Concombres: les médias servent leur soupe

Le 12 juin 2011

André Gunthert revient sur l'affaire légumière de l'année: les concombres "tueurs". Suspectée d'être porteuse d'une bactérie qui aurait fait 33 victimes en Europe, la plante potagère a fait l'objet d'un traitement médiatique abondant mais peu satisfaisant.

Du 26 mai au 10 juin 2011, l’affaire dite du “concombre tueur”, puis de la “bactérie tueuse” fait les gros titres de l’actualité. La contamination accidentelle de graines germées par une souche résistante d’E. coli dans la région de Hambourg provoque une trentaine de morts en l’espace de deux semaines par syndrome hémolytique et urémique (SHU) incurable.

Relais d’information aveugle

La gestion de cette crise témoigne d’un certain nombre de dysfonctionnements dans les mécanismes d’alerte sanitaire et leur amplification médiatique. En résumé, une infection accidentelle s’est produite à une échelle locale sans qu’on ait pu à aucun moment enrayer un processus qui a fini par s’interrompre de lui-même, la source du problème ayant disparu. Comme dans d’autres cas récents, les systèmes d’alerte censés prévenir l’extension de l’épidémie se sont avérés inadaptés et largement inopérants, contribuant à créer une panique médiatique aux effets catastrophiques, sans commune mesure avec la gestion sanitaire proprement dite de la crise. Entretenue par l’urgence, la circulation de fausses nouvelles et d’annonces contradictoires a atteint des sommets.

L’affaire de la “bactérie tueuse” est révélatrice de deux crises jumelles: celle de l’expertise dans le domaine biomédical et celle du journalisme scientifique. Dépourvues du minimum de culture scientifique qui leur permettrait de critiquer les informations véhiculées par les systèmes d’alerte, les rédactions s’avèrent incapables de traiter autrement qu’en relayant de manière aveugle les dépêches, abandonnant les principes de vérification du journalisme d’information au profit d’un journalisme de communication.

L’analyse du traitement iconographique de cette crise par LeMonde.fr permet de documenter cette dérive. En l’espace de 16 jours, le support consacre pas moins de 24 articles à la “bactérie tueuse” (sans compter les dossiers réservés aux abonnés, les billets de blogs ou les sujets connexes), chacun d’eux illustré d’au moins une photographie, dont on trouvera ci-dessous le relevé chronologique (voir aussi sous forme de diaporama).

Retrouvez les légendes au bas de l'article

Légumes mortels VS bactérie tueuse

L’élément le plus frappant de ce tableau, qui restitue le film de la perception du phénomène, est à quel point l’image semble suivre fidèlement les options du récit. Quatre thématiques peuvent être identifiées:

  • les légumes (le plus souvent représentés à l’étal)
  • le monde agricole
  • la recherche biomédicale
  • l’univers hospitalier.

Sur 24 images, deux seulement n’appartiennent pas à ces registres: une infographie du Monde.fr et un portrait utilisé pour une interview. Si l’on identifie par des couleurs ces thématiques, on constate qu’entre le début et la fin de la période, on est passé d’une vision de crise alimentaire à une vision de crise biomédicale – du “concombre tueur” à la “bactérie tueuse”(voir tableau ci-dessous).

L’autre caractère remarquable de cette iconographie est son instrumentalisation du reportage à des fins illustratives. A quelques exceptions près (comme la représentation de la bactérie, l’infographie ou le portrait de la directrice générale de l’Institut de veille sanitaire en illustration de son interview), aucune des photographies n’apporte une information visuelle utile et pourrait être supprimée sans que la compréhension de l’article en soit affectée. A moins de penser que nous ne savons pas reconnaître un concombre ou une tomate, ou bien que la vision d’une culture de cellules dans une boîte de Pétri nous renseigne sur l’évolution de la crise, ces images ont à l’évidence un caractère plus décoratif qu’informatif.

Le caractère volontiers générique de la plupart d’entre elles pourrait même laisser croire qu’il s’agit pour l’essentiel d’une iconographie d’illustration issue de banques d’images. En réalité, il n’en est rien: à l’exception de l’imagerie médicale de la bactérie, empruntée à Fotolia, toutes les photos utilisées sont bel et bien des images de reportage, la plupart réalisées dans le contexte de la crise de la “bactérie tueuse” par les grandes agences filaires: AFP, AP, Reuters. Le concombre illustrant les demandes de l’Espagne a bien été photographié l’avant-veille sur un marché de Malaga; l’infirmière masquée qui a l’air sortie d’un épisode d’Urgences est bien employée par l’hôpital de Lübeck qui soigne les malades atteints du SRU.

