Houellebecq ou l’humanité obsolescente

Le 10 décembre 2010

De quoi Michel Houellebecq est-il le nom ? De quoi nous parle-t-il de livre en livre ? Houellebecq est un grand moraliste. Il ne se résout pas à voir disparaître l’humanité en nous alors que l’époque nous y invite.

De quoi Michel Houellebecq est-il le nom ? De quoi nous parle-t-il de livre en livre ?  Je me pose la question de Badiou depuis que je le lis. C’est à dire depuis son “Extension du domaine de la lutte” paru en 1994. Et je crois avoir trouvé une partie de la réponse dans son dernier ovni littéraire goncourisé, “La Carte et le Territoire”, sorti en cette rentrée littéraire chez Flammarion (lire ici l’excellente critique de Claire Devarrieux dans “Libération”). Elle est là, lumineuse dans les pages de ce diamant noir qui lui vaut enfin la reconnaissance en tant qu’écrivain et témoin majeur de notre tournant de siècle :

Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours. Nous aussi nous serons frappés d’obsolescence comme des “produits culturels voués à disparaitre.

Obsolescence… du latin obsolescens, participe passé d’obsolescere: “tomber en désuétude”. Faisons comme l’auteur, pour expliciter, référons nous en à Wikipedia en assumant ce plagiat-collage créatif à la manière de Perec dont il est injustement accusé pour son dernier livre. En économie, “l’obsolescence est le fait pour un produit d’être dépassé, et donc de perdre une partie de sa valeur en raison de la seule évolution technique, même s’il est en parfait état de fonctionnement”, rappelle fort justement l’encyclopédie en ligne collaborative. Nous y sommes…

A force de “progrès” industriel et high-tech, l’humanité devient obsolescente sauf à “s’augmenter” par la technologie au risque de se déshumaniser nous dit donc Houellebecq. Dans le sillage de Paul Virilio et son “accélération du monde” et surtout de Günther Anders, le premier à avoir théorisé dès les années 50 “l’homme obscolescent”, l’écrivain désenchanté ne nous parle finalement que de cela: la révolution numérique du XXIème siècle – ce nouvel avatar du turbo-capitalisme mondialisé – provoque un phénomène d’accélération quantique du processus d’obsolescence et de déshumanisation initié par la révolution industrielle du XIXème siècle…ÉVOLUER à la vitesse du très haut débit et de l’internet temps réel OU DISPARAITRE, telle est la question aujourd’hui.

Ce n’est pas Houellebecq qui l’a inventé. Nous le savons tous. Tous les cadres en entreprise qui veulent survivre au processus darwinien de la carrière, tous les être humains en quête d’amour et de nécessité reproductive l’ont intégré en leur âme et conscience, sans forcément se l’avouer, le claironner : aujourd’hui nous devons TOUS améliorer nos PERFORMANCES, nous vendre comme des marques. Etre riches, beaux, célèbres, éternellement jeunes, liftés, botoxés, retouchés à Photoshop, bronzés aux UV, greffés, stimulés cardiaquement, transfusés, chimiothérapiés jusqu’au stade terminal. Pour ne pas être seul, NE PAS ETRE UN LOSER, ne pas mourir trop vite socialement et physiquement…

Dans le monde du travail, la course à la vitesse technologique, à la performance et à la rentabilité économique, à la perfection intellectuelle et physique passe inévitablement par la connectivité permanente et l’information-réaction en temps réel… Avec le RÉSEAU qui irrigue désormais la planète de ses veines en fibre optique où coule un flux continu de données digitalisées, il n’y a plus de frontières géographiques, privées et professionnelles, plus d’espace-temps, de nuit ni de jour. J’en parlais aussi d’une certaine manière dans ce billet : “Frères humains, qu’est ce que twitter fait de nous ?”.

Tout cela réduit le monde, et par de là l’homme, à RIEN… ou AUTRE CHOSE de moins humain, ou pire de trans-humain. Houellebecq le constate froidement dans “La Possibilité d’une Ile”:

Toute civilisation peut se juger au sort qu’elle réservait aux plus faibles, à ceux qui n’étaient plus ni productifs ni désirables.

Pour ne pas devenir obsolescent, être éjecté de notre monde productif accéléré par la centrifugeuse numérique, finir comme un SDF crevant dans la rue dans l’indifférence pressée de nos concitoyens, l’homme devrait donc “s’augmenter”
Houellebecq s’en amuse dans “La Possibilité d’une Ile” en immergeant son héros dans la secte de Raël :adaptée aux temps modernes, à la civilisation des loisirs, elle n’impose aucune contrainte morale et, surtout, elle promet l’immortalité”, écrit-il. Car “dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux”.
Mais ce n’est pas une blague. Le prophète de la transhumanité Max More nous invite aujourd’hui à muter sans autre forme de procès :

Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine.

