Journalisme musical: quelles options pour quel avenir?

Le 1 octobre 2010

Le journalisme, c'est comme la musique : on l'aime et on y croit. C'est pourquoi OWNImusic veut que la figure du journaliste musical reste un phare au bout du tunnel de nos vies rabotées.

La presse écrite souffre, les maisons de disques tanguent. Au rythme des annonces de baisse des volumes de vente, s’ajoute la mélopée des inquiétudes sectorielles. Et naturellement, les regards se tournent vers les victimes parmi les plus exposées de ces troubles industriels : les journalistes musicaux. Quelle place pour leur expertise quand celle-ci, diluée dans le flot de la prise de parole des amateurs, voit son impact sur l’image d’un disque considérablement amoindrie ? (On laisse ici de côté un débat bien plus ancien sur les conséquences des critiques sur les ventes).

Dans l’ancien temps, le journaliste musical avait un rôle défini par l’organisation de la vente de disques. Le label ou le distributeur concentrait sur cet interlocuteur les informations B2C relatives à la date de sortie et aux points de vente. Le journaliste signalait la disponibilité du disque au grand public, dans un système où l’information était rare, alors même qu’on achetait des disques sans les avoir écoutés. La possibilité d’annoncer l’existence d’un disque posait donc les fondations de la crédibilité journalistique, étayée par cet accès privilégié à l’information. Le journaliste bénéficiait du prestige « d’en être ». Le sens de son opinion autorisée venait en deuxième lieu.

L’échelle de l’évaluation des avis journalistiques

Dans nos époques troublées, le journaliste n’a plus le monopole de l’information et doit donc son statut à la seule teneur de ses avis. Comment en mesurer la valeur ? Quelle est l’échelle d’évaluation ? Est-ce la somme des mots-clés insérés dans une chronique ? Car on connaît l’obligation qu’ont les pigistes de Télérama d’écrire « clair-obscur » ou « bleus à l’âme » dans une chronique d’un album de chanson française. On sait la malédiction qui a frappé les Inrockuptibles pendant toute la décennie 2000, imposant à ses rédacteurs les termes « bidouilleur de génie » et « sorcier du son » dans toutes les chroniques de musique électronique. Et l’on n’ose évoquer sans frémir la domination brejnevienne du duo « décalé » & « déjanté », impitoyables équarisseurs bordant le moindre demi-feuillet du côté de chez Nova & Technikart.

Non, la valeur de la parole du journaliste viendra plutôt de la reconnaissance de son positionnement par le grand public, pour continuer de se détacher du frère ennemi de toujours : le critique amateur, désormais sacralisé par la dictature populaire de « l’avis consommateur ». Il va s’agir de se distinguer, et par le haut. Hardi, guérillero, choisis ton camp : cinq nomenclatures de carrière sont possibles.

Me, Myself and Moi

Trempant sa plume dans le sang des vierges sacrifiées sur l’autel des mythes antiques, tartinant son érudition sur le clitoris de nos ignorances, ce dernier des braves investit la langue d’une mauvaise foi qui signale les meilleurs.

1. L’utra-défricheur. Dérivé de l’ancienne posture de l’initié. C’est celui qui continue d’être informé avant tout le monde. Aujourd’hui, il doit pour cela extrêmiser la démarche et déclarer adorer écouter des démos de Folk Progressif Tatare pendant l’orgasme, pour rester « preum’s ». Le risque : le syndrome de Charles-Edouard, l’érudit relou qui saoûle les meufs en soirée avec ses tirades très progressives elles aussi.

2. L’archiviste. Capitalise sur sa culture pour se poser en guide dans la touffeur de la musique moderne. C’est l’opposé de l’ultra-défricheur. Celui-ci la joue conservateur de musée et commissaire d’exposition, dont le jugement se pare de connaissance historique. Le risque : le syndrome de Tron, où quand malgré tous ses efforts on se fait avaler par la machine (les algorithmes de Google en l’occurrence, plus en phase avec les pratiques actuelles de consommation boulimique de la musique).

3. Le troubadour. A déserté le terrain du fond pour celui de l’entertainment. Rendu au rang de conteur, le journaliste légitime ainsi narrer ses versions toutes personnelles de la Grande Geste du Folk Progressif Tatare. Le risque : le syndrome du bouffon (dit aussi de la patrickeudelinisation). Réduit à sa caricature, le troubadour fourgue des pitreries qui fond oublier le sujet qui les motive.

4. Le post-journaliste. La valeur de ses avis vient de la charge narcissique qu’ils étalent. Déjà ricanant et satisfait comme un parfait réac, confit dans sa posture ultra-relativiste, il a pour modèle le journaliste de Technikart des années 2000 : chaque article étant un morceau de la grande prose auto-fictionnelle qu’il n’écrira jamais. Le risque : le syndrome de la SNCF, où quand la casquette de contrôleur finance les illusions perdues.

