliquer ce qu’était l’oeuvre « Piss Christ » d’Andres Serrano, ce qui a laissé toute la place à la bêtise des intégristes qui n’ont eu aucun mal à convaincre qu’il ne s’agissait que d’une provocation sans valeur dont la perte n’avait pas à être pleuré.

Même un défenseur patenté de la liberté d’expression comme Daniel Schneidermann s’est fait avoir : dans un post publié quelques jours après, il moquait la photo en question, oubliant l’offense faite à la plus élémentaire liberté d’expression. Puisque c’est de l’art contemporain et qu’il ne l’apprécie pas – surtout si c’est de l’art qui se vend… – Daniel Schneidermann pense que tout cela n’est pas très grave… On se demande ce qu’il aurait dit si les mêmes intégristes s’en étaient pris à une oeuvre un peu plus légitime, comme un Caravage, qui, il fut un temps, ne soulevait pas de moins grandes indignations…

Il en va de même pour les théories du genre. La stratégie des intégristes est d’ailleurs la même : pour « Piss Christ », il s’agissait d’imposer une lecture unique de l’œuvre comme un blasphème ou une provocation volontaire, évacuant le sens chrétien et modeste que peut avoir l’œuvre ; pour les théories du genre, il s’agit d’évacuer pas moins que la valeur scientifique des travaux attaqués pour les ramener à une simple question d’opinion ou d’option plus ou moins philosophique, en fait purement personnelle. La lettre de Christine Boutin est particulièrement explicite là-dessus :

Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? Comment peut-on présenter dans un manuel, qui se veut scientifique, une idéologie qui consiste à nier la réalité : l’altérité sexuelle de l’homme et la femme ? Cela relève de toute évidence d’une volonté d’imposer aux consciences de jeunes adolescents une certaine vision de l’homme et de la société, et je ne peux accepter que nous les trompions en leur présentant comme une explication scientifique ce qui relève d’un parti-pris idéologique.

Ce qu’oublie la si fièrement « ancienne ministre », c’est que les travaux qu’elle stigmatise sont le produit d’enquêtes, qu’ils s’agit de résultats scientifiques, les exemples cités ci-dessus en témoignent. Ce qu’elle présente comme la « réalité » butte sur des faits étonnamment réels : il y a une variété de pratiques sexuelles chez les êtres humains qui dépassent très largement ce qu’un représentant de l’enseignement catholique appelle, dans le Figaro, « l’anthropologie chrétienne ». Car l’anthropologie est une science, et donc parler d’anthropologie chrétienne est aussi crétin que de parler de « physique chrétienne » ou de « biologie musulmane ».

Ce que cache donc cette attaque contre les théories du genre, c’est donc une attaque plus générale contre la science, la raison et, finalement, le plus bel héritage de la modernité. C’est une attaque réactionnaire. Elle se présente sous le masque du respect de la position de la chacun et de la « neutralité républicaine ». C’est une attaque néo-réactionnaire.

Frapper une oeuvre à terre ou la stratégie Piss Christ

« Définir la situation » est le mot clef : toutes ses attaques, même émanant de groupes minoritaires, ont pour objectif d’imposer une définition particulière des choses qui, une fois acceptées par des personnes moins convaincues par le cœur du discours intégriste, laisseront celui-ci donner libre cours à leur haine. « Piss Christ » a été redéfini comme simple provocation.

La « théorie de l’évolution » est redéfinie comme une simple hypothèse dont on est pas vraiment sûr, alors que l’évolution est un fait scientifique, confirmé par des milliers de fossiles, d’observations et d’indices, et que les théories de l’évolution, au pluriel, portent sur les explications à donner de ce fait (selon que l’on privilégie, par exemple, la sélection du plus adapté ou la sélection sexuelle) et sont, elles aussi, solidement argumentées. Une fois que l’on a accepté ce premier message, qui, en invoquant le respect de la liberté de pensée de chacun, se veut présentable, on est amené à reconnaître le bien-fondé du reste de la position intégriste.

La stratégie néo-réactionnaire est complétée par un choix assez subtil des cibles contre lesquelles lancer des offensives : attaquer là où il se trouve peu de personnes pour venir défendre les idées que l’on veut abattre. Il s’est trouvé peu de personnes pour défendre l’art contemporain attaqué au travers de « Piss Christ » parce que l’on n’a pas fait assez d’efforts pour diffuser et rendre accessible celui-ci. La théorie de l’évolution est certes bien diffusée, mais peu de gens ont une connaissance un peu fine de la différence entre un fait et une théorie, et les thèses darwiniennes sont généralement mal connues ou saisies avec des biens importants, souvenez-vous.

Avec des arguments un peu pédants, un créationniste peut semer le doute chez quelqu’un qui n’a qu’un très vague souvenir de ses cours de SVT de collège. Voilà pourquoi l’astronomie est, pour les plus motivés des intégristes, la nouvelle frontière : peu de gens connaissaient les démonstrations, parfois anciennes, du mouvement des astres et peuvent se laisser avoir par un discours un peu assuré et d’apparence cohérent même si le contenu est complètement délirant.

Et bien sûr, c’est exactement ce qui se passe avec les théories du genre. Celles-ci sont d’usage essentiellement universitaire, parfois militant du côté des féministes. Elles n’ont fait l’objet d’une vulgarisation au mieux limitée au pire franchement confidentielle. Il faut entretenir une certaine proximité avec les sciences sociales pour avoir été en contact avec elles.

Et leur caractère contre-intuitif, leur refus du naturalisme primaire et leur goût pour l’utilisation des situations marginales pour éclairer les problèmes dominants – comme l’étude de la transexualité pour comprendre la construction de toutes les sexualités, y compris « hétéro » – achève de les rendre fragiles à une entreprise de « définition de la situation » menée avec suffisamment de conviction. Et comme il n’y a pas de petits artifices rhétoriques, on va les renommer « théories du gender » parce qu’un terme anglais fait encore plus peur et souligne bien que c’est un truc américain pas bien de chez nous…

Une fois ceci posé, on comprend qu’il est essentiel de prendre la défense des théories du genre contre les attaques des néo-réactionnaires, aussi minoritaires et fermés à la discussion soient-ils. C’est qu’un groupe minoritaire peut avoir un grand pouvoir s’il parvient à imposer sa définition de la situation, encore plus s’il parvient à s’approprier une « neutralité républicaine » dont il ne connait que le nom.

Il arrivera toujours un moment où la science sera en désaccord avec les religions. Dans ce cas-là, le devoir d’un Etat qui se veut laïc au point de vouloir en faire le quatrième terme de sa devise nationale sera toujours de trancher du côté de la science. Car ce n’est qu’à cette condition qu’il peut réaliser la sacro-sainte laïcité, cette règle que l’Etat s’impose à lui-même de ne reconnaître aucune religion. On pourrait espérer que Luc Chatel adresse cette réponse à Christine Boutin. On pourrait même rêver que les nouveaux hérauts de la laïcité se manifestent plus ici que pour le moindre bout de tissu qui passe. Mais peut-être que l’on berce d’illusions…

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Article publié initialement sur Une heure de peine

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