Les erreurs de frappe du réel

Le 6 décembre 2011

Un seul A vous manque et tout est ruiné, par la volonté d'une finance en folie déconnectée du réel. Le philosophe Jean-Paul Jouary fait un détour par Aristote pour nous rappeler les fondamentaux d'une économie saine dans sa nouvelle chronique.

Les vraies richesses sont celles de la nature. C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique. Aristote

Il y a vingt cinq siècles, Aristote établissait une distinction entre deux usages de la monnaie : inventée pour faciliter les échanges, comme moyen intercalé entre deux marchandises propres à satisfaire des besoins humains, la monnaie peut aussi servir de point de départ et d’arrivée d’une autre sorte d’échange. Dans ce cas, elle devient une fin en soi : j’investis mon argent de sorte que plus d’argent me revienne. Et dans ce cas, les besoins humains deviennent des moyens d’enrichissement, si bien qu’Aristote excluait cette circulation monétaire de l’économie, les seules “vraies richesses” étant pour lui “celles de la nature” (dans une société esclavagiste le rôle du travail ne peut apparaître dans la formation de la valeur) : “C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique” . Formidable découverte : tout enrichissement par voie monétaire se retourne contre l’économie (“réelle”, dit-on aujourd’hui) et tourne le dos à la satisfaction des besoins humains.

Vingt-cinq siècles plus tard, un bruit qui court sur une banque, une faute de frappe d’une “agence de notation”, une déclaration sur l’état d’un pays, et voilà des salaires réduits, des usines qui ferment, des gouvernements qui tombent, des services publics que l’on démantèle. L’époque est vertigineuse : ce n’est plus la finance mais quelques mots sur la finance qui brisent des millions de vies. Et loin d’entraîner un débat sur les moyens de casser cette logique mortifère, ce gâchis matériel et humain devient aussitôt un argument de campagne électorale : chaque candidat est sommé de dire comment il compte obéir aux exigences des agences de notations et aux organismes financiers qui en énumèrent les exigences.

C’est ainsi que ceux-là mêmes qui dissertaient sur la finance comme moteur essentiel de l’économie découvraient il y a trois ans que cette finance jouait contre « l’économie réelle », ce qui constitue un aveu que les marchés financiers organisent bien une “économie irréelle” dont ils font le principe même de l’organisation du réel. Aristote, Rousseau et Marx avec lui, nous demanderaient s’ils étaient parmi nous, par quel prodige un peuple qui a son appareil productif et son savoir-faire, ses besoins et ses moyens, peut en quelques jours être déclaré en faillite et condamné à plus de pauvreté pour le plus grand nombre.

En 1967, dans un livre à relire et méditer, La société du spectacle, Guy Debord écrivaient quelques phrases qui résonnent fort aujourd’hui :

Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis.

Il parlait d’une “évidente dégradation de l’être en avoir” et d’un “glissement généralisé de l’avoir au paraître”. “Le spectacle est le gardien de ce sommeil” et à sa racine on trouve “la spécialisation du pouvoir”. C’est fait : la vie est désormais soumise à des signes, des mots, des images au travers desquels les humains sont soumis à certaines formes de domination économique et politique.

Le symbole restera dans l’histoire : la Grèce et l’Italie viennent de se voir imposer deux dirigeants issus de la même institution financière américaine (Goldman Sachs) qui n’a pas peu joué dans la crise financière mondiale, dont ils sont chargés de faire payer les conséquences à leurs peuples. C’est un métier : des organisations internationales aussi discrètes qu’importantes forment à ce genre de tâches politiques, et ce n’est pas par hasard si les deux dirigeants grec et italiens sont membres de la “Commission trilatérale” et du ” Club Bilderberg”. La France n’est pas en reste : toute la campagne présidentielle en cours est d’ores et déjà traversée par le spectacle de l’irréel promu démiurge du réel.

NB : A lire, bien sûr, Aristote (Politiques), Rousseau (Projet de constitution pour la Corse), Marx (Le capital, Livre I) et Guy Debord (La société du spectacle). Rien n’est plus moderne, même si les analyses de la crise financière occasionnent un grand nombre d’ouvrages passionnants.


Poster réalisé par Marie Crochemore pour Owni /-)
Illustration de Temari09 cc-bync via Flickr

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  • Narbah le 6 décembre 2011 - 9:17 Signaler un abus - Permalink

    J’aime énormément les articles qui ramènent aux fondamentaux.
    C’est une lutte de chaque instant de se souvenir pourquoi nous sommes convaincus de telle ou telle chose. Et se rappeler les arguments dont nous sommes outillés pour gagner ici et là une personne à notre cause. C’est comme ça que je conçois le militantisme bien compris.
    Bravo.

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  • Kat le 6 décembre 2011 - 10:39 Signaler un abus - Permalink

    Pas encore lu l’article, mais:
    “Un seul A vous manque est tout est ruiné”

    Il semblerait qu’une coquille see soit glissée dans ce passage.

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  • Antoine fierman le 6 décembre 2011 - 11:01 Signaler un abus - Permalink

    Enfin un article intéressant sur ce qui se passe autour de nous !

