Les bébés cachés des 35 heures

En période électorale, le débat sur le temps de travail se limite à une approche productiviste ou sociale. En oubliant le facteur de la natalité, lequel révèle la mauvaise foi des partis, et leur difficulté à déterminer la bonne problématique.

Une déclaration du Secrétaire d’État Frédéric Lefebvre est passée inaperçue : le sarkoziste canal historique a fait sienne la mesure politique que honnit pourtant son camp. Lefebvre a déclaré qu’il fallait revenir aux 35 heures pour faire baisser le chômage en France !

En réalité pas vraiment, mais presque : il a plutôt affirmé que nous avions un taux de chômage élevé car :

Il faut dire la réalité : parce qu’on a un taux de natalité beaucoup plus important que beaucoup d’autres pays.

J’aime beaucoup le « il faut dire la réalité » de notre Secrétaire d’État.

Je l’aime d’autant plus que cela revient à faire des 35 heures une réalité tout aussi substantielle. En effet, l’affirmation du Secrétaire d’État se fonde sur la même « théorie » économique : celle qui voit le nombre d’emplois comme un gros gâteau dont la taille est intangible et qu’il est donc d’autant plus difficile – voire impossible – à partager qu’il y a de convives. Ce que nous dit le Secrétaire d’État est, en effet, que nous avons des chômeurs parce que le nombre de convives (d’actifs) augmente dans notre pays en raison des naissances nombreuses alors qu’ailleurs, il stagne (un ailleurs qui se réduit à la seule Allemagne décidément le seul point de comparaison dont disposent les hommes politiques de droite). Et comme le gâteau (le nombre d’emplois) reste le même, cela fait autant de chômeurs.

Pourquoi les chômeurs français sont-ils privés de gâteau?

C’est très exactement un raisonnement de ce type qui a justifié, du moins pour les plus économiquement naïfs des socialistes, l’adoption des 35 heures, à la fin des années 1990. Car, au moins, les socialistes avaient la vertu d’aller au bout de leur raisonnement : si le problème est que le gâteau (le nombre d’emplois) est fixe, et que le nombre de convives augmente, alors il n’y a qu’une seule solution : diminuer la taille de la part de gâteau de chacun (baisser le nombre d’heures travaillées) pour que tous puissent manger (qu’il n’y ait plus de chômeurs)1.

Au contraire, le gouvernement auquel appartient Frédéric Lefebvre a adopté tout une série de mesures qui, d’une part, augmentent le nombre de convives et qui, d’autre part, accroissent la part de gâteau de ceux qui ont la chance d’en avoir une. La réforme des retraites conduit, en effet, à ce que les plus de 60 ans ne partent pas à la retraite, augmentant d’autant le nombre d’actifs. Le maintien de la défiscalisation des heures supplémentaires (au-delà des emplois bénéficiant de réduction de charges) conduit les actifs en emploi à travailler des heures qui auraient pu être effectuées par des chômeurs.

Et ceci est d’autant plus cruel qu’en effet, le Secrétaire d’État a raison à court terme : lors d’une crise de demande massive, comme celle que traverse notre économie, le nombre d’emploi ressemble à un gros gâteau qui n’augmente pas -la demande étant insuffisante pour inciter les entreprises à accroître leur production, et à embaucher pour cela.

Mais ce raisonnement ne vaut que dans des circonstances exceptionnelles et à court terme. Sur le long terme, le nombre d’emplois s’ajuste globalement au nombre d’actifs. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement : tout actif est par définition capable de travailler et, pour autant que le marché assume sa fonction coordinatrice, il n’y a aucune raison qu’il ne puisse échanger sa production, ou ses capacités productives, avec d’autres acteurs. Plus le nombre d’actifs grandit, plus la production s’accroît. C’est pour cela que le taux de croissance potentielle d’une économie ne dépend que de deux choses : ses gains de productivité et la croissance de sa population active. Le gâteau ne possède pas une taille intangible : il grossit avec le nombre de convives – pour la simple raison que chaque convive en produit sa part.