Plutôt que les repères classiques du photoreportage tel qu’il est défendu à Perpignan, l’iconographie de cette séquence rappelle l’illustration des journaux télévisés: une imagerie de confort utilisée pour ses vertus de support de récit et pour sa capacité à caractériser l’événement par des informations d’ambiance. Pendant que les experts – et à plus forte raison les journalistes – s’avèrent incapables d’identifier l’origine de la contamination, les images donnent l’illusion d’une maîtrise de la qualification médiatique de l’événement. Pourtant, ce qu’elles illustrent n’est rien d’autre que les erreurs et les revirements d’une compréhension lacunaire.


Légendes photo:

  1. 26/05, 11:36. Titre: “Alerte aux légumes tueurs dans le nord de l’Allemagne“. Légende: “Les autorités sanitaires allemandes recommandent de cuire pendant dix minutes à 70°C les légumes crus” (AFP/Jean-Pierre Muller).
  2. 27/05, 08:18. Titre: “Bruxelles alerte sur des concombres contaminés venant d’Espagne” (avec AFP). Légende: “Selon les autorités sanitaires allemandes, 276 personnes ont été atteintes dans ce pays” (Reuters/Morris Mac Matzen).
  3. 28/05, 19:52. Titre: “Concombre tueur: trois cas suspects en France” (avec AFP et Reuters). Légende: “Selon les autorités sanitaires allemandes, 276 personnes ont été atteintes dans ce pays” (AP/Marius Roser).
  4. 30/05, 07:58. Titre: “Concombres contaminés: La Russie interdit les importations de légumes allemands et espagnols” (avec AFP). Légende: “La bactérie E. Coli entéro-hémorragique peut provoquer des hémorragies et des troubles rénaux sévères, appelés syndrome hémolytique et urémique, potentiellement mortels” (Fotolia/Yang MingQi).
  5. 31/05, 07h50. Titre: “Concombres contaminés: le bilan s’élève à 14 morts en Allemagne” (avec AFP). Légende: “L’inquiétude grandit chez les consommateurs, qui boudent les étals des primeurs” (AP/Ronald Zak).
  6. 31/05, 16:50. Titre: “Légumes contaminés: que doit-on craindre?” Légende: “Un étal de primeurs à Leipzig, en Allemagne, lundi 30 mai(AFP/Johannes Eisele).
  7. 01/06, 06:29. Titre: “Bactérie tueuse: l’Espagne demande réparation” (avec AFP). Légende: “Sur un marché de Malaga, dans le sud de l’Espagne, lundi 30 mai(AFP/Sergio Torres).
  8. 02/06, 06:46. Titre: “Légumes contaminés: l’épidémie s’étend, la méfiance aussi” (avec AFP). Légende: “La Commission européenne a levé mercredi soir la mise en garde contre les concombres espagnols soupçonnés d’être à l’origine de l’épidémie(Reuters/David W. Cerny).
  9. 02/06, 14:22. Titre: “La souche bactérienne a bien été identifiée, mais pas le canal de transmission“(avec AFP). Légende: “A la clinique universitaire d’Eppendorf, près de Hambourg, où continuent d’affluer des malades contaminés par la bactérie E. coli(AFP/Patrick Lux).
  10. 02/06, 14:22. Titre: “La souche bactérienne a bien été identifiée, mais pas le canal de transmission“(avec AFP). Légende: “A la clinique universitaire d’Eppendorf, près de Hambourg, où continuent d’affluer des malades contaminés par la bactérie E. coli(AFP/Patrick Lux).
  11. 02/06, 18:11. Titre: “L’origine de la bactérie tueuse reste une énigme pour les scientifiques” (avec AFP). Légende: “En Allemagne, les scientifiques étudient des prélèvements faits sur les personnes contaminées par la bactérie à l’origine de 22 décès en Europe” (AFP/Bodo Marks).
