Une incertitude primaire

Le 10 octobre 2011

Arnaud Montebourg a surpris les instituts de sondage et les favoris de cette primaire socialiste. Mais qui d'autre ? Épisode peu étonnant pour le philosophe Jean-Paul Jouary, penseur de ces moments (in)attendus.

En aucun cas et d’aucune manière le passé par lui-même ne peut produire un acte.

– Jean-Paul Sartre, L’être et le néant

Prisonnier d’un de ces embouteillages dont Paris a le secret certains dimanches soirs, la radio m’apprend que l’Université du Tennessee vient de réaliser un super-ordinateur appelé Nautilus, censé posséder la capacité de prédire l’avenir en analysant des centaines de millions d’articles de presse anglophones et des rapports gouvernementaux américains. Il s’agit pour ses concepteurs de “prévoir le comportement humain à grande échelle”, en associant des localisations géographiques à des fréquences de mots comme “bonheur” ou “malheur” selon des méthodes de calcul, précisent-ils “très proches des algorithmes utilisés dans les prévisions économiques”.

Cela devrait inquiéter, puisque ces algorithmes n’ont pas permis de prévoir la crise des subprimes, mais cet ordinateur a déjà réussi, apprend-on, à prévoir la révolution tunisienne et le lieu où se cachait Ben Laden (à 200 km près !) une fois que ces événements ont eu lieu. Diantre ! Ces chercheurs, comme les commentateurs de Nostradamus, ont donc déjà prédit le passé.

Tandis que je rêvassais dans mon embouteillage je réalisai que, pour l’éviter, j’avais pourtant suivi à la lettre les prévisions de “Bison futé”, lequel avait recommandé d’éviter d’approcher la capitale après 18 heures. J’avais donc avancé mon départ d’une heure. Or, à 17 heures, s’était formé un bouchon géant. “Bison futé” s’était-il trompé dans ses prévisions ? Sans doute pas : ses prévisions s’appuient sur les horaires et itinéraires projetés par les automobilistes, tels que les révèlent de puissantes enquêtes.

Mais tant de gens avaient comme moi décalé d’une heure leur retour pour suivre les conseils de “Bison futé”, que nous nous étions ajoutés à ceux qui, ayant eu l’intention de revenir à cette heure-là, avaient bien sûr conservé leur projet. Du coup, c’est parce que la prévision était pertinente que la réalité ne lui correspondait plus. Je me dis alors que, pour des humains, avoir connaissance du futur qui peut découler de leurs projets présents les conduit à modifier leur comportement présent, donc le futur qui peut en découler. C’est alors que me revînt une phrase qui se trouve dans L’être et le néant de Jean-Paul Sartre : “En aucun cas et d’aucune manière le passé par lui-même ne peut produire un acte”.

Bien sûr, il faudrait être fou pour prétendre que nos choix ne sont en rien engendrés par les circonstances, notre passé individuel et collectif, les tendances lourdes qui agissent sur le mouvement des sociétés pour l’essentiel à notre insu. Tout événement trouve dans les événements qui le précèdent, sinon une “explication”, du moins autant d’éléments qui permettent d’en éclairer la genèse à tel moment et en tel lieu. Pour autant, cet événement était-il déterminé par ce passé comme une sorte de nécessité unique ? N’y avait-il d’autres possibles ? Pour défendre cette idée, point n’est besoin de partager avec Descartes par exemple une conception métaphysique de la “Liberté” du sujet, qui aurait reçu de Dieu une âme spirituelle munie d’une “Volonté” échappant à tout déterminisme.

Après tout, Marx avait souligné dans toute son œuvre que “ce sont les hommes qui font l’histoire, mais dans des conditions déterminées”. Les conditions peuvent être déterminées, l’histoire demeure tout de même l’œuvre des hommes. C’est pourquoi Marx remarquait aussi que “l’histoire a toujours plus d’imagination que nous”. Non que nous manquions d’imagination, d’ailleurs : c’est même parce que nous imaginons un certain futur que, ce futur nous effrayant ou nous séduisant, nous modifions nos façons d’agir de sorte que le futur que nous imaginions ne peut jamais se réaliser. Si la devise anarchiste “Ni Dieu ni maître” a un sens, c’est bien lorsqu’on l’applique au temps. Jamais le futur ne sera écrit dans les pages du présent.

Toujours bloqué dans mon embouteillage, la même radio me délivre comme chaque jour ou presque un sondage sur les intentions de vote des Français pour la prochaine élection présidentielle de 2012. Pour être bloqué dans son véhicule on n’en reste pas moins philosophe : Nautilus, “Bison futé”, sondages, ces trois choses me sont apparues comme liées sur l’essentiel, une même prétention à nier la créativité du temps. Si le 21 avril 2002 Lionel Jospin s’était retrouvé derrière Le Pen au premier tour de la présidentielle, c’est bien parce que, sondages aidant, les électeurs de gauche étaient si certains qu’ils n’en serait rien, qu’ils avaient choisi de lui faire savoir leur mécontentement en votant plus à gauche au premier tour. C’est ainsi qu’une certitude connue devient une erreur dès lors qu’on prétend qu’un certain futur est inscrit dans le présent. Un sondage ne pré-voit jamais l’avenir : il indique ce que cet avenir serait si rien ne changeait entre-temps. Mais, puisqu’il prétend pré-voir, il change le présent donc l’avenir.

Tout sondage d’intention de vote est donc un moyen de peser sur le cours des choses. Au lieu de faire circuler la parole comme lors des mouvements récents avec les réseaux sociaux, ce qui permet de créer un avenir à partir des aspirations communes, ces sondages donnent à chacun l’illusion qu’un certain avenir existant déjà, il ne reste plus à chacun qu’à s’y adapter pour le meilleur et surtout pour le pire. En 2011, cette fabrique d’illusions a été élevée à la hauteur d’une véritable stratégie. Il faudra y revenir.

NB : Sur la possibilité d’imposer par le haut une campagne qui sème le doute sur de véritables catastrophes humaines (amiante, tabac, réchauffement climatique) lire le livre de Stéphane Foucart Le populisme climatique. Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science, que viennent de publier les éditions Denoël. On y trouve même une description des moyens d’utiliser Internet, non pour développer une réflexion et un dialogue citoyens, mais pour en dévoyer au contraire le contenu.


Illustration: Marion Boucharlat

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