Les emplois au pifomètre du gaz de schiste

Le 8 octobre 2012

Au cœur de l'offensive pro-gaz de schiste à l'œuvre dans les médias, les créations d'emploi sont l'objet de nombreuses estimations. Toutefois, les calculs promettant 40 000 à 100 000 emplois dans la filière sont pour le moins fumeux. Vérification des faits.

Voici deux mois qu’industriels et éditorialistes défendent le gaz de schiste1 à l’aide de promesses d’emplois complètement fantaisistes. Le “gisement de 100 000 emplois” que représenterait l’exploitation de ces hydrocarbures profonds est le deuxième argument favori (après l’indépendance énergétique) pour balayer d’un revers de calculatrice les risques environnementaux et sanitaires des méthodes brutales d’extraction qu’elle nécessite (la fracturation hydraulique). Mais si les réserves ont été évaluées à l’aide de méthodes et de données géologiques professionnelles, le potentiel social de cette industrie l’a été avec un outil mathématique de niveau CM2.

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Prédire l’avenir avec une règle de trois

L’évaluation la plus populaire sous nos climats éditoriaux est l’œuvre d’un rapport livré par la société Sia conseil. Cabinet de consulting en management, Sia compte parmi ses plus gros clients GDF Suez, partenaire de Schuepbach LLC sur deux permis d’exploration pour les gaz de schiste en France et leader du secteur. Son logo apparaît par ailleurs discrètement en pied de page de Gas in focus, “Observatoire du gaz naturel” autoproclamé, coédité par GRT Gaz, filiale à 75% du géant français des bonbonnes de propane.

Pour arriver à un bénéfice de 100 000 emplois directs et indirects grâce aux gaz de schiste, la société part d’un calcul savant portant sur les trois principaux permis du Sud de la France :

Le nombre de forages par concession ne peut pas excéder 30 forages de puits par an. Pour mémoire, aux Etats-Unis, certaines zones comportent plusieurs milliers de puits. Après avoir déterminé le profil de production d’un puits type, nous avons ensuite appliqué les niveaux d’emploi observés aux Etats-Unis sur les deux périodes de vie d’un puits : sur les trois premières années (forage), 13 personnes par puits sont nécessaires ; sur les vingt années suivantes (exploitation), il suffit de 0,18 personnes par puits. Les emplois indirects et induits représentent 1,52 emploi par puits. Nous avons retraité cette moyenne américaine des horaires de travail en France (2 080 heures annuelles aux Etats-Unis contre 1 650 en France, soit un facteur de 1,26).

Conclusion : la totalité des trois concessions représenterait un potentiel de 10 000 emplois à l’horizon 2010. Jusque là, l’analyse est fine et, sinon incontestable, efficacement argumentée.

Quand soudain, peut-être usés par la quantité de statistiques sociales brassées pour savoir combien de foreurs iraient percer le plateau du Larzac, les experts de Sia rangent leurs tableaux Excel et dégainent leur Casio :

Généralisées à la totalité des ressources françaises, ces exploitations créeraient 100 000 emplois d’ici 2020 dont 40 000 emplois industriels directs, dans une hypothèse maintenant les conditions d’exploitation retenues.

Le calcul n’est pas précisé mais nous avons pu reconstituer la formule ayant permis cette conclusion :

10% x Gaz de schiste en France = 10 000 emplois
Gaz de schiste en France = 10 000 emplois x 1/10% = 100 000 emplois

En d’autres termes, les experts de Sia conseil (jugeant que toutes les extractions de gaz de schiste sont les mêmes) se targuent de prédire l’avenir avec une règle de trois.

Fact checking

Si elle peut sembler “de bon sens”, cette idée selon laquelle “un puits est un puits” est techniquement fausse : piégé dans les roches de schiste, le gaz du même nom peut se trouver en fines couches entre 2 000 et 3 500 mètres de profondeur selon les bassins. Difficile d’imaginer qu’avec plusieurs centaines de mètres de différence, il faille autant de temps et de personnel pour forer à ces différents niveaux, selon qu’on soit en Languedoc ou en Lorraine. Et pour cause.