  12. 03/06, 10:34. Titre: “Les scientifiques traquent la bactérie tueuse“. Légende: “Une culture de la bactérie ECEH étudiée dans un laboratoire de Hambourg, en Allemagne” (Reuters/Fabian Bimmer).
  13. 03/06, 19:39. Titre: “Bactérie tueuse: les analyses ne permettant pas d’incriminer les légumes” (avec AFP). Légende: “La bactérie E. coli continue de se propager” (infographie Le Monde).
  14. 04/06, 10:42. Titre: “Bactérie tueuse: le mystère du vecteur de contamination reste entier” (avec AFP et Reuters). Légende: “Alors que l’origine et le mode de contamination de la bactérie E. coli restent mystérieux, les pays européens continuent de se renvoyer la balle” (Reuters/Francisco Bonilla).
  15. 05/06, 18:30. Titre: “Bactérie tueuse: la piste des germes de soja” (avec Reuters, AFP). Légende: “Le ministre de la santé allemand Daniel Bahr en visite dans un hôpital de Hambourg, dimanche 5 juin” (Reuters/Fabian Bimmer).
  16. 06/06, 11h05. Titre: “Bactérie tueuse: les tests sur les graines germées ne sont pas concluants” (avec AFP et Reuters). Légende: “Vue d’une des serres dans l’exploitation d’Uelzen qui pourrait être à l’origine de la contamination” (AP/Axel Helmken).
  17. 07/06, 06:50. Titre: “Bactérie tueuse: l’UE au chevet des maraîchers” (avec Reuters). Légende: “Les producteurs européens pourraient recevoir, en cas d’accord, jusqu’à la fin du mois une aide correspondant à 30% de la valeur totale de leurs produits invendus, prélevée sur le budget de l’Union européenne” (Gamma/Alain Denantes).
  18. 07/06, 18:27. Titre: “Les germes constituent un milieu très favorable au développement des bactéries” (entretien). Légende: “Les germes de soja sont soupçonnés d’être à l’origine de la contamination à la bactérie E. coli” (Reuters/Pawel Kopczynski).
  19. 07/06, 20:24. Titre: “Bactérie : le fédéralisme allemand à l’épreuve de la gestion de crise“. Légende: “Le ministre de la santé allemand, Daniel Bahr, visite l’hôpital universitaire de Hambourg, le 5 juin” (Reuters/Fabian Bimmer).
  20. 07/06, 11:25. Titre: “Bactérie tueuse: ‘Tout se passe comme si le suspect était fondu dans la masse‘” (entretien). Légende: “La directrice générale de l’Institut de veille sanitaire (InVS), Françoise Weber” (AFP/Patrick Kovarik).
  21. 08/06, 08:20. Titre: “Bactérie tueuse: le bilan atteint 25 morts” (avec AFP). Légende: “Une infirmière au chevet d’un patient atteint par la bactérie E. coli, à Lubeck, en Allemagne. 2400 personnes ont été contaminées, dans 12 pays” (AFP/Markus Scholz).
  22. 09/06, 09:41. Titre: “Une variante de la bactérie ECEH détectée sur des betteraves néerlandaises” (avec AFP). Légende: “L’origine de l’épidémie n’a pas encore été trouvée” (Reuters/Alexandre Natruskin).
  23. 09/06, 15:38. Titre: “Bactérie tueuse: le bilan passe à 31 morts en Europe” (Avec AFP, Reuters). Légende: “Au total, plus de 2 900 personnes dans au moins quatorze pays sont soupçonnées d’avoir contracté cette forme rare et très virulente de bactérie” (Reuters/Fabian Bimmer).
  24. 10/06, 10:39. Titre: “Bactérie E.coli : des graines germées sont responsables de l’épidémie mortelle” (avec AFP et Reuters). Légende: “Une culture de la bactérie ECEH étudiée dans un laboratoire de Hambourg, en Allemagne” (Reuters/Fabian Bimmer).