Transformation de soi à coup d’implants, de bodybuilding, de chirurgie esthétique, de Viagra, et bientôt de puces électroniques transcutanées, de connexions neuronales directes avec le RESEAU comme dans un foutu film de Cronenberg (voir autre billet sur “l’homme augmenté selon Google”).


Appliquée au sexe et à l’amour, cette course à la performance est encore plus désespérante chez Houellebecq: “Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme”, ironise-t-il dans le même livre. Notre petit chose a théorisé la sexualité “comme système de hiérarchie sociale” dès son “Extension du domaine de la lutte” avec une extra-lucidité qui fait mal:
“Dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différentiation, tout à fait indépendant de l’argent; et il se comporte comme un système de différentiation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des effets de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la loi du marché (…). En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude (…)”. Voir ce billet sur la révoltante émission de télé-réalité “L’Amour est aveugle” made in TF1, qui a fait pire encore depuis avec “Qui veut épouser mon Fils”.
Oui, la vision houellebecquienne de l’humanité est pessimiste. Mais elle peut éclairer de sa lumière sombre notre perception du monde et de la société. Il faut dépasser la polémique et les provocations aux accents céliniens de l’auteur, passer vite sur les “pétasses karmiques” des “Particules Elémentaires” (publié en 1998), les jeunes putes thaïlandaises au con étroit de “Plateforme” (2001) et le délire Raëlien de “La Possibilité d’une Ile” (2005).
Décortiquer cette carapace cynique dont il enveloppe son propos pour le lire au fond. Entendre et comprendre son propos pour ce qu’il est: c’est à dire philosophie clinique (de comptoir diront les méchants réfractaires), mais surtout morale publique au sens où l’entendait Montaigne qui le premier se voulait “spectateur de la vie”. Houellebecq est-il notre “contemporain capital” comme Gide ou Sartre en leur temps ? L’écrivain Emmanuel Carrère le croit dur comme fer. Et je dois dire moi aussi, depuis ses tous premiers livres.
Pour s’en convaincre, il faut lire aussi l’essayiste d’”Interventions” paru en 1998 chez Flammarion mais malheureusement épuisé. Extrait :

Les sociétés animales et humaines mettent en place différents systèmes de différenciation hiérarchique, qui peuvent être basés sur la naissance (système aristocratique), la fortune, la beauté, la force physique, l’intelligence, le talent … Tous ces critères me paraissent d’ailleurs également méprisables ; je les refuse ; la seule supériorité que je reconnaisse, c’est la bonté. Actuellement, nous nous déplaçons dans un système à deux dimensions : l’attractivité érotique et l’argent. Le reste, le bonheur et le malheur des gens, en découle. Pour moi, il ne s’agit nullement d’une théorie : nous vivons effectivement dans une société simple, dont ces quelques phrases suffisent à donner une description complète”.

Oui, vous avez bien lu: le supposé Misanthrope Michel Houellebecq aspire seulement et simplement à la BONTÉ, seule condition du bonheur vrai en ce bas monde. Seul moyen de rester humain, de ne pas devenir obsolescent justement, dans une époque où l’immoralité, la cupidité et la loi du plus fort sont érigés en vertus. Houellebecq le cynique n’y croit plus, mais il aspire comme nous tous à l’AMOUR. Et il rejoint en cela le philosophe Alain Badiou que je citais au début de ce billet et qui a écrit cette jolie phrase:

La conviction est aujourd’hui largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour est une contre-épreuve. L’amour est cette confiance faite au hasard
(Éloge de L’Amour, Flammarion 2009)

Finalement Houellebecq est un grand moraliste. Il ne se résout pas à voir disparaître l’humanité en nous alors que l’époque nous y invite. Il ne nous donne aucune clé pour ne pas devenir obsolescent, sauf le retrait du monde.“Le monde est ennuyé de moy et moy pareillement de lui”: cette citation de Charles d’Orléans ouvre “La carte et le territoire”. Et Jed Martin, le héros du livre consacre sa vie d’artiste à “une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine”. Au final, “tout se calme”, l’homme n’est plus, “le triomphe de la végétation est total”…

Désespéré Houellebecq ? Sûrement. Mais il est surtout le témoin impuissant et obstiné du processus de déshumanisation technologique à l’oeuvre dans nos sociétés occidentales des années 2000.  Il aurait pu résumer ainsi sa position mais c’est Virilio qui le dit pour lui dans cet entretien à “Libération : “Je suis un escort-boy des évidences, j’accompagne une évidence qui ne passe pas ! C’est plus qu’énervant, mais au point où j’en suis, je continue”.

Oui, il faut bien continuer. Mais aussi CROIRE EN L’HOMME (et en sa douce moitié) et ESPÉRER.

