Faut-il vraiment réindustrialiser la France ?

Le 27 février 2011

L'avenir de l'économie française doit-il nécessairement passer par une "réindustrialisation" ? Dans la réalité, l'industrie n'a pas disparu, elle converge avec l'économie des services, créant ainsi une hybridation souvent occultée des statistiques.

C’est peu de dire que le discours sur la désindustrialisation de la France est aujourd’hui dominant. Et cette fausse évidence appelle donc en riposte un discours symétrique sur la nécessaire réindustrialisation.

Quel rapport avec ce blog plutôt consacré à la transformation numérique ? A l’innovation, aux changements de société, à la nouvelle économie, au web et à ses évolutions ultra-rapides ?

Eh bien, je crois que le rapport est très étroit.

La compétition numérique en cours est constituée d’une série de batailles, parfois très rapides. Bataille des télécommunications, bataille des contenus, bataille des données, bataille des services, etc. Ces compétitions sont des compétitions globales, de politiques industrielles, dont les nouveaux géants ne sont qu’une partie émergée. L’excellence française dans ces compétitions est donc étroitement corrélée à la vision nationale de ce qu’est la puissance économique. Si l’on se tourne excessivement vers les recettes passées, si on construit une politique industrielle et économique sur des schémas datés, si l’on sépare, voire si l’on oppose, artificiellement, les différentes manières de créer de la valeur, il est peu probable que nous saurons revenir en tête du peloton des pays les plus innovants et les plus compétitifs.

Pour les entreprises réellement innovantes, souvent fondées sur les technologies numériques, qui recherchent la “scalabilité”, l’hypercroissance, de nouveaux usages, de nouvelles valeurs d’usage, une organisation dynamique de l’innovation, fondée en particulier sur l’agnosticisme technologique, ce débat est donc un véritable chausse-trape.

Bref, si l’on s’obstine à penser le numérique comme une filière industrielle, on renoncera aussi bien à Avatar qu’à Google, Foursquare ou Quora et on se mettra tout seuls sur la touche pendant que d’autres feront la révolution de civilisation qu’est la Révolution numérique.

Nous ne voulons pas choisir entre un cartel d’industries matures et une alliance avec les emplois à domicile. Nous avons besoin d’une nouvelle alliance, dans l’esprit de ce que j’évoquais dans mon billet sur la filière de l’innovation, et dans l’esprit du projet de l’Institut de recherche technologique que nous avons connu.

C’est pourquoi, au milieu de ce climat un peu néo-luddiste, j’ai été très agréablement surpris de recevoir au bureau un exemplaire de La Gazette de la société et des techniques, c’est-à-dire des Annales de l’École des Mines, intitulé “Industries et services, une notion dépassée ?”

Ce document, publié en novembre dernier, synthétise lui-même le mémoire de fin d’études de deux ingénieurs des Mines, Eric Hubert et François Hennion, paru au cours de l’été sous le titre initial : “Mesurer les services : qu’est-ce que la puissance économique ?” [pdf]

La lecture de ce mémoire est extrêmement stimulante.

Vers une convergence de l’économie des services et de l’industrie ?

On y apprend d’abord que la catégorie un peu fourre-tout de “services”, qui regroupe par exemple recherche, télécoms, gardiennage, nettoyage, location, juridique, comptabilité, architecture, immobilier, finance, livres, cinéma, e-Education nationale, médecine, hôpitaux… représente aujourd’hui près de 80 % du PIB -mais surtout porte la croissance du PIB-, de la consommation des ménages et plus encore de l’emploi.

On y apprend aussi que le prétendu déclin de l’industrie est en grande part une illusion d’optique. Il se fonde tout d’abord le plus souvent sur la part de l’industrie dans le PIB, et celle-ci régresse en majorité du fait de la progression des industries de services, comme l’agriculture avant elle. Labourage, pâturage et industries ne sont plus les seules mamelles de la France, c’est ainsi. Il se fonde également sur une mauvaise analyse des gains de productivité de l’industrie, qui explique sa faible contribution à la création nette d’emplois. Mais surtout, il se fonde sur une mauvaise analyse des évolutions en cours dans le tissu industriel. Car l’organisation méthodique de la sous-traitance, qui prend le plus souvent la forme de services aux entreprises, fait apparaître comme emplois de services des emplois qui étaient jusque là comptabilisés dans l’industrie. Ainsi, disent les auteurs, si le secteur industriel ne pèse plus que 20 % des emplois en France, la production de produits industriels est responsable de plus de 50 % des emplois.