L’argument selon lequel les gisements seraient tous pareils sur le plan de l’emploi ne survit pas longtemps à l’analyse de l’exploitation effective des gaz de schiste aux Etats-Unis. Si la règle de trois employée par Sia conseil était juste et puisqu’elle se base sur les emplois nécessaires pour exploiter les ressources, le nombre d’emplois créés devrait être proportionnel à la production de chaque Etat.

En croisant les chiffres de production de l’Agence d’information sur l’énergie américaine et les calculs d’emplois par Etat de l’institut IHS, il apparaît clairement que les deux chiffres sont totalement décorrélés : avec deux fois moins de production, la Pennsylvanie revendiquait en 2010 près de deux fois plus d’emplois que l’Arkansas. Les deux Etats affichent cependant un bénéfice social combiné inférieur au Colorado… qui a extrait mille fois moins de gaz de schiste qu’eux en 2010 !

Autrement dit, la règle de trois s’avère un outil plutôt difficile à appliquer à une industrie dépendante d’une somme de facteurs aussi large que l’énergie.

Cela n’a cependant pas empêché cette estimation de se répandre comme une traînée de poudre, ni d’autres du même calibre mathématique. Le groupement patronal britannique Institute of Directors a ainsi fait sensation le 21 septembre en annonçant un potentiel de 35 000 emplois dans l’exploration-production des gaz de schiste. Le rapport Britain’s shale gas potential sur lequel repose ce coup de com’ expose cependant clairement sa méthode pour arriver à ce chiffre à partir d’une estimation d’une hausse de 8 % de la production grâce à ces hydrocarbures :

L’industrie gazière et pétrolière britannique assure directement et indirectement l’emploi de 440 000 personnes. En supposant que l’emploi soit directement proportionnel à la production, alors une hausse de 8 % de la production de 2011 générerait un gain de 35 000 emplois, aidant à contrecarrer les pertes liées au déclin de la production conventionnelle de pétrole et de gaz au Royaume-Uni.

Ce postulat du “tous pareils” est également à l’origine de deux estimations du think tank Iref Europe. L’auteur de l’article, qui présente un potentiel de 42 000 à 62 000 emplois, a cependant l’honnêteté de reconnaître “les limitations statistiques” de la règle de trois.

Promesses

Avant la mise en exploitation des grands gisements du Nord-Est et du Sud des Etats-Unis, des promesses d’emplois toutes aussi alléchantes avaient été formulées par les industriels. En mai 2011, un rapport était repris par le quotidien Patriot News estimant à 48 000 emplois le nombre d’embauches réalisées en 2010 grâce au développement des gaz de schiste en Pennsylvanie. Signé par le département Travail et Industrie de l’Etat, le document semblait au dessous de tout soupçon.

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A ceci prêt que le terme d’embauche n’est pas synonyme de “création d’emploi“, une nuance relevée par l’institut Keystone, dans le même rapport ! Les “embauches” remplacent en effet parfois des départs en retraite, des licenciements ou des démissions, sans augmenter le nombre total d’emplois pourvus dans la zone. Le bénéfice “réel” pour l’emploi serait en fait de 10 000 personnes sur trois ans (2008 à 2010), ce qui pèse pour moins de 10% de la hausse de l’emploi industriel dans l’Etat, selon la même source.

Avec plus de 24 000 emplois directs au 2e trimestre 2012 dans les industries extractives, la France dispose déjà de professionnels dans les différents corps de métier nécessaires au développement des gaz de schiste. Comme pour la Guyane, de nombreuses opérations de prospection sismique ou de forage mobilisent pendant un temps limité des équipes de spécialistes qui repartent aussitôt le travail fini avec leur coûteux matériel, sans créer d’autre richesse sur le territoire que celle liée à leurs besoins quotidiens.

De quoi sauver une filière, peut-être. Mais pas de quoi s’attendre à un autre boom que celui qui fait trembler le sous-sol lors de la fracturation hydraulique.


Photo par Arimoore [CC-by-nc-sa] via Flickr

  1. Parmi tant d’autres : l’édito de Nicolas Beytout sur France Inter []

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  • Christophe le 8 octobre 2012 - 16:27 Signaler un abus - Permalink

    La belle affaire. Et quand bien même ils seraient bons ces calculs ? Est-ce vraiment le fond du débat ? Alors ils ont gagné la bataille de la communication.
    Pour rappel, une bonne guerre bien barbare aussi ça créé des emplois.