Nombre d'emplois rapportés à la population active en France de 1968 à 2005.

Et c’est bien ce qui s’est passé en France jusqu’à la crise de 1975. Le problème de la France est le fait que son économie n’a jamais été capable de récupérer, par la suite, durant les phases de croissance rapide, par des créations d’emplois plus importantes que celle de l’augmentation de la population active, les conséquences des périodes de croissance faible ou négative, qui entraînent une croissance du nombre d’emplois plus faible que la population -voire même des destructions d’emplois. Les créations d’emploi soutenues entre 1985-1990 et 1997-2001 n’ont pas compensé les périodes de destruction (1975 ; 1984-1985 ; 1991-1993) ou de faible croissance.

C’est cela qui caractérise en propre l’économie française (et, dans une moindre mesure, les économies européennes), notamment en comparaison avec les États-Unis, où ce phénomène ne s’est pas produit. L’économie américaine a même inséré des dizaines de millions de travailleurs immigrés.

Article publié initialement sur le blog Sans rationalité et sans finalité sous le titre Exclusif : Frédéric Lefebvre est favorable aux 35 heures.

Photos FlickR PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales fablibre ; Paternité nerissa’s ring.

  1. Ce qui n’interdisait pas de soutenir les 35 heures pour d’autres raisons (ce qui était mon cas) -à commencer par le fait qu’il est tout aussi légitime d’utiliser les gains de productivité d’une économie pour travailler moins que pour accroître le pouvoir d’achat, le but ultime de l’économie n’étant pas de faire travailler les individus, mais d’accroître la satisfaction qu’ils tirent des biens et services produits -ce qui peut passer par plus de temps libre. []

Laisser un commentaire

  • Megwatmwala le 4 septembre 2011 - 14:38 Signaler un abus - Permalink

    Non non chouchou, quand il y a plus de travail,

    il y a plus de travail

    d’ailleurs vous n’avez jamais travaillé de votre, et vous n’allez pas travailler

    le problème est règle : sauf dans la tete d’un singe hypocrite ou cynique !

    https://singularite.wordpress.com/trouvez-moi-une-seule-personne-qui-travaille-ce-netait-quun-aperitif-pour-le-moment/

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • FennNaten le 4 septembre 2011 - 19:14 Signaler un abus - Permalink

    Le gros problème en France en matière d’emploi, ce n’est pas tant l’offre et la demande de manière globale que l’offre et la demande réparties par secteur.
    Nous vivons dans un pays où l’éducation est telle que l’on demande aux enfants de se choisir une voie très tôt pour les engager ensuite dans des études longues sur le secteur choisi. On les surcharge de connaissances plus ou moins pointues alors qu’ils sont encore jeunes, et on les “formate” de façon à ce qu’ils limitent leurs horizons. C’est une gigantesque erreur, une machine à produire des chômeurs en masse.
    Lorsque le jeune (ou moins jeune) se retrouve tôt (filière sans débouchés) ou tard (licenciement d’un secteur en perte de vitesse) à grossir les rangs des demandeurs d’emplois, persuadé de ne savoir faire qu’une chose, persuadé qu’il est trop tard pour changer de voie, il prospecte dans ce qu’il sait faire pendant bien trop longtemps avant d’oser le changement. Ses ressources mentales aussi bien que matérielles épuisées, il se retrouve coincé.
    Le système français est trop figé, hiérarchisé, lent à évoluer, et il en est de même pour ceux qui en font partie.
    Les “conseillers Pôle Emploi” se contentent bien trop souvent de fournir aux chômeurs des annonces et de leur apprendre à envoyer des cv en masse, là où il faudrait plutôt réaliser et enseigner le fonctionnement de l’étude de marché, et faciliter la reconversion professionnelle. Le français est statique, et on le pousse toujours à “se dégotter une situation stable”: s’installer dans une ville pour ne plus en bouger, trouver un poste fixe, fonder un foyer, s’enraciner. Mais c’est s’éloigner des réalités d’une situation globale en perpétuel mouvement: les mÅ“urs et habitudes de consommation changent en permanence, de nouveaux métiers émergent, d’autres disparaissent, les différences entre chaque génération s’accentue rapidement…
    On ne peut plus fonder aujourd’hui une économie pérenne à partir d’une vision du monde périmée. L’adaptabilité, cela s’enseigne.
    Mon analyse est peut-être simpliste et un poil radicale, mais c’est le fruit de ma brève expérience. Sorti de fac avec un diplôme inutile, me rendant compte que j’étais inemployable, il m’a fallu effectuer de moi-même l’analyse de mes capacités, l’analyse du marché de l’emploi, la recherche d’une formation en adéquation… Au final, après avoir changé complètement d’orientation et de localisation géographique, je suis passé de “demandeur d’emploi” à “courtisé par les entreprises”, en me positionnant sur un secteur où l’offre surpasse la demande. C’est le genre de chose qui passe lorsqu’on est jeune, mobile et décidé (bien qu’il faille forcer la main aux administrations pour que le processus puisse se faire en moins de deux ans), mais tel que notre système est fait, ce serait malheureusement un véritable parcours du combattant pour quelqu’un de plus âgé et “établi”, alors qu’il s’agit à mon sens d’une des meilleures solution pour lutter contre le chômage.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Worti le 4 septembre 2011 - 22:49 Signaler un abus - Permalink

