Facebook, Twitter: le vocabulaire s’adapte

Le 5 octobre 2010

"Ami", "partager", "liker" "j'aime"... retour sur le vocabulaire facebookien et les glissements sémantiques qu'il provoque.

« Mal nommer les choses, ça fait grave chier », disait en substance Camus. C’est parfois vrai des néologismes, ça l’est encore plus des vieux logismes employés à tort et à travers.

Internet en est plein. Ça fait peut-être chier les éditeurs du New York Times que les journalistes conjuguent le verbe tweeter à toutes les sauces, mais il vaut peut-être mieux risquer d’employer un mot à la mode qui sera oublié dans cinquante ans que de s’accrocher à un vieux vocabulaire inventé pour décrire une réalité en voie d’extinction.

Facebook est encore une fois le pire des coupables. Zuckerberg ne pouvait probablement pas s’en douter, mais en choisissant le mot « ami » (qu’il a de toute façon repris à Friendster et MySpace) plutôt que « contact » comme un client mail ou plutôt que d’inventer un mot comme « Facers » ou je ne sais quoi, en faisant ce choix donc Zuckerberg et les gens à qui il a piqué leurs idées ont probablement transformé le sens du mot « ami ».

Ami : du latin amīcus de même sens, dérivé de amare (« aimer »). Je sais pas vous, mais moi j’ai quelques « amis Facebook » que je n’aime pas vraiment.

« Ami Facebook », on entend ça de plus en plus, parce que la distinction avec un véritable ami est importante. Quelqu’un de chez Google avait fait une présentation intitulée « The Real Life Social Network ».

Malgré son titre qui laisse croire à une version télé-réalité du prochain film de David Fincher, c’était en fait une présentation PowerPoint super instructive qui expliquait quelques trucs sur les réseaux sociaux IRL et ce que les réseaux sociaux du web pouvaient en tirer comme leçon pour s’améliorer.

L’un des constats les plus évidents, c’est que les réseaux de la vraie vie sont plus complexes que Facebook et qu’un seul mot comme « friend » ne pouvait décrire l’ensemble des relations avec les « collègues », les « connaissances », la « famille », les gens avec qui on a été à l’école, les types qu’on a croisés dans une soirée une fois, les profils de putes russes qu’on a ajoutés « par mégarde »…

D’ici 10-20 ans, si les plans de domination de Zuckerberg se déroulent comme prévu, il aura probablement totalement annexé le mot « ami » et on aura naturellement développé des néologismes destinés à dire exactement ce qu’ami voulait dire auparavant.

Ce n’est pas comme si ce genre de glissement du sens était un phénomène si nouveau que ça : « Énervant » voulait dire exactement l’inverse de ce qu’il veut dire aujourd’hui, à l’origine. « Formidable » signifiait « capable d’inspirer la plus grande crainte ».  « Je tiens beaucoup à toi, tu es important dans ma vie » ne voulait pas dire « tourne moi le dos que j’y plante des couteaux » et « essayons de repartir sur des bases saines » pour moi ça voulait pas dire « approche-toi j’ai encore quelques lames pour toi ». Biatch !

Enfin, bref… Les problèmes de la terminologie néophobe de Facebook ne s’arrêtent pas là : si je clique « j’aime » en bas d’un article de presse, je peux me retrouver, sur mon mur, avec des choses comme « Cédric aime 10 000 morts au Pakistan ». On ne sait souvent pas si on aime l’article, les faits qu’il relate ou si j’ai cliqué sur « j’aime » pour « partager » un truc que je n’aime pas du tout. Nous sommes nombreux à résoudre une partie du problème en utilisant la terminologie de la V.O. : on dit « liker », parce que ce n’est pas la même chose que « aimer ».

C’est moins évident, mais même « partager » pose problème : le sens originel du mot implique une division de l’objet du partage en « parts ». Quand je « partage » quelque chose sur Facebook, je ne fais preuve d’aucun altruisme, puisque j’en ai toujours autant pour moi. Utiliser le mot « diffuser » ou un néologisme facebookien serait plus juste, encore une fois.

Alors chez Twitter on écrit des « tweets » et on a des « followers », on fait des #followfriday, #hashtags, « cc », « RT », etc. et on a l’air un peu con quand on en parle aux gens qui ne connaissent rien de tout ça, mais au moins, on sait nous clairement de quoi on parle.

Un autre de ces trucs intéressants que nous apprenait la présentation « the real life social network », c’est qu’il semble que les êtres humains ne peuvent pas vraiment entretenir des liens, même ténus avec plus de 150 personnes en moyenne. Genre au-delà de 150 habitants, les villages des premiers hommes se divisaient et aujourd’hui sur World Of Warcraft les guildes qui dépassent 150 personnes emmerdent leurs membres.

Moi quand je dépasse de trop loin 150 followings sur Twitter, je fais du ménage, mais apparemment ça n’est pas un problème pour tous ceux qui suivent 800 personnes et qui ont plus de 500 « amis Facebook ». Si quelqu’un fait de vous son 151ème « ami », ne vous emballez pas, vous êtes probablement moins qu’une « connaissance » pour lui, vous êtes un chiffre.

Billet initialement publié sur Boum box

Image CC Flickr Juliana Coutinho

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  • JohnnyLeBuzz le 5 octobre 2010 - 22:12 Signaler un abus - Permalink

    Enfin bref pour résumer ton article tu es un(e) aigri des réseaux sociaux qui prend a malin plaisir a tout prendre au pied de la lettre pour le décortiquer et te décortiquer au passage. Tes angoisses profondes sur la peur d’être un numéro sur la toile sous fond de trémolo réac’ réaliste ne trompe personne a part toi même.

    La sémantique n’est qu’une question d’interprétation et d’évolution, pas de définition. Tout le monde sait bien qu’ajouter un “ami” sur facebook ne fait pas de cette personne ton ami. Tu enfonces des portes ouvertes.

    Comme tout les outils 2.0, il a son langage propre articulé autour de mots familiers.

    Cordialement

    Johnny 2.0

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  • 2goldfish le 6 octobre 2010 - 10:25 Signaler un abus - Permalink

    Enfin bref, pour résumer ton commentaire, tu es un aigri des blogs qui prend un malin plaisir à prendre les billets au pied de la lettre et à décortiquer la personnalité présumée des auteurs, révélant au passage tes propres insécurités développées depuis que ta maman t’a refusé le sein.

    Je pourrais écrire ça mais ce serait con, non ?

    Je concède que mon article est un peu pédant, donnant l’impression que je tente d’empêcher le glissement sémantique comme si en lui même il était très grave. Ce qui me gêne le plus, dans la terminologie de Facebook, c’est surtout sa pauvreté : le fait que “aimer” ou “pages” correspondent à de plus en plus d’actions et de choses différentes sur le site. C’est un gros problème d’ergonomie, au moins.

    Bien sûr, ce ne sont que des mots, mais les mots sont importants… Par exemple, alors même que j’écris un article plutôt clair, avec des mots simples mais choisis, il y a quand même des types qui passent complètement à côté, qui me traitent d’aigri des réseaux sociaux dans un article où je chante les louanges de Twitter, ou bien il écrit de Facebook que “Comme tout les outils 2.0, il a son langage propre articulé autour de mots familiers.” alors que justement, j’explique dans l’article que ce n’est pas le cas de Twitter, et qu’il semble ignorer que ce n’est pas non plus le cas de Digg, Reddit, Tumblr, etc… La qualité de la communication sur internet est déjà bien assez mauvaise comme ça sans qu’on réduise notre vocabulaire.

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