De l’origine numérique de la dictature et de la démocratie

Le 28 février 2011

Patrick Meier revient sur un ouvrage de Philip Howard pour éclairer le rôle des réseaux sociaux dans les révolutions en cours. Exemple iranien à l'appui.

Sauf mention contraire, les liens de cet article sont en anglais.

J’ai soutenu ma thèse début 2008, mais la majorité de la documentation la plus pertinente et utile pour mes recherches doctorales est parue en 2009 et 2010. Je suis donc reconnaissant envers le programme doctoral de la Fletcher School de m’avoir permis de mener mon travail de thèse sur le sujet que j’avais choisi compte tenu de la littérature limitée sur laquelle m’appuyer à l’époque.

Le meilleur ouvrage que j’ai lu depuis le début de ce travail est celui de Philip Howard, The digital origins of dictatorship and democracy: information technology and political islam (Les origines numérique de la dictature et la démocratie : les technologies de l’information et l’islam politique), publié il y a quelques mois. Howard cherche à répondre aux questions suivantes :

Quelle est la recette de la démocratisation ? Les technologies de l’information en sont-elles un ingrédient important ?

Plus précisément, “le but de ce livre est d’analyser la façon dont les nouvelles technologies de l’information ont contribué à ancrer ou à favoriser la transition vers la démocratie dans les pays composés de larges communautés musulmanes”. Howard montre que “la diffusion de la technologie a eu un rôle crucial et déterminant dans l’amélioration des institutions démocratiques” et “que la diffusion de la technologie est devenue, en combinaison avec d’autres facteurs, une cause à la fois nécessaire et suffisante à la transition ou à l’établissement durable de la démocratie”. Howard conclut :

Il est clair qu’Internet et les téléphones portables n’ont pas, à eux seuls, provoqué la moindre transition démocratique, mais il est raisonnable de conclure qu’aujourd’hui, il n’y a pas de transition démocratique possible sans les technologies de l’information.

L’ouvrage a reçu, sans surprise, de superbes critiques. C’est véritablement le meilleur livre portant sur le sujet de ma thèse que j’ai lu à ce jour. Pourquoi ? Le protocole de recherche de Howard et sa méthodologie mixte sont de loin les plus rigoureux dans la littérature à ce jour. J’ai donc l’intention de consacrer quelques billets sur mon blog au résumé de l’approche et des conclusions d’Howard, en commençant dès à présent par la préface du livre : “La révolution au Moyen-Orient sera numérique“, qui met l’accent sur la révolution verte en Iran. Voici quelques extraits et commentaires révélateurs de certains des arguments clés de cette première partie du livre.

Nouvel outil de communication politique

Un des rôles principaux joués par les technologies de l’information et de la communication (TIC) en Iran a été un rôle de diffusion, laquelle a eu comme effet secondaire l’augmentation des niveaux de participation à la fois dans la rue et en ligne.

Les responsables de la campagne menée par l’opposition en Iran insistent sur le fait que de tels usages d’Internet leur permettent de faire passer des messages comme jamais auparavant et, dès lors, d’organiser des meetings de plus en plus importants. Privés d’accès aux médias audiovisuels, les militants de l’opposition ont transformé les réseaux sociaux comme Facebook d’un phénomène passager et mineur de la pop culture à un outil majeur de communication politique.

Durant la période de protestation, même les blogueurs les plus apolitiques ont couvert les manifestations, la fréquentation des principaux blogs a augmenté [et] les réseaux sociaux [...] ont même permis à des zones enclavées de créer du contenu et de reprendre contact avec des amis et de la famille en Iran.

Peu importe que le nombre de blogueurs, d’utilisateurs de Twitter, ou d’Internet puisse sembler faible, car dans un mouvement social en réseau il n’y a besoin que de quelques “courtiers d’opinion” qui utilisent ces outils pour que tout le monde soit au courant.