    Voici quelques articles à lire pour comprendre un peu la situation:

    -1 libertesinternets.wordpress.com/2011/11/07/ces-salopards-de-bouffeurs-dolives-et-siroteurs-douzo-ou-comment-goldman-sachs-a-pille-la-grece/

    -2 http://questionscritiques.free.fr/edito/Independent/Stephen_Foley/Goldman_Sachs_Pieuvre_Vampire_conquete_de_l_Europe_191111.htm

    -3 http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=27898

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  • mikey le 6 décembre 2011 - 11:52 Signaler un abus - Permalink

    Il apparait que l’exercie de notation de Moodys , Milou et autres déteins sur “l’humain”. Dernièrement, j’ai reçut un certficat de travail pour une mission interim. Il s’agit d’un document officiel attestant de votre activitée pour une entreprise notifiant votre exercice avec niveau de qualification pour votre retraite. Ce certificat étais vierge, seule étais marqué les dates. Malgré mes protestations, l’agence interim c’est déclaré incompétente à remplir mon niveau de qualification.

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  • _4strO le 6 décembre 2011 - 12:54 Signaler un abus - Permalink

    Moi mon livre de prédilection c’est “Le droit à la paresse” de Paul Lafargue :)
    Ça date de 1880 mais c’est toujours autant d’actualité.

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  • Alexandra le 6 décembre 2011 - 21:27 Signaler un abus - Permalink

    “Un seul A vous manque est tout est ruiné”
    Erreur de frappe du réel, faute de frappe du clavier ?
    J’ai lu et vu La société du spectacle, Debord.
    Je continuerai sans aucun doute par : Contre Debord, de Frédéric Schiffter.
    Regis Debray aussi, souvent, est juste : http://regisdebray.com/pages/pdf/debord.pdf

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  • Gilbert Dion le 7 décembre 2011 - 20:45 Signaler un abus - Permalink

    Pas une coquille: «Un seul A vous manque». AAA est devenu AA. Tout s’éclaire. Ou s’embrouille.

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  • Alexandra le 8 décembre 2011 - 0:43 Signaler un abus - Permalink

    … parole de réviseur ! (re:)

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  • Bug-in le 8 décembre 2011 - 2:14 Signaler un abus - Permalink

    Je ne vois pas trop ce que vient faire la référence a Debord, si ce n’est pour faire jolie. Elle n’apporte pas grand chose et ne lui est pas spécifique. La spécificité du spectacle chez Debord, c’est de dire qu’il est devenu le lien social essentiel (enfin a mon avis).

    Quand a votre lecture d’Aristote, il faudrait recadrer. A cette époque l’essentiel des échanges monétaires se faisait non pas a l’intérieur d’un pays, mais par son aspect international, surtout en relation avec l’océan et la mer. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui on voulu éloigner leur cité de la mer pour éviter une éventuelle corruption. Et il existait d’autres types de monaie littéralement, des monnaies fondantes entre autres.

    Ce n’est pas la logique actuelle qui serai différente d’avant, et ou aujourd’hui la finance permettrai de sommer les nations de répondres immédiatement. Le capitalisme est la règle depuis longtemps, sinon les nations ne réagirai pas si vite. C’est juste qu’aujourd’hui tout ceci devient très visible et que ça fait un peu tâche de s’afficher comme une “démocratie” quand visiblement il s’agit de bien autre chose.

    Enfin, et la je reste stupéfait, vous écrivez :
    “Aristote, Rousseau et Marx avec lui, nous demanderaient s’ils étaient parmi nous, par quel prodige un peuple qui a son appareil productif et son savoir-faire, ses besoins et ses moyens, peut en quelques jours être déclaré en faillite et condamné à plus de pauvreté pour le plus grand nombre.”
    Mais depuis quand avons nous encore notre appareil productif, et nos savoirs faires ? Et depuis quand maitriserions nous nos besoins et nos moyens ?
    Votre analyse est littéralement a l’opposé de la réalité. Nous n’avons pas d’appareil productif, nos savoirs faires ont été disqualifié et ont disparus avec l’extension des machines. Les savoirs que nous avons aujourd’hui sont en même temps l’instrument de notre dépossession. On sait effectivement très bien demander plus de machine et de traçabilité par puçage et fichage !
    Quand a nos besoins ils sont entièrement modifié par l’organisation spatiale et technique de nos villes et de la société en général. Vous ne voulez pas de voiture, très bien allez y a vélo… Sauf que la structure urbaine est faite de telle manière que vous avez des cinquantaines de kilomètres a parcourir chaque jours ! Vous voulez pas de nucléaire ? Sauf que les “besoins” énergétique de nos mégalopoles ne peuvent pas fonctionner autrement.
    Nous ne maitrisons rien du tout si nous laissons la politique se faire. Je suis anarchiste (certes une variété particulière éco-anarchiste) et je pense que c’est a nous tous de décider.

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  • Bug-in le 8 décembre 2011 - 2:17 Signaler un abus - Permalink

    Je ne vois pas trop ce que vient faire la référence a Debord, si ce n’est pour faire jolie. Elle n’apporte pas grand chose et ne lui est pas spécifique. La spécificité du spectacle chez Debord, c’est de dire qu’il est devenu le lien social essentiel (enfin a mon avis).