Mais surtout, les deux jeunes auteurs condamnent avec aplomb une distinction qu’ils jugent désormais obsolète. Que valent les services qui ne s’appuient pas sur des biens matériels ? Fort peu. Que valent les produits qui ne sont pas appuyés sur une chaîne logistique, une commercialisation efficace, un service après-vente ? Presque rien. La valeur d’usage est toujours un service rendu à l’utilisateur, qui conjugue intimement biens et service.

Une fois reconnue cette indissociabilité des biens et des services, nos auteurs proposent de se concentrer sur la compétitivité, et suggèrent toute une série de mesures administratives : utiliser la fiscalité – y compris la subvention – pour pousser les entreprises à produire les données dont on a besoin pour mesurer la nouvelle économie, repenser la typologie des organisations en fonction de leur dynamique de gains de productivité, travailler à la création de marchés nouveaux grâce à la standardisation, faire évoluer les aides à l’innovation pour ne plus les limiter exclusivement à la recherche…

Ces conclusions restent sans doute encore un peu “administratives”, mais il est quand même rassurant de voir nos futurs hauts fonctionnaires sortir de distinctions qui pénalisent notre économie. Car sans cela, nous allons rater toutes les grandes révolutions qui pointent à l’horizon : villes intelligentes, robotique de service, greentech, etc., qui seraient bien en peine de dire si elles penchent plutôt du côté de l’industrie ou des services…


Article initialement publié sur le blog de Henri Verdier.

Illustrations CC FlickR: RevolWeb ; Peter Durand

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  • Fabrice le 27 février 2011 - 12:18 Signaler un abus - Permalink

    Vaste débat que la réindustrialisation. Comme vous le notez justement, près de 50% des emplois sont liés de près ou de loin à l’industrie, manufacturière, donc l’industrie de production. Concernant le PIB, la contribution directe de l’industrie est de 14% en France. Entre l’innovation, ici plutôt numérique, et l’industrie il y a une double contrainte très française. D’un côté, l’industrie s’étiole en grande partie parce que la plus grande part de la production est réalisée hors-hexagone et donc difficile à comptabiliser dans la balance globale du PIB, de l’autre l’industrie numérique peine à émerger pour de simples raisons de complexité administratives liées à l’entrepreneuriat, et de moyens. La France peine à sortir d’une économie administrée, sur le versant numérique on le voit bien avec l’exemple de Quaero et son échec flagrant. Quand aux start-up françaises, la plupart pour fonctionner doivent s’exiler aux US et le mouvement va s’accentuer avec la refonte du statut des JEI. L’émergence d’une économie numérique est encore une fois soutenue par l’administration et le grand emprunt, qui favorisera essentiellement les grandes entreprises du secteur. L’appel à sortir de la recherche fondamentale pour une recherche plus pragmatique (I.E soutenue et pilotée par les entreprises)prendra encore quelques années, la réforme des universités à fait là aussi beaucoup de mal. Quand au changement de paradigme dans l’innovation, les modèles, justement issues des grandes écoles, peinent à évoluer, en tout cas pas aussi vite que la dynamique mondiale le nécessiterait.
    Bref, le débat est ancien et le point d’infléxion difficile à trouver. Mais en tout état de cause, dans une économie soutenue par la consommation intérieure, l’industrie reste le principal pourvoyeur d’emplois et de revenus (avec la fonction publique). La bascule vers une économie numérique et innovante (biotech etc) est déjà mal engagée et les réformes du gouvernement obèrent l’embryon de volonté des entrepreneurs. Dans l’intervalle, la manufacture reste une valeur sûre :-)

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  • john le 28 février 2011 - 1:23 Signaler un abus - Permalink

    je ne comprends pas l’article… pas de besoin de calcul savant (et pourtant je suis ingénieur !) pour se rendre compte que TOUS les produits de base, de la vie de tous les jours, sont fabriqués en Asie (vêtements, équipement de maison…). Il n’y a pas quelque chose qui cloche franchement ?