>> Article initialement publié sur le blog Sur mon écran radar

>> Illustrations FlickR CC : Roberto Rizzato â–ºpix jockeyâ—„ Facebook resident, Hendrik Speck

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  • Alex le 11 décembre 2010 - 19:21 Signaler un abus - Permalink

    “Faisons comme l’auteur, pour expliciter, référons nous en à Wikipedia en assumant ce plagiat-collage créatif à la manière de Perec dont il est injustement accusé pour son dernier livre.”

    Sauf que le travail de Perec et d’Oulipo a, en grande partie, consisté à déconstruire l’idée d’un “belle littérature”. Houellebecq, par le mépris qu’il a montré à l’égard de Wikipédia dans ses réponses aux accusations de plagiat, ne s’inscrit pas du tout dans la lignée rénovatrice de Perec.

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  • Marc le 11 décembre 2010 - 19:23 Signaler un abus - Permalink

    Et si le transhumain demeurait toujours humain ?!

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  • Michel Levy le 13 décembre 2010 - 11:16 Signaler un abus - Permalink

    Vous évoquez sur votre site Internet un ouvrage titré « La carte et le territoire » publié par Flammarion sous la signature de M. Houellebecq.

    Je souhaite porter à votre connaissance, à titre de droit de réponse, que les faits sont clairement établis (cf. notamment Le Figaro Littéraire du 9/12/2010): il s’agit selon le code de la propriété intellectuelle, d’une utilisation illégale de mon titre original et ayant fait l’objet d’un Dépôt Légal à la Bibliothèque Nationale de France.

    1 – J’ai publié en 1999, et déposé à la BNF en 2000 « La carte et le territoire ». (http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb371023584/PUBLIC)

    2 – Apprenant par la presse que Flammarion s’apprêtait à publier un livre sous ce titre qui est ma propriété intellectuelle, j’ai adressé à l’éditeur un recommandé, le 19/08/2010, quelques semaines avant parution de l’ouvrage en question.

    3 – Ma sÅ“ur est la fondatrice de l’Association des Amis de Michel Houellebecq (créée en 1999) ; ce dernier la fréquentait assidûment à l’époque où mon livre est paru, passant beaucoup de temps chez elle, où des exemplaires de mon ouvrage étaient évidemment bien en vue. Ce titre identique, en plus d’être une recopie à la lettre près du mien, n’est donc aucunement un hasard.

    4 – Flammarion ne m’a répondu que pour objecter que mon livre n’était pas référencé par certains sites commerciaux, ce qui est hors sujet ; et que je ne pouvais me prévaloir d’une protection juridique de mon titre, ce qui est déjà un aveu implicite du plagiat – et c’est de plus faux, car un titre est bien une création intellectuelle protégée par la loi (*Art. L. 112-4. «Le titre d’une oeuvre de l’esprit, dès lors qu’il présente un caractère original, est protégé comme l’oeuvre elle-même.»).

    Pour la bonne bouche, selon Flammarion mon titre n’est pas assez original car constitué « de mots du langage courant » ( !).…Autrement dit tous les titres de toute la littérature, depuis « Les fleurs du mal » jusqu’’à « Un peu de soleil dans l’eau froide » en passant par « Le cheval d’orgueil », y compris ceux de M. Houellebecq (La possibilité d’une île, etc) pourraient être copiés sans risque d’après cet argument fantaisiste et d’une mauvaise foi flagrante.

    5 – Après parution du livre de M. Houellebecq, et constatant que divers média avaient relevé l’usurpation, Flammarion pour tenter de couvrir l’illégalité de la situation, a menti en affirmant à l’AFP (cf. site du Figaro, 9/9/2010) que mon livre « n’avait jamais été publié, même pas à compte d’auteur ». Mensonge délibéré, puisque l’éditeur avait en main la référence de ma publication à la BNF…

    Quand on ment, c’est généralement pour cacher quelque chose de malhonnête. M. Houellebecq s’est d’ailleurs bien gardé de s’exprimer sur ce point, confirmant tacitement et piteusement son acte malhonnête. Curieusement, aucun journaliste n’a posé non plus de question à M. Houellebecq sur ce sujet. J’ai pourtant dûment informé une trentaine de media écrits et audiovisuels. Seul le Midi Libre a cependant fait sa « une » sur ce sujet, et une page entière de son supplément, le 4 Décembre.

    6 – Ayant appris que le livre de M. Houellebecq était en lice pour un prix, j’ai fait part à l’Académie Goncourt de l’antériorité du dépôt officiel de mon titre à la BNF. Cette institution n’a pas répondu à mon courrier recommandé. Le jury a donc récompensé sciemment un usurpateur, qui n’a su que copier piteusement le titre d’un autre, sans doute parce qu’il était sûr de son impunité, protégé par l’influence et l’argent de son éditeur, et par ses propres réseaux

    Je reste à votre disposition pour toute précision.

    Michel Levy

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