Chantage au pétrole sale

Le 29 novembre 2011

Gros exportateur de carburant issu des sables bitumineux, le Canada est visé par une directive sur la qualité de l'énergie renchérissant ce pétrole sale. Aidé par l'Angleterre, Ottawa est passé de la menace au lobbying pour faire craquer l'UE.

Pour protéger ses exportateurs de pétrole vers l’Union européenne, le gouvernement canadien a mené une campagne de lobbying jusqu’au plus haut niveau pour court-circuiter une directive sur la qualité des carburants. Parmi elles, des rencontres officieuses de membres du gouvernement d’Ottawa avec David Cameron et des membres de son gouvernement visant à saborder la réglementation, dont des documents publiés lundi 28 novembre montrent la régularité et la teneur.

110 événements de lobbying organisés en deux ans

Présentée en juillet 2009 par la Commission européenne, la directive sur la qualité des carburants (Fuel Quality Directive ou FQD) visait à intégrer dans l’évaluation du bilan carbone des énergies consommées par les transports non seulement les rejets de gaz à effet de serre causés par leur extraction en plus de celles issues de la combustion. Face au critère visant à ne pas acheter ni commercialiser d’énergie fossile “plus polluante que le pétrole conventionnel”, de nouvelles ressources dites “non conventionnelles” (extraites à grand renfort de produits chimiques, déforestation et méthodes violentes, comme les gaz de schiste) se voyaient menacées par cette décision.

Et notamment les “sables bitumineux”, forme de pétrole non mature reposant dans des couches superficielles de silice. Des plages d’or noir qui font depuis quelques années les beaux jours des exportations d’hydrocarbures du Canada. Lequel dévaste pour les extraire de majestueux paysages, cours d’eau et écosystèmes de son Far West, rejetant ainsi 22% de CO2 en plus que les exploitations de pétrole classique selon la directive sur la qualité des carburants. De quoi dissuader les importateurs censés réduire leur bilan carbone de 10% d’ici à 2020 de s’abreuver à cette source. Malgré cette catastrophe écologique, l’enjeu économique demeure assez crucial pour Ottawa pour que ses autorités refusent de se voir dicter des restrictions à l’export par la réglementation européenne.

Le lobbying pour briser la décision européenne a débuté dès la rentrée 2009 : en deux ans, les Amis de la Terre Europe (Friends of the Earth Europe) ont recensé 110 événements organisés par les autorités et lobbies canadiens autour des institutions européennes visant à pointer les incohérences de la directive sur la qualité des carburants face aux sables bitumineux. D’une autre main, Ottawa s’est saisi d’une multitude d’études favorables à ses thèses, invoquant notamment l’IHS Cera, cabinet de conseil spécialisé dans les hydrocarbures subventionné par l’industrie pétrogazière et déjà infiltré dans les groupes de travail du ministère de l’énergie américain. De quoi retarder le vote de la directive et perturber les débats au Parlement. Une interférence cependant insuffisante pour s’assurer de l’enterrement en grandes pompes de la législation anti-sables bitumineux.

Coup de fil à un ami du Commonwealth

Se saisissant des négociations sur un accord de libre échange Canada-Union européenne (Accord économique et commercial général ou AECG), le gouvernement d’Ottawa a alors formulé une plainte, considérant que le caractère “discriminatoire” de la FQD justifiait la révision des discussions en cours, lesquelles devaient aboutir fin 2011. En juin, le Parlement européen, saisi sur la résolution, voyait deux camps s’affronter avec, dans la balance, 20 milliards d’euros d’échanges supplémentaires permis par ces nouveaux accords. Si les débats des plénières des 6 et 8 juin étaient agités entre les différents parlementaires autour de la question, la majeure partie des parlementaires et la Commission ont soutenu l’accord tout en refusant d’y sacrifier les mesures environnementales. Suivant la procédure, la proposition a été transmise au Conseil, où les attendaient les lobbyistes canadiens, comme l’a constaté l’eurodéputé écologiste hollandais Bas Eckhout :

Une fois l’accord de libre-échange voté, le lobbying a basculé du Parlement et de la Commission au Conseil. Etant donné que le Canada est toujours dans le Commonwealth, il a joué sur la corde sensible de ce lien avec le Royaume-Uni pour le rallier à sa cause. Ce qui a été d’autant plus facile que l’une des principales entreprises engagées dans l’extraction des sables bitumineux en Alberta est la compagnie britannique BP.

