La “vraie” mort de l’industrie de la musique

Le 9 mars 2011

L'industrie de la musique enregistrée est en train de mourir, nous dit une récente étude américaine. Sauf qu'avec une analyse erronée, il est délicat de proposer une vision pertinente du secteur et de ses évolutions. Michael DeGusta corrige le tir.

Michael DeGusta (@degusta) qui écrit pour le site Businessinsider.com et tient le blog TheUnderstatement.com.

Comme beaucoup d’observateurs de l’industrie de la musique, il s’est intéressé aux graphiques publiés suite à l’étude menée par l’institut Bain & Company en janvier dernier. Sauf qu’il a découvert que ce graphique, censé représenter l’évolution de l’industrie de la musique enregistrée depuis 1973, était erroné. Il a donc repris les chiffres, et propose une version corrigée de cette étude pour le moins éloquente… lorsque elle est correctement utilisée.

Un graphique erroné et ses origines

En janvier dernier, Bain & Company a produit le graphique suivant, lequel fait partie de leur rapport intitulé “l’édition à l’ère du numérique”. Voir le PDF ici.

Puis quelques jours plus tard, (un mardi) quelqu’un l’a posté sur FlickR. En conséquence, Peter Kafka de MediaMemo/Wall Street Journal l’a remarqué et transmis à Jay Yarrow, qui en a fait le “graphique du jour” du Business Insider le mercredi sous le titre “La mort de l’industrie musicale”, en citant Kafka et le post sur FlickR. Le jeudi, l’excellent John Gruber de Daring Fireball a posté un lien menant à ce graphique. Entre ces deux posts, le graphique a commencé à attirer l’attention, notamment de la part du soi-disant expert en musique en ligne Bob Lefsetz (“Premier en analyse musicale”). Personne ne semble l’avoir rattaché à sa source originale ou remarqué ce qui m’a d’emblée sauté aux yeux : ce graphique, c’est de la merde.

Ce qui cloche

Oh, Bain… J’espère vraiment que personne ne vous a engagés pour votre expertise d’“analyse” dans ce domaine.

- Le graphique prend en compte le chiffre d’affaires brut, non ajusté par rapport à l’inflation et à la population.
- Le graphique s’intitule “Chiffre d’affaires mondial de la musique”, mais les données ne concernent en fait que les Etats-Unis. (1)
- Le graphique affiche la mention “Analyse réalisée par Bain”, mais on ne sait pas clairement s’ils ont effectivement réalisé l’analyse, puisque n’importe qui payant 25$ à la RIAA peut se connecter à leur site et voir le même graphique immédiatement, quoique présenté un peu différemment.
- Ils omettent de clarifier comment ils redistribuent (si tel est le cas) les 16 catégories parfois vagues de la RIAA en 4 comme c’est le cas dans leur étude.

Le bon graphique

Toute la discussion ci-dessous concerne la musique enregistrée américaine, puisque couverte par la RIAA. Le graphique ci-dessus a été revu en prenant en compte l’inflation et la population. Pour de plus amples précisions, voir “les détails de fabrication” plus bas.

Corrigeons donc les conclusions erronées que chacun pourrait tirer du travail trompeur de Bain.

Faux : l’industrie de la musique a perdu 40% de sa valeur depuis son point culminant de 1999.
Vrai : L’industrie de la musique a perdu 64% depuis 1999.
Faux : L’industrie de la musique vaut presque 4 fois plus qu’en 1973.
Vrai : L’industrie vaut 45% de moins qu’en 1973.
Faux : L’ère du CD était une aberration (L’avis légitime de M. Gruber)
Vrai : Le point culminant du CD n’était que de 13% supérieur à celui du vinyle, pas supérieur de 250% comme nous le laisse penser le graphique de Bain.

La conclusion générale est que l’industrie de la musique va beaucoup plus mal que ce que semble indiquer le graphique de Bain.
Il y a dix ans l’Américain moyen dépensait trois fois plus qu’aujourd’hui pour acheter des supports de musique enregistrée.
Il y a 26 ans, il dépensait près de deux fois plus qu’aujourd’hui.

Que s’est-il passé ?

Il s’avère que, sans grande surprise, l’industrie de la musique enregistrée réalise la plupart de son chiffre d’affaires grâce aux albums.

Sans surprise aucune là non plus, plus personne n’achète d’albums.