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    • Sylvain Lapoix le 8 octobre 2012 - 16:40 Signaler un abus - Permalink

      Les partisans des gaz de schiste avancent grosso modo deux arguments en leur faveur :
      1. ils nous permettraient d’être indépendant en gaz ;
      2. ils pourraient créer de l’emploi.

      Notre démarche ici, c’est de s’assurer de la validité de cet argument afin de savoir s’il s’agit de pur communication ou de vrai réflexion économique et industriel, un peu comme nous l’avions fait pour Le Véritomètre. Comme vous le dîtes, il s’agit d’une bataille de communication mais décider de ne pas analyser les arguments des uns et des autres, c’est sacrifier le débat à la loi du plus gros communicant. Qu’en pensez-vous ?

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      • Anne Lamoise le 8 octobre 2012 - 17:48 Signaler un abus - Permalink

        Absolument d’accord. On ne fait pas le poids si on se contente de parler des outrages entre nous. Utiliser leurs arguments, démonter, et faire savoir. Merci Sylvain.
        L’emploi est le point sensible et j’ai vu des gens se retourner ou du moins être moins sûrs d’être contre…

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      • Christophe le 10 octobre 2012 - 9:43 Signaler un abus - Permalink

        Je pense que c’est un moyen pour eux de noyer le poisson. Qu’ils en soient conscients ou non, déplacer le débat vers un sujet sensible comme le chômage est dangereux : cela fait oublier que même l’emploi ne peut justifier la surenchère de la dégringolade écologique dans laquelle nous entraîne l’exploitation des gaz de schistes. La vraie réponse à donner serait “quand bien même cela créerait des emplois pour vos enfants, voulez-vous vraiment les faire vivre sur une planète massacrée ?”. Le démontage de leurs arguments chiffrés, exposé dans votre article, ne devrait, lui, tenir que dans une parenthèse : “(des créations d’emploi au demeurant discutables selon vos calculs.)”.

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  • Hugkapet le 8 octobre 2012 - 16:54 Signaler un abus - Permalink

    GDF Suez n’est pas et n’a jamais été cotitulaire d’un permis d’exploration dédié au gaz de schiste en France. Ce type de permis n’existe plus en France puisqu’ils ont tous été abrogés. Partant de ce mensonge grossier, on peut estimer que tout le reste du propos n’est qu’élucubration d’un anti-gaz de schiste, adepte de la formule : “qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage”

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    • Sylvain Lapoix le 8 octobre 2012 - 17:02 Signaler un abus - Permalink

      Monsieur Lamiraux,

      si vous considérez toujours vos propos comme exacts, je vous conseille d’en informer les auteurs du rapport du CGIETT et du CGEDD qui font état le partenariat envisagé entre la compagnie texane Schuepach LLC et GDF sur les deux permis de Nant et de Villeneuve-de-Berg : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/007612-01_et_007612-03_rapports.pdf

      Bien cordialement. Et calmement ;-)

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      • Lamiraux le 8 octobre 2012 - 17:36 Signaler un abus - Permalink

        Un journaliste se doit d’être précis : partenariat envisagé ne veut pas dire cotitulaire. Dans les arrêtés d’attributions des permis, le nom de GDF SUEZ n’y figure pas et aucune mutation en sa faveur n’a été validée par le ministre chargé des mines. La confusion la plus totale, entretenue par les journalistes, règne autour de la problématique du gaz de schiste.

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        • Sylvain Lapoix le 8 octobre 2012 - 17:38 Signaler un abus - Permalink

          Vous avez tout à fait raison quant aux permis, l’expression “cotitulaire” est excessive (bien qu’elle m’ait été rapportées par plusieurs personnes travaillant dans le secteur, côté privé et côté public). Je vais corriger cette imprécision.

          En revanche, les permis n’ont pas été abrogés : aucun arrêté n’a acté la décision qui avaient été prise par le précédent gouvernement. Par conséquent, ils sont encore en vigueur tant qu’aucun document officiel déclarant le contraire n’a été publié au JO.