Obtenus par les organisations écologistes en vertu de la loi sur la liberté de l’information britannique (Freedom of information act), des mémos ont prouvé que le Canada s’était engagé avec le Royaume-Uni dans des rencontres régulières visant à étouffer une bonne foi pour toute la FQD. Aux quinze réunions organisées entre responsables politiques canadiens et anglais depuis septembre 2011, dont certains directement entre David Cameron et le Premier ministre canadien Stephen Harper, plusieurs échanges entre officiels se concluent de remarques positives. A la suite de l’entretien entre le ministre du commerce anglais Lord Sassoon et le ministre de l’Energie de la province d’Alberta où se trouvent les plus importantes réserves de sables bitumineux, une note sanctionne la rencontre :

[Le ministre de l'énergie] était très reconnaissant au Royaume-Uni de ses efforts sur la FQD (directive sur la qualité des carburants).

Plus gênant, des lettres et présentations de groupes pétroliers adressées directement aux ministres présentent leurs “inquiétudes” sur la directive, déclinant l’argumentaire des industriels repris par Londres ensuite. BP écrivait ainsi le 18 octobre au ministre des Transports anglais Norman Baker :

- La question ne porte pas réellement sur les sables bitumineux […]
- Cette proposition nécessiterait un système de certification des rejets de gaz à effet de serre pour toutes les formes de carburants bruts et produits raffinés. […] La charge réglementaire [de la directive] serait considérable à une époque où le secteur croule déjà sous un régime de régulation très lourd et il y a toujours la crainte d’ouvrir la porte aux fraudes.
- Cette mesure aurait un impact significatif sur les prix du brut et des produits raffinés importés en Europe et représenterait un coût important pour l’industrie du raffinage européenne, qui subit déjà un stress financier considérable – et au final pour le consommateur également.

BP EIR (Final)

Comprendre : cette législation pèserait sur les résultats financiers des groupes pétroliers qui considèrent être déjà assez contrôlés comme ça. Contacté par OWNI, le ministère des Transports britannique s’en tient à la position officielle de Norman Baker :

L’assertion selon laquelle nous ne prendrions pas au sérieux la question des sables bitumineux à haute émission est scandaleuse. […] Pour être clair, nous ne retardons pas notre action mais nous cherchons la solution la plus prompte et la manière la plus efficace, qui est de considérer toutes les formes de carburants bruts de la même manière, pas seulement les [huiles issues des] sables bitumineux importés d’un pays particulier.

Un discours reprenant mot pour mot l’argumentaire de BP mais un allié insuffisant pour remporter la majorité des voix. Se tournant vers la compagnie Shell, les Canadiens auraient selon The Guardian également rallié à leur cause le pays d’origine de la compagnie, les Pays-Bas. Mais le travail de sape ne s’arrête pas là selon Bas Eickhout :

L’Espagne et la Pologne semblent maintenant formuler des réserves à leur tour sur la FQD. Les Canadiens ont dégainé un argument-massue pour convaincre les Polonais : si les critères de la directive sanctionnent les sables bitumineux, bientôt, ce seront les gaz de schiste qui verront leur bilan carbone et leur prix augmenter.

Ambassadrice des gaz de schiste dans l’Union européenne et en charge de la Présidence du Conseil jusqu’au 31 décembre 2011, Varsovie semble avoir été sensible à cette suggestion. Prévu le 2 décembre 2011, le vote de la FQD a été repoussé à janvier prochain. Une nouvelle victoire du lobbying canadien.