    Quand a votre lecture d’Aristote, il faudrait recadrer. A cette époque l’essentiel des échanges monétaires se faisait non pas a l’intérieur d’un pays, mais par son aspect international, surtout en relation avec l’océan et la mer. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui on voulu éloigner leur cité de la mer pour éviter une éventuelle corruption. Et il existait d’autres types de monaie littéralement, des monnaies fondantes entre autres.

    Ce n’est pas la logique actuelle qui serai différente d’avant, et ou aujourd’hui la finance permettrai de sommer les nations de répondres immédiatement. Le capitalisme est la règle depuis longtemps, sinon les nations ne réagirai pas si vite. C’est juste qu’aujourd’hui tout ceci devient très visible et que ça fait un peu tâche de s’afficher comme une “démocratie” quand visiblement il s’agit de bien autre chose.

    Enfin, et la je reste stupéfait, vous écrivez :
    “Aristote, Rousseau et Marx avec lui, nous demanderaient s’ils étaient parmi nous, par quel prodige un peuple qui a son appareil productif et son savoir-faire, ses besoins et ses moyens, peut en quelques jours être déclaré en faillite et condamné à plus de pauvreté pour le plus grand nombre.”
    Mais depuis quand avons nous encore notre appareil productif, et nos savoirs faires ? Et depuis quand maitriserions nous nos besoins et nos moyens ?
    Votre analyse est littéralement a l’opposé de la réalité. Nous n’avons pas d’appareil productif, nos savoirs faires ont été disqualifié et ont disparus avec l’extension des machines. Les savoirs que nous avons aujourd’hui sont en même temps l’instrument de notre dépossession. On sait effectivement très bien demander plus de machine et de traçabilité par puçage et fichage !
    Quand a nos besoins ils sont entièrement modifié par l’organisation spatiale et technique de nos villes et de la société en général. Vous ne voulez pas de voiture, très bien allez y a vélo… Sauf que la structure urbaine est faite de telle manière que vous avez des cinquantaines de kilomètres a parcourir chaque jours ! Vous voulez pas de nucléaire ? Sauf que les “besoins” énergétique de nos mégalopoles ne peuvent pas fonctionner autrement.
    Nous ne maitrisons rien du tout si nous laissons la politique se faire. Je suis anarchiste (certes une variété particulière éco-anarchiste) et je pense que c’est a nous tous de décider.
    (j’avais oublié de cocher la case pour suivre les commentaires…)

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  • Mael le 11 décembre 2011 - 18:43 Signaler un abus - Permalink

    Quel fatras !
    Pour apporter un éclairage utile, nouveau, nous faire part de votre opinion aurait été un plus. Citer Aristote et Debord hors sujet n’est qu’un effet de manche. La culture générale des lecteurs d’Owni n’est pas augmentée par cet article.
    Dommage.

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  • [...] Les erreurs de frappe du réel » OWNI, News, Augmented Il y a vingt cinq siècles, Aristote établissait une distinction entre deux usages de la monnaie : inventée pour faciliter les échanges, comme moyen intercalé entre deux marchandises propres à satisfaire des besoins humains, la monnaie peut aussi servir de point de départ et d’arrivée d’une autre sorte d’échange. [...]

  • Philosophie by showloulou - Pearltrees le 11 décembre 2011 - 22:51

    [...] Il y a vingt cinq siècles, Aristote établissait une distinction entre deux usages de la monnaie : inventée pour faciliter les échanges, comme moyen intercalé entre deux marchandises propres à satisfaire des besoins humains, la monnaie peut aussi servir de point de départ et d’arrivée d’une autre sorte d’échange. Dans ce cas, elle devient une fin en soi : j’investis mon argent de sorte que plus d’argent me revienne. Et dans ce cas, les besoins humains deviennent des moyens d’enrichissement, si bien qu’Aristote excluait cette circulation monétaire de l’économie, les seules “vraies richesses” étant pour lui “celles de la nature” (dans une société esclavagiste le rôle du travail ne peut apparaître dans la formation de la valeur) : “C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique” . Les erreurs de frappe du réel » OWNI, News, Augmented [...]

  • OPHNI by loichay - Pearltrees le 12 décembre 2011 - 17:41

    [...] Les erreurs de frappe du réel Il y a vingt cinq siècles, Aristote établissait une distinction entre deux usages de la monnaie : inventée pour faciliter les échanges, comme moyen intercalé entre deux marchandises propres à satisfaire des besoins humains, la monnaie peut aussi servir de point de départ et d’arrivée d’une autre sorte d’échange. Dans ce cas, elle devient une fin en soi : j’investis mon argent de sorte que plus d’argent me revienne. Et dans ce cas, les besoins humains deviennent des moyens d’enrichissement, si bien qu’Aristote excluait cette circulation monétaire de l’économie, les seules “vraies richesses” étant pour lui “celles de la nature” (dans une société esclavagiste le rôle du travail ne peut apparaître dans la formation de la valeur) : “C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique” . [...]

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