Article initialement publié sur Culture Visuelle, sous le titre “La “bactérie tueuse”, laboratoire du journalisme de communication”.

Illustration CC FlickR mitch 98000, © André Gunthert (captures du site lemonde.fr, tableau)

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  • Mr P le 13 juin 2011 - 13:47 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,

    La première partie de cet article sur l’amplification médiatique d’une crise sanitaire mineure est très intéressante. Elle pourrait être cela dit approfondie par un parallèle avec les crises précédentes (il y a surement à redire de la grippe H5N1). Notamment sur le questionnement statistique qu’implique ce genre de news (10 morts à l’échelle européenne, c’est beaucoup ou peu ? De quelle échelle temporelle parle-t-on?…)

    La (plus longue) partie sur l’iconographie me semble pour le coup un peu plus sujette à critique.

    je reprends l’argument présenté :
    “L’élément le plus frappant de ce tableau, qui restitue le film de la perception du phénomène, est à quel point l’image semble suivre fidèlement les options du récit”

    Tout est dit dans cette phrase : pourquoi les choix iconographiques destinés à illustrer les évolution de cette affaires auraient-ils du/pu être en contradiction avec les angles des articles ?

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  • André Gunthert le 13 juin 2011 - 14:05 Signaler un abus - Permalink

    @Mr P: Il y a plusieurs questions dans l’objection que vous faites. Il faut souligner que lorsque l’image est utilisée dans sa fonction traditionnelle d’information, elle ne montre souvent qu’un aspect particulier de l’événement décrit. Lorsqu’une photo recouvre de façon trop étroite le champ du titre, c’est souvent le symptôme d’un choix illustratif, d’une construction ad hoc.

    Un autre problème est le caractère d’objectivation de l’image, qui “incarne” un énoncé en se constituant en “preuve”. Dans cette histoire qui n’arrête pas de se contredire, l’image apporte le support visuel de la concrétisation à des récits qui ne sont en réalité que des hypothèses. Quand on dit “concombre”, on ne sait pas vraiment si c’est le bon vecteur (et en réalité on se trompe): illustrer cette conjecture par la photo d’un vrai légume est donc une forme de tromperie similaire à l’usage de l’image en publicité pour donner corps au rêve.

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  • qt_mo le 13 juin 2011 - 14:06 Signaler un abus - Permalink

    Mais alors +1000 pour cet article!

    J’ai l’impression qu’une grande majorité des journalistes, y compris certains journalistes “scientifiques”, n’ont que peu, voire aucune formation spécifique au traitement de l’info en sciences.

    1) Pourrait-on avoir l’avis d’un étudiant en journalisme qui passe par la?

    J’aimerai beaucoup savoir si vous êtes actuellement formés:

    >aux bases de la lecture critique d’article en sciences
    >à l’Epistémologie
    >Aux bases de la méthodologie statistique ?

    Qui pour moi sont indispensables à l’analyse d’infos en sciences,
    et qui soit dit en passant sont indispensables au traitement d’infos plus générales (exemple au hasard: Les sondages d’opinon, que l’on relativise grandement quand on s’y connait un chouia en stats )

    2) J’ai aussi l’impression que la machine médiatique va trop souvent fonctionner sur le modèle

    Evenement Communication débat d’opinion
    ==> avis tranché (tribune, éditorial, etc…)

    pour traiter tous les sujets,

    Alors qu’en sciences en général c’est plutôt:

    Faits doute necessaire expertise
    ==> Consensus (société savante, conférence, etc…)

    Cela pourrait VRAIMENT améliorer le journalisme grand public de changer ces shémas.

    3) Deux exemples précédents de “journalisme soupe”:

    >La mise en route du LHC: Certains (Libération il me semble) ont relayé plutôt serieusement des théories fumeuses sur l’engloutissement de la terre par un trou noir, etc… simplement parce qu’il n’y comprenaient rien.

    >Le Mediator, et ses fameux 500 morts. Ce chiffre sort d’une étude de la CNAM, et n’a AUCUNE (mais alors peanuts) valeur scientifique, et qui a été matraqué partout.

    Les médias ce sont focalisé la dessus sont en général complètement passés a coté de la vraie problèmatique du médiator ( La manipulation du rapport benefice/risque des médicaments par l’industrie pharmaceutique, et cela pour énormément de molécules, pas seulement le médiator )

    Pour terminer, une des meilleures sources d’infos scientifiques grand public : La Tête au Carré, de Mathieu Vidard, France Inter 14-15H

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  • Mr P le 16 juin 2011 - 10:56 Signaler un abus - Permalink

    @ qt_mo

    J’ai été étudiant en journalisme il y a une dizaine d’années et nous avons du avoir une ou deux sessions sur le journalisme scientifique et sur les sondages mais c’était très insuffisant

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  • Mr P le 16 juin 2011 - 11:04 Signaler un abus - Permalink

    @ ANDRE GUNTHER

    Nouvelle illustration sur l’affaire Eceh :

    Yahoo choisit les steack hachés
    http://twitpic.com/5c90s1

    MSN chosit le CHU
    http://twitpic.com/5c90wa

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  • [...] Via Scoop.it – Santé & Hôpitaux par la CFTC HUSDu 26 mai au 10 juin 2011, l’affaire dite du “concombre tueur”, puis de la “bactérie tueuse” fait les gros titres de l’actualité. La contamination accidentelle de graines germées par une souche résistante d’E. coli dans la région de Hambourg provoque une trentaine de morts en l’espace de deux semaines par syndrome hémolytique et urémique (SRU) incurable…Show original [...]

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