Cela revient à tout juste plus d’un album par personne et par an, et 0,25 album téléchargé (légalement) par an. Ici l’analyse de M. Gruber est plus réaliste, bien que les chiffres actuels soient toujours légèrement inférieurs à ceux de l’ère pré-CD. En plus du piratage et du manque d’intérêt des gens pour l’achat d’albums (par rapport aux singles, voir ci-dessous), il est également possible que le fait de pouvoir facilement transformer ses CD en fichiers numériques (alors qu’on rachetait souvent ses vinyles en CD) explique une partie de la disparité entre les chiffres.

Que nous réserve l’avenir ?

Penchons-nous plus précisément sur ces quelques “nouvelles” sources de revenus, qui étaient inexistantes en 2003:

Le téléchargement d’album et de singles a gentiment grossi, mais il a déjà été clairement établi qu’il est loins de compenser les pertes liées au format physique.
La musique sur téléphone portable, qui inclut “Les sonneries Hi-Fi, les clips, les téléchargements, ou autres contenus mobiles” a atteint son point culminant en 2007, mais décline depuis 2 ans. On dirait que c’est la fin de la sonnerie, qui coincide avec la naissance de l’iPhone ?
Les abonnements (probablement les services tels Rhapsody, Zune PAss et consorts), ont aussi connu le déclin ces deux dernières années.
La chute du mobile et de l’abonnement me surprennent beaucoup, d’ailleurs.
Les seuls à encore rapporter de l’argent sont internet et les radios satellites (comme Pandora) et autres payeurs via SoundExchange. Ils ont connu une belle croissance depuis 2007, mais c’était au moment où l’on a renégocié les taux de royalties pour les diffuseurs en ligne. Même si la croissance se maintient, elle viendra s’ajouter à trois fois rien.
On dirait bien que l’industrie de la musique plus modeste et en décroissance est encore là pour un moment.

Quelques graphiques en plus

On dirait bien que le digital a provoqué le boom du single.

Ca vaut ce que ça vaut, mais voici la version du graphique du chiffre d’affaires ajusté à l’inflation (mais pas à la population).

Enfin, comme je n’étais pas sûr de ce qui faisait partie ou non du graphique de Bain, voici ma version des chiffres de chiffre d’affaires bruts.

Les détails de fabrication :

- Les données de population que j’ai utilisées proviennent de http://www.census.gov/popest/
Les données concernant l’inflation proviennent du CPI-U http://data.bls.gov/cgi-bin/surveymost?cu
Je me suis basé sur le dollar de 2011 (les chiffres de janvier, les derniers disponibles), car je pense que les dollars d’aujourd’hui sont plus parlants pour une meilleure compréhension des sommes en jeu, plutôt que d’utiliser arbitrairement une autre date.
Voici comment j’ai regroupé les catégories de la RIAA :
- 8 track se compose de “8 track” et “other tapes” (décrites comme “reel-to-reel” ou “quadraphonic”)
- Vinyl : se compose de “LP/EP” et “vinyl single”
- Cassettes: se compose de “Cassettes” & “Cassette Single”
- CD: se compose de “CD”, “CD Single”, “DVD Audio”, & “SACD”
- Videos: se compose de “Music Video”
- Digital: se compose de “Download Single”, “Download Album”, “Kiosk”, “Download Music Video”, “Mobile”, “Subscription”, & “Digital Performance Royalties” (décrit comme “SoundExchange royalties”)

(1) La RIAA (sur ce lien) explique : cette base de données inclut les chiffres de livraisons de fin d’année pour l’industrie de la musique enregistrée aux Etats-Unis.

Article initialement publié sur TheUnderstatement.com et traduit par Loïc Dumoulin-Richet

Crédit photo : FlickR CC doug88888

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  • alexis jouzeau le 9 mars 2011 - 12:30 Signaler un abus - Permalink

    Bon travail de réajustement des stats, cela donne un article très complet. Je fais tourner!

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  • Gabitbol le 9 mars 2011 - 13:15 Signaler un abus - Permalink

    Merci beaucoup pour cette explication (je n'avais jamais vu ce fameux graphique de Bains ) : c'est toujours bon de savoir précisément la situation financière du secteur musical !
    J'avais tendance à penser que les majors faisaient exprès de se poser en victimes ….