Images et illustrations par Manchester Foe [cc-by-nc-sa] remix par Ophelia Nooret Xavier de Jaubéguiberry [cc-by-nc-nd] via Flickr

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  • an391 le 29 novembre 2011 - 20:18 Signaler un abus - Permalink

    Il est surtout temps d’augmenter la TIPP de 0,5€ au moins

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  • yt75 le 30 novembre 2011 - 10:48 Signaler un abus - Permalink

    Hé les “gars”, vous êtes au courant que nous sommes actuellement au pic (maximum) mondial de production de pétrole ?
    Vous avez vu ce qu’il faut mettre en oeuvre pour aller chercher le pétrole à 5000 ou 10000 mètres ? Vous savez qu’il faut un barril pour en produire 2 ou 3 grand max en retournant les sables bitumineux ? Vous savez qu’il en fallait 1 pour en produire 100 au début du pétrole ?
    Vous savez que la crise actuelle est bien évidemment celle du pic pétrolier ?
    Mais les journalistes, nouvelle ou ancienne mode par ailleurs, ça préfère bien évidemment les images chocs, sans parler de la veulasserie geekesque de la nouvelle mode …

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  • an391 le 30 novembre 2011 - 15:09 Signaler un abus - Permalink

    Vous savez aussi que par exemple, la consommation d’un avion est à peu près équivalente à celle de : chaque passager de l’avion (pilotes enfants et hôtesses comprises), tout seul dans une voiture sur l’autoroute et sur la même distance que le vol ? (pire pour les courtes distances)

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  • an391 le 30 novembre 2011 - 16:23 Signaler un abus - Permalink

    Et vous êtes conscient de la chiennerie de l’expression “pétrole sale” dans le titre ?
    Vous savez qu’au Nigeria il y a à peu près l’équivalent d’une marée noire golfe du Mexique par an depuis 50 ans ?
    Bande de petits salopiauds …

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    • Sylvain Lapoix le 5 janvier 2012 - 20:33 Signaler un abus - Permalink

      Il y a “pétrole sale” et “pétrole sale” : le problème des sables bitumineux est que, comme les gaz de schiste, ils sont très polluant “à l’extraction”. Ce qui est un enjeu assez neuf par rapport à la perception occidental du pétrole polluant “à la combustion”. En revanche, et vous avez parfaitement raison, tous les pétroles sont “sales” dans les pays où on les extrait : les zones de forage au Qatar ou en Arabie saoudite sont des plaines irrespirables où aucune grotte abritant les nappes phréatiques, même à grande profondeur, ne sort indemne de l’exploitation pétrolière. Idem dans les pays africains ou américains cible des opérateurs peu scrupuleux : au Guatemala, Perenco a bousillé certaines des plus belles forêts, semées de temples mayas, du centre du continent pour exploiter les ressources pétrolières. Cf. http://owni.fr/2011/07/01/lennemi-des-mayas-les-accroche-a-paris/

      Certes, tous les pétroles sont sales. Mais, ici, c’est un chantage pour nier le caractère destructeur de son exploitation que réalise le lobbying canadien. D’où ce titre accrocheur mais, au final, pas mensonger pour autant.