Ces outils de communication sont ceux de la population aisée, urbaine, des élites instruites dont la loyauté ou la défection fera ou brisera le régime autoritaire. En effet, il est probablement plus utile d’évaluer les applications telles que Twitter à travers les communautés qui s’appuient dessus, plutôt qu’à travers les fonctionnalités et outils qu’elles proposent. [...] Les chercheurs spécialisés dans l’analyse des mouvements sociaux expliquent que la défection de l’élite marque habituellement la fin d’un régime autoritaire.

A certains égards, la réponse du régime a été très nettement orientée vers les vieux médias : expulsions de correspondants étrangers, blocages de lignes téléphoniques, entraves à la publication des journaux quotidiens, et accusations portées envers des gouvernements ennemis de répandre la désinformation.

Ils avaient sous-estimé le nombre important d’Iraniens désireux de soumettre leur propre contenu aux agences de presse internationales. Peut-être plus important encore, ils n’avaient pas réalisé qu’un grand nombre d’Iraniens utiliseraient les réseaux sociaux pour partager entre eux leurs propres histoires de passages à tabac, d’inhalations de gaz lacrymogène, et l’euphorie de la protestation.

Le cyber-activisme ne provient plus uniquement de pirates isolés et motivés politiquement. Il s’agit plutôt d’un mode d’action profondément intégré à la stratégie des mouvements sociaux contemporains et accessible aux utilisateurs d’ordinateurs et de téléphones portables possédant seulement des compétences de base : c’est une caractéristique distinctive de la communication politique moderne et un moyen de créer l’élan qui marque un changement social.

Comme Malcolm Gladwell, Howard aborde également le rôle des liens forts et faibles dans l’activisme en ligne. Pour en savoir plus sur le point de vue de Gladwell (et le mien) en ce qui concerne la question du lien social, je vous invite à aller voir mon billet précédent sur mon blog.

Des millions de personnes sont descendues dans les rues la semaine suivant l’annonce des résultats de l’élection et ils n’utilisaient certainement pas tous Twitter. La majorité d’entre eux, cependant, ont réagi à des liens en réseau à la fois forts et faibles ainsi qu’aux technologies numériques conçues pour maintenir ces liens.

L’activation sans précédent de liens sociaux faibles a rendu visibles aux yeux des mollahs les préoccupations de la jeunesse désœuvrée, des électeurs trompés, et des manifestants passés à tabac. Cela a eu comme résultat une scission au sein du pouvoir sur la façon dont il fallait réagir à l’insurrection, la façon de procéder au dépouillement des bulletins de vote, et comment autoriser Ahmadinejad à prendre le pouvoir de façon crédible.

L’approche modérée de l’impact des TIC sur la démocratie développée par Howard est l’un des principaux points forts de son livre.

Le pays possède ainsi l’une des communautés les plus dynamiques du monde sur les médias sociaux et le système audiovisuel le plus concentré du monde musulman. Pourquoi, dans ce cas, la révolution numérique en Iran n’a-t-elle pas eu le même type de résultats politiques ou de conséquences institutionnelles que celles observées dans d’autres régimes autoritaires ?

Un élément de réponse est qu’en même temps que ces technologies de l’information sont devenues une base fondamentale pour les journalistes et les groupes issus de la société civile, elles sont aujourd’hui une condition nécessaire mais non suffisante à un changement de régime. Ainsi, en se fondant sur une expérience issue du monde réel, quelle est la recette de la démocratisation, et les technologies de l’information en sont-elles un ingrédient important ?

Selon la théorie des ensembles flous, l’insurrection post-électorale en Iran était presque un modèle de révolution numérique. Il est peu probable que les manifestations auraient duré si longtemps, auraient obtenu autant de soutien international, et auraient eu un tel impact sur la politique intérieure sans les téléphones portables et Internet. Internet n’a pas provoqué l’insurrection, et c’est sans doute un truisme que de dire qu’aucune révolution démocratique contemporaine au Moyen-Orient ne se fera sans Internet. En période de crise politique, de simples outils qui servent habituellement à gaspiller son temps, comme Twitter et YouTube, deviennent l’infrastructure sur laquelle s’appuient les mouvements sociaux. Comme un bloggeur azéri me l’a dit, le régime sait désormais qu’Internet rend possible l’action collective.