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  • Jonathan le 9 mars 2011 - 15:57 Signaler un abus - Permalink

    Très bonne analyse rectificatrice, merci

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  • Lemeb le 9 mars 2011 - 16:03 Signaler un abus - Permalink

    Bon article. :)

    Mais merci de préciser de parler, dans le titre en particulier, qu'il s'agit de l'industrie de la musique enregistrée… Car les revenus de l'industrie de la musique en général vont plutôt bien quand la musique enregistrée se casse la gueule…

    Comme le montre le graphique suivant, l'industrie du concert est en pleine expansion, et les revenus de la musique augmentent au fil du temps (!) : http://fr.readwriteweb.com/wp-...

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  • adminownimusic le 9 mars 2011 - 16:22 Signaler un abus - Permalink

    Merci Lemeb,

    ceci est précisé dans l'extrait juste sous le titre : “L’industrie de la musique enregistrée est en train de mourir”

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  • albert borneo le 10 mars 2011 - 3:32 Signaler un abus - Permalink

    A observer la chute brutale de vente de CD,celle ci semble concomitante non pas au développement du P2P, mais à la riposte sous forme de DRM mis en place par La RIAA. Si la vidéo musicale n'a jamais démarrée, on remarquera aussi que cette forme de distribution intègre des verrous depuis l'origine, certes contournables mais à part le pirate par idéologie qui a envie de se faire chier à extraire en MP3 les musiques d'un DVD pour les transférer sur un baladeur.
    La fin du P2P depuis deux ans semble coïncider aussi avec la chute des ventes numériques. Au téléchargement de quelques morceaux devenus trop risqué et lent, les gens désormais privilégient l'échange de leurs HDs soit plusieurs Gigaoctet de musique recopiés en quelques minutes.
    Donc le consommateur est sous OVERDOSE.

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  • Hoshi le 10 mars 2011 - 16:31 Signaler un abus - Permalink

    Je ne sais pas comment cela ce passe aux Etats-Unis, mais il serait intéressant de voir le même graphique en France en y ajoutant la catégorie de revenus “subventions”. Je pense par exemple à la taxe sur la copie privée.

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  • teymour le 10 mars 2011 - 16:32 Signaler un abus - Permalink

    Très intéressant. Par contre, il faut noter que ces chiffres ne concernent qu'une partie de l'industrie de la musique américaine vu que ca ne parle pas du business assez profitable des concerts. Il serait donc plus judicieux de parler de l'industrie du disque…

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  • Pierrick MORIN le 13 mars 2011 - 17:28 Signaler un abus - Permalink

    Très bon article sur les conséquences … mais pas sur les raisons des chutes de CA ! Les changements de supports créent un effet masquant de la réalité, qui est que les masses ne consomment pas moins de musique, mais elles la consomment différemment, d'une part parce qu'elle est globalement désormais dématérialisée et accessibles à tous les instants sans pour autant ouvrir un boitier cristal, et surrtout, d'autre part parce qu'elle est devenue dans sa forme marchande un luxe : TROP CHERE au moment ou les consommateurs doivent faire des choix premiers énergie du logement, transport, alimentation, … le loisir devient la variable d'ajustement. Le métier des bistrôtiers vit la même transition; Quand donc, les divers intervenants vont comprendre que pour maintenir son CA, il faut drastiquement réduire sa marge pour permettre l'accès à un plus grand nombre de consommateurs donc de continuer à alimenter le système et maintenir le résultat … un simple exemple en France, 2 discothèques ferment par semaine dans le Grand Ouest, la SACEM plutôt que réfléchir à une rémunération autre, plus éthique, pour maintenir les contributeurs, élargie sa base de revenus en taxant unilatéralement les cafés et bars à ambiances musicales dans des proportions hallucinantes, du coup, beaucoup vont plonger financièrement, donc réduire l'offre et au final les revenus de la filière … C du grand n'importe quoi, parce que l'on a mis des financiers à calculette, s'occuper de musique … las société change de paradygme, il faut pour cela changer les hommes aux manettes …

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  • Wwwince le 14 mars 2011 - 3:07 Signaler un abus - Permalink

    Bon article. Mais je trouve que plutôt que de chercher à savoir si le marché se casse la gueule de 40 ou 60%, il me semble plus judicieux de voir que le marché a toujours connu des fluctuations, entre autres dus à la technologie.
    Une étude, française celle-là, montre que les pratiques culturelles (pas que musicales donc) sont catégorisables suivant l'âge. Et donc il y a définitivement des fluctuations au cours du temps, sans que la mort de l'industrie musicale arrive. Sa mutation est par contre peut-être nécessaire.
    Pour l'étude : http://bbf.enssib.fr/consulter...

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