5. L’écrivain. Trempant sa plume dans le sang des vierges sacrifiées sur l’autel des mythes antiques, tartinant son érudition sur le clitoris de nos ignorances, ce dernier des braves investit la langue d’une mauvaise foi qui signale les meilleurs. Des grands anciens (Philippe Manœuvre, Lester Bangs) aux parrains discrets mais tenaces (Marc Zisman, Guido Minisky), en passant par la racaille sardonique (les auteurs des chroniques nihilistes de Vice Magazine), tous manient le beau geste. Le subjectif est leur destrier, le rire est leur épée, le style est la cape dont ils se drapent en piétinant les cadavres de médiocres.

Prescripteur de rien

Bon, est-ce que donner un sens veut dire devenir prescripteur ? Qu’est-ce qu’être prescripteur ? C’est avoir une fonction précise dans un process global visant à déclencher l’acte d’achat. Or un journaliste doit avoir un rôle (cf nomenclature ci-dessus), mais pas une fonction de catalogue parlant (bonjour tristesse). Un journaliste musical idéal aurait à se réjouir de n’être prescripteur de rien. Laissons aux algorithmes le soin de la prescription, et à l’humanité celui d’enjoliver l’aléatoire. Comme dit Jeff Bezos, PDG fondateur d’Amazon :

Content won’t be made by machines

Article également publié sur Culture DJ, un blog qui envoie la purée

Crédits photos CC FlickR par Mike Rohde, sunside

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  • Grosdemouge le 3 octobre 2010 - 2:11 Signaler un abus - Permalink

    j’ai bien lu et en tant que critique musical et comme je suis narcissique j’ai cherché qui de “ultra déchiffreur”, “archiviste” etc. me correspond le mieux. Je dois dire je ne me reconnais dans aucun profil. C’est grave ?

    cordialement

    JMG

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  • Music Download le 3 octobre 2010 - 15:50 Signaler un abus - Permalink

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  • Florian Pittion-Rossillon le 4 octobre 2010 - 12:41 Signaler un abus - Permalink

    Cher JMG

    Merci de votre intérêt. Quel serait, en quelques lignes, le meilleur moyen de comprendre comment vous percevez votre activité ?
    Autrement dit, vous pourriez ajouter un item à cet article pour compléter la perception que nous nous faisons de l’activité de journaliste musical.

    Merci !

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  • Thibault KV le 4 octobre 2010 - 21:22 Signaler un abus - Permalink

    Youhou, je ne rentre dans aucune de ces catégories, l’honneur est sauf ! Enfin, si j’en crois les différents retours que j’ai, je suis tout de même “aigri, méchant, jaloux et frustré” (ce sont des fans de Noir Désir qui le disent) mais aussi un “jeune con réac”. Selon d’autres retours, je suis “plutôt calé et intéressant”, j’ai fait le “premier article strictement musical sur les Stooges” en 40 ans si j’en crois une photographe américaine qui a vécu à Detroit dans les 70’s…

    Bref il manque une catégorie, celle du rédacteur d’Inside-Rock. Signes particuliers : il aime Josh Homme, Mike Patton, le metal, les Beatles, cite volontiers la Classe Américaine dès qu’il en a l’occasion, aime les schémas, images débiles et envolées analytiques confondantes de surréalisme – il place souvent le terme méta-quelque chose, utilise souvent des termes de technique musicale pure, cite Van Damme et Sartre dans le même panier juste pour rire… Oui, c’est un peu de la pub, mais bon, on est sur internet hein, milieu des réseaux et des attention-whores, faut bien vivre aussi…

    Ceci dit bon article, j’aime bien voir le “journalisme musicale” (à dire en se pinçant le nez et avec trente six milliards de guillemets) se faire percer la couenne… dans le genre, j’étais tombé sur cet article http://espritorture.over-blog.com/article-24225093.html (pas de pub perso cette fois ci, mais du vrai partage, haha), je m’étais bien marré…

    Il y a aussi le dictionnaire snob du rock qui est à se tordre de rire !

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  • bob le 11 octobre 2010 - 10:46 Signaler un abus - Permalink

    Il faut aller jusqu’au bout : le journalisme musical est mort, il ne reste plus que des blogueurs agrégés gratos par owni pour faire le taf. C’est la fin d’une époque les mecs faut aller pointer.

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  • Sid le 4 novembre 2010 - 22:24 Signaler un abus - Permalink

    je passe mes journées à écouter des CD, à lire Rolling Stone Magazine ou Rock&Folk, écouter Nova, et mes vendredis et samedis soir, je les passe dans des salles de concerts. Dois-je, malgrès mon jeune âge (16 ans pour être honete) commencer à écrire des ébauches de critiques musical de concerts ou de CD ? ou vaut mieux encore attendre d’avoir une meilleur maturité musical ?

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  • Florian Pittion-Rossillon le 5 novembre 2010 - 12:46 Signaler un abus - Permalink

    Cher Sid

    C’est un grand honneur que vous faites, de poser cette question… A laquelle la sagesse de nos grands-mères répondrait que le talent n’attend pas le nombre des années.
    Foncez donc, cher ami.

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