    Le gros problème en France en matière d’emploi, et comme partout ailleurs, c’est même pas que le travail ça pue.
    C’est la conviction profonde et intime qu’il faut bosser pour vivre. Qu’il faut vivre pour bosser.
    Que vivre, se loger, manger soient subordonnés au sacro-saint travail.
    Quand les gens auront intégré ce problème éthico-philosophique basique, on pourra peut-être réfléchir à un monde qui laisse pas crever les trois quarts de l’humanité pour faire vivre le dernier.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Galuel le 5 septembre 2011 - 9:02 Signaler un abus - Permalink

    Très bon article !

    Deux remarques cependant :

    1) La courbe “Nombre d’emplois rapportés à la population active en France de 1968 à 2005.” aurait gagné à être la proportion “Nombre d’emplois / actifs” qui aurait pu montrer une zone de ratio de stabilité et aurait appuyé le propos.

    2) L’excellente remarque “il n’y a aucune raison qu’il ne puisse échanger sa production, ou ses capacités productives, avec d’autres acteurs” est faussée par le fait qu’il y a une raison qui justement bloque cette possibilité : Le système monétaire.

    En effet un système monétaire de type Minitel, centralisé, asymétrique, n’a pas les capacités de transformer tous les acteurs en producteurs autonomes au contraire d’un système monétaire à Dividende Universel ou à crédit symétrique qui lui permet comme TCP/IP sur internet à chaque acteur d’être à la fois consommateur et producteur de façon neutre et symétrique.

    Mais sans comprendre ce point on ne fait qu’une incantation à une possibilité d’économie réellement neutre, symétrique et libre, on n’en donne pas la cause principale qui permet de la réaliser.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • David20cent le 5 septembre 2011 - 10:37 Signaler un abus - Permalink

    Il ne faut pas oublier que ces fameuses ” 30 glorieuses” sont surtout la suite logique d’une guerre abominable qui à laissé l’Europe en ruine. Pas la peine de faire les malins et de faire croire ou ignorer le fait que tout ce qui à fait tourner ce putain de 20 ème siècle est l’industrie de l’armement.
    Et une vie au smic n’est jamais qu’une vie d’esclave. Un salaire qui ne permet que de manger et de se mettre à l’abri. Un smic n’est pas un salaire mais juste un investissement pour que l’esclave revienne le lendemain, reposé et pas trop malade…
    Hélas on apprend aussi à l’esclave à respecter et défendre son maitre : ” Sans moi tu meurs”
    Faudrait penser à le vérifier…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
1 ping

Derniers articles publiés