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      • an391 le 5 janvier 2012 - 21:42 Signaler un abus - Permalink

        Si vous voulez, mais quand on parle de pétrole aujourd’hui sans rappeler que nous sommes au pic (maximum) mondial de production (officiel données AIE en 2006 pour le brut), et que c’est aussi la raison fondamentale de la crise actuelle (et plupart des guerres), ça ne veut pas dire grand chose …
        Rappel :
        pic de production US : 1971
        pic de production mer du nord : 2000
        pric de production Mexique : 2005
        Aussi vrai Indonésie, Gabon, Algérie pour le pétrole, etc, etc
        Allez donc vous balader ci dessous par exemple (très data oriented en plus) :
        http://mazamascience.com/OilExport/
        Ou consultez dossiers et liens sur :
        http://petrole.blog.lemonde.fr

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        • Sylvain Lapoix le 5 janvier 2012 - 21:50 Signaler un abus - Permalink

          Le propos n’était pas ici d’embrasser toute la problématique des énergies fossiles actuelles, ni même du pétrole, ni des sables bitumineux, ni même de ceux de l’Alberta… Nous traitons par ailleurs du non conventionnelle dans nos pages, notamment des gaz de schiste. Pour le reste, le peak oil est une notion relative, comme toutes les limites : les oil services operators promettent chaque année de nouvelles techniques et de nouveaux horizons de recherche qui “repoussent” ces limites jusqu’à un degré acceptable pour les marchés (en terme de prix) même si, au regard des destructions environnementales et des préjudices écologiques, ils sont dérisoires. Le point qui me paraissait particulièrement frappant ici était la démarche systématique de lobbying (donc d’influence politique) du gouvernement au service de ce secteur de son économie. Un lobbying qui n’a rien à envier à ceux de la chimie, de l’armement ou du tabac et qui, parfois, en utilisant parfois les mêmes outils, voire des personnels militaires. Comme c’est le cas pour les gaz de schiste aux USA : http://bit.ly/uleVzZ

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          • an391 le 6 janvier 2012 - 0:07 Signaler un abus - Permalink

            “Pour le reste, le peak oil est une notion relative, ”

            Non pas du tout, c’est une chose très simple et encore une fois la raison fondamentale de la crise actuelle, mais bon après vous faites votre boulot de journaliste comme vous le voulez, c’est sur …

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          • an391 le 6 janvier 2012 - 0:12 Signaler un abus - Permalink

            “les oil services operators promettent chaque année de nouvelles techniques et de nouveaux horizons de recherche qui “repoussent” ces limites jusqu’à un degré acceptable pour les marchés (en terme de prix) même si, au regard des destructions environnementales et des préjudices écologiques, ils sont dérisoires.”

            C’est faux, allez demander à une personne du métier comme Jean Lahérerre par exemple si vous voulez savoir de quoi il en retourne, ces nouvelles techniques n’ont en fait rien de très nouveaux la plupart du temps, et surtout ont souvent pour but d’accélérer l’extraction d’un puis avec souvent comme résultat moins de quantité totale extraite.
            Mais bon encore une fois, pourquoi parler de la raison principale de la crise ? Pas très intéressant …
            Quant aux aspects économiques voir Jeff Rubin par exemple à ce sujet.

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    • Yémanja le 16 janvier 2012 - 22:33 Signaler un abus - Permalink

      Je ne suis pas sur du chiffre d’une marée noire par jour depuis 50 ans.
      Cela ne change pas le fond mais l’exagération tue le fond…

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  • André Cotte le 1 décembre 2011 - 13:39 Signaler un abus - Permalink

    J’ai honte d’être canadien… Je me console en me disant que je n’ai pas voté pour ce gouvernement Harper.

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  • petit jojo le 2 janvier 2012 - 2:32 Signaler un abus - Permalink

    Feraient mieux d’investir dans les renouvelables. mais c’est trop à long-terme pour eux. C’est pourquoi la gestion privée, en général, a atteint ses limites. Il faut un retour du balancier et remettre l’intérêt collectif au centre des motivations. Au risque de retomber plus tard dans un nouvel excès bureaucratique, mais plus tard.

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  • Tekool le 2 janvier 2012 - 13:50 Signaler un abus - Permalink

    Il aurait été bien de faire le rapprochement entre les 20% de CO2 rejeté en plus par les exploitations de gaz de schiste et le retrait du Canada du protocole de Kyoto le lundi 12 décembre 2011.

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