La technologie à elle seule ne provoque pas de changement politique – cela n’a pas été le cas en Iran. Mais elle apporte de nouveaux savoir-faire et impose de nouvelles contraintes sur les acteurs politiques. Les nouvelles technologies de l’information ne renversent pas les dictateurs ; elles sont utilisées pour prendre les dictateurs au dépourvu.

Ce dernier paragraphe entre en résonance avec mes propos et se rapporte à l’idée de cascade d’information que Dan Drezner évoque sur son blog. La petite fenêtre d’opportunité que permet l’inversion des cascades d’informations peut être utilisée pour prendre les dictateurs au dépourvu. C’est pour cela que la préparation et la formation sont importantes.

Impact réel

Ainsi, en définitive, quel a été l’impact réel des protestations de 2009 ? Selon Howard :

Les médias numériques ont soutenu les protestations bien au-delà de ce que les experts avaient anticipé. En effet, cette nouvelle infrastructure de l’information a donné aux meneurs des mouvements sociaux la capacité d’obtenir non seulement du soutien de la part d’auditoires favorables à l’étranger mais aussi d’atteindre deux grands groupes nationaux : l’électorat rural et conservateur qui avait peu de contacts avec le chaos urbain, et la classe religieuse.

Qui plus est, Internet a permis aux mouvements sociaux de se rapprocher de la large population religieuse à travers les liens faibles que l’on trouve sur les réseaux sociaux et qui ont relié les mollahs aux Iraniens présents dans les rues.

Les manifestations iraniennes ont échoué à renverser le gouvernement. Mais, et cela est au moins aussi important, la censure la plus sophistiquée et technologiquement avancée au monde n’a pas réussi à gérer la crise électorale. Les dictateurs de la région ont désormais une nouvelle préoccupation : leur propre jeunesse désœuvrée, et férue d’informatique.

Le monde a suivi avec intérêt la volonté de changement exprimée en Iran, et cela pourrait s’avérer être la répercussion la plus déstabilisante de la période de protestation. Les brutalités du régime ont été diffusées dans le monde entier. Le monde a vu la contestation, et le régime sait bien que le monde l’a vue.

Conscience partagée

Cette idée de conscience partagée me plaît beaucoup, notamment en raison du travail que j’ai fait sur la plateforme Ushahidi puisque l’outil – s’il est utilisé correctement – peut susciter une conscience partagée. Mais pourquoi une conscience partagée est-elle si importante dans ce contexte ?

Comme Shirky l’a récemment fait remarquer, “les médias sociaux permettent à leurs participants d’accéder à une “conscience partagée”, définie comme la “capacité de chaque membre d’un groupe non seulement d’appréhender la situation immédiate mais aussi de comprendre que les autres le font, eux aussi”. Dan Drezner va plus loin, affirmant que “la capacité de l’État à réprimer peut s’évaporer [...] quand une masse critique de citoyens prennent conscience de leurs mécontentement mutuel de leur gouvernement“.

Pour moi, l’un des points les plus importants qu’Howard soulève dans la préface de ce livre est le suivant : “Les conditions initiales de l’organisation du mouvement social sont très différentes de celles de l’époque pré-Internet”. Voici quelques autres éléments clés à retenir :

Dans les systèmes de communication politique contemporains, les citoyens se tournent vers Internet pour avoir accès aux actualités et aux informations en temps de crise politique. Les réseaux sociaux en ligne n’ont pas seulement de l’influence en tant que moyens de communication, ils sont aujourd’hui également une infrastructure fondamentale pour les mouvements sociaux. Internet mondialise les luttes locales.