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  • Gnossien le 8 octobre 2012 - 23:30 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour ce déchiffrage précis. Ca fait du bien de voir qu’il existe encore des journalistes qui s’interrogent et font autre chose que de répéter des chiffres fantaisistes lus dans des dépêches.

    Allez, et pas que pour pour le troll, on aimerai quand même voir le même genre d’analyses sur les créations d’emplois générées par les pars d’éoliennes offshore !

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  • René de Sévérac le 9 octobre 2012 - 8:56 Signaler un abus - Permalink

    Sylvain, je suis d’accord avec votre dernière phrase.
    Le réel problème est la fracturation hydraulique et les dégâts écologiques.
    Par contre, le gaz de schiste offrirait 100 ans d’indépendance et un coût de chauffage 5 fois moins cher qu’à partir des hydrocarbures conventionnels.
    Considérer les emplois induits me semble assez spécieux : le sapeur camembert propose des solutions plus simples, payer les uns à creuser un trou et les autres à le boucher.
    Notre société est vraiment en fin de cycle.

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    • Nicolas Daures le 9 octobre 2012 - 23:28 Signaler un abus - Permalink

      Bonjour,

      100 ans d’indépendance ??? c’est aussi crédible que les 100.000 emplois.
      Aucune étude sérieuse n’avance ce chiffre.
      SIA a annoncé qu’ils allaient faire une estimation sur cette question.
      Allez, on va faire encore des calculs pour les critiquer :-)

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  • Nicolas Daures le 9 octobre 2012 - 23:19 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,
    Je viens juste d’achever (avec quelques conseils précieux) une analyse critique sur le même sujet, et de la mettre en ligne sur le site http://www.stopgazviganais.org
    A diffuser et commenter sans modération.
    Pour aller vite : au grand aximum, création annuelle moyenne de 600 emplois directs en France pendant 20 ans – soit 12.000 et non 100.000. Ajouter des emplois induits (???) et surtout retrancher des emplois détruits dans le tourisme ou l’agriculture (et leurs emplois induits !). Globalement : très maigre, peut-être négatif.
    Cordialement

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  • Observatoire du nucléaire le 10 octobre 2012 - 11:44 Signaler un abus - Permalink

    Sia-Conseil est une structure de désinformation, financée par les pires pollueurs (le nucléaire en particulier) comme on peut le voir ici : http://bit.ly/RvNqCU ;

    C’est ainsi que Sia-Conseil publie lorsque l’actualité l’ “exige” (du point de vue des pollueurs) des “rapports” bidons pour attaquer les énergies renouvelables ou promouvoir le nucléaire ou les gaz de schistes, etc

    La palme revient au dénommé Nicolas Goldberg, un jeune “qui a de l’avenir”, grassement rémunéré pour mentir, biaiser, tromper sous des apparences d’ “expertise”.

    C’est de la mauvaise désinformation, mais elle est utile aux pollueurs ou aux politqiues qui les soutiennent ( “Comme vient de le montrer une étude, le nucléaire est une énergie propre et peu chère, papati-patata…”)

    Mon conseil : ne jamais écouter ceux de Sia !

    SL

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  • Jacques Cambon le 10 octobre 2012 - 14:18 Signaler un abus - Permalink

    Bravo pour cette tentative de désintoxication.
    J’ajoute une cerise sur le gateau: l’affirmation de SIA “13 personnes par puits et par an pendant 3 ans sont nécessaires selon le Marcellus Shale Education and Training Centre” est erronée! Le MSETC parle de 13 équivalents plein temps annualisé (EPTA). La différence: un EPTA c’est le temps de travail cumulé sur la totalité du temps de forage ramené à un temps plein temps annuel, pas le temps de travail par an. Donc SIA multiplie indument par 3 les chiffres américains…sans compter qu’il ne faut pas 3 ans mais 3 mois pour faire un forage…Mais ils n’en sont plus à ça près!

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  • Estelle le 13 octobre 2012 - 20:45 Signaler un abus - Permalink

    Coucou Owni,

    Et merci de rétablir, la présentation vidéo un peu trop favorable (à mon gout) que vous aviez fait, présentant ce chiffre de 600 000 emplois aux US, voilà un article intéressant ;-)
    Bravo les Ownis

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