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  • Henri Verdier le 28 février 2011 - 1:31 Signaler un abus - Permalink

    @John
    Tous les produits de base ne veut pas dire pour autant tous les services à valeur ajoutée, ni toute la valeur.
    Demandez à Facebook ce qu’ils en pensent…

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  • sonearlia le 28 février 2011 - 2:43 Signaler un abus - Permalink

    Bien sur qu’il faut réindustrialiser la France, c’est le seul moyen d’avoir le plein emploi, et pour ça l’économie de service, n’est pas suffisant.

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  • Vicquert de la Jourde le 9 mars 2011 - 1:20 Signaler un abus - Permalink

    Article branlé en cinq minutes après avoir lu un bon rapport, le résumant mal et en raccrochant les wagons avec deux trois mots vagues et de des formules mal inspirées. Le tout enrobé d’un joli graphique et d’un style pauvre. Owni, le nouveau journalisme.

    Auteur black listé. On verra pour le site mais après quelques semaines de picorage, ça frise la gifle.

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  • Henri Verdier le 9 mars 2011 - 9:47 Signaler un abus - Permalink

    @Vicquert de la Jourde : signez donc de votre véritable nom, nous commencerons à discuter.

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  • raph le 11 avril 2011 - 15:24 Signaler un abus - Permalink

    l’emploi doit etre accessible à tous,mais tout le monde n’est pas formaté pour les hautes technologies,la france n’est pas peuplée d’ingénieurs.l’industrie necessite des intellectuels,mais aussi des manuels.l’origine du paiement des emplois de service provient de la création réelle,donc de l’industrie.si on ne fabrique rien, on n’a rien à vendre.un peu de bon sens ne serait pas de trop chez les hauts fonctionnaires et les décideurs.

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  • fr_br le 15 septembre 2011 - 16:34 Signaler un abus - Permalink

    Les activités de service se développent en ce moment parceque les retraités d’aujourd’hui ont les moyens de se les payer. Mais pour les générations suivantes? Moins de pension, moins de services….. La réindustrialisation de la France devrait être une priorité pour les candidats à l’élection présidentielle. Une relance de la consommation est inutile si c’est pour acheter des voitures en Turquie, des vêtements en Inde et des grille-pains en Chine.

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  • geneviève-b le 14 octobre 2011 - 8:32 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour Henri,

    Je réagis seulement maintenant à ce billet très intéressant pour te signaler une publication que je fais sur le même sujet :

    http://www.vitacogita.fr/fr/ebook/2800000000790/mieux-que-la-r%C3%A9industrialisation

    Il explique que nous allons vers un nouveau paradigme qui sort de la logique hiérarchique que nous connaissons depuis au moins 5 000 ans pour passer à une économie de l’immatériel qui fonctionne en réseau.

    Ceci est possible, notamment, grâce aux TIC. Il s’agit même d’un espace de développement très important (de la même ampleur que le développement du train et de l’électricité).
    Il faut commencer à expérimenter. Je propose 4 pistes : le revenu garanti, les monnaies complémentaires, les débutantes et la démocratie agile.

    Ton avis me sera précieux.
    Amicalement

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  • José Monique le 31 mars 2012 - 19:01 Signaler un abus - Permalink

    Je suis du sexe féminin, c’est peut-être ce qui explique que votre article me paraît compliqué.
    .
    Je dis qu’il faut fabriquer en France pour que la majorité des Français, toutes qualifications confondues, accède à un emploi.

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  • geneviève Bouché le 2 avril 2012 - 10:02 Signaler un abus - Permalink

    merci Henri pour cet article qui est dans le droit fil du thème de ma publication “mieux que la réindustrialisation” :

    - disponible en créative common http://www.vitacogita.fr/fr/ebook/2800000000790/mieux-que-la-r%C3%A9industrialisation,

    - résumé : http://www.genevieve-b.fr/post/2011/10/Pourquoi-il-ne-faut-pas-r%C3%A9industrialiser-la-France

    un sujet que nous devons pousser sans relâche.

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