Les technologies de l’information et de la communication se présentent comme une infrastructure qui permet de transposer l’idéal démocratique de communautés en communautés. Elles soutiennent le processus d’apprentissage de nouvelles manières d’envisager la représentation politique, d’expérimentation de nouvelles stratégies organisationnelles, et d’élargissement cognitif des possibilités et des perspectives de transformation politique.

Mais ce serait une erreur de rattacher les théories du changement social à un service web particulier. Durant l’été 2009, l’insurrection iranienne a été fortement influencée par plusieurs outils de communication numérique, qui ont rendu possible l’organisation de manifestations, l’échange d’informations entre mouvements sociaux du pays, et ont permis à ces groupes de maintenir le contact avec le reste du monde.

Les appels radios et télévisés traditionnels étaient secondaires dans la mobilisation, et ne sont pas essentiels pour comprendre ce qui s’est passé en Iran l’été dernier.

Cette dernière question est pertinente, c’est selon moi la bonne façon de poser le débat sur l’activisme en ligne dans des contextes répressifs. La question peut également s’appliquer aux déploiements de la plate-forme Ushahidi, au sens où l’on peut se demander si le manque d’impact du déploiement d’Ushahidi relève d’un échec technique ou bien social.

Howard fait un certain nombre de remarques dans sa préface qui m’ont fait réfléchir aux plates-formes Ushahidi et Swiftriver. Il dit par exemple :

Les régimes autoritaires mènent toujours des guerres de propagande à travers les médias audiovisuels. Mais quelles mesures peuvent être prises à l’encontre du frisson suscité par l’appel d’une personne de votre réseau social victime de violences policières ?

Rafsandjani a élaboré un dispositif ad hoc pour effectuer des sondages à la sortie des urnes au moyen de téléphones portables. Les théoriciens de la démocratie délibérative considèrent que des sondages indépendants à la sortie des urnes sont un élément logistique clé d’une pratique électorale saine. Cela explique probablement pourquoi la désactivation des services de téléphonie mobile est si importante pour décourager toute tentative de mesurer à quel point une élection contemporaine a été truquée.

Les chaînes d’information en persan de Los Angeles ont reçu quotidiennement des centaines de vidéos, et YouTube est devenu la base de données des expériences vécues dans les rues chaotiques de Téhéran et capturées par l’objectif. Le 20 juin, Neda Agha-Soltan a été abattue lors d’une manifestation, et sa mort a été enregistrée par plusieurs téléphones portables équipés de caméras.

Cet article a été initialement publié en anglais sur iRevolution et repéré par OWNI.eu.

Crédits Photo Flickr CC Hamed Saber

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  • jean jacques ganghofer le 1 mars 2011 - 20:35 Signaler un abus - Permalink

    Je partage entièrement ce qui est écrit dans cet article.
    Dans les pays concernés par le mouvement qui a lieu actuellement dans certains pays arabes , seulement 20% de la population peut accéder à Internet….
    Donc, il se peut aussi que les ” transistors ” et la Télé aient encore leur utilité.
    Par contre, après la disparition des dictatures, je ne suis pas très optimiste , car , il faudra une nouvelle ossature sur laquelle ces pays vont se reconstruire.
    Je rappelle qu’après la chute du communisme dans l’ex URSS, la Douma a du faire de l’Orthodoxie une religion d’état, car c’était, avec le KGB , la seule structure sur laquelle un nouveau gouvernement pouvait s’appuyer …..
    Donc, même si celà peut paraître un peu ” rabat-joie” , je ne serait pas étonné de voir émerger dans quelques mois un ” Maghrebistan”.
    Les analystes politiques négligent beaucoup trop souvent l’importance des religions au sein des peuples .
    Comme le rappelait récemment Tariq Ramadan , “la laïcité a pu être instaurée en Turquie parce qu’elle le fut dans la cadre d’une dictature ” .
    Donc, pour l’instant, réseaux sociaux ou pas, rien n’est joué …..

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