Le journalisme, c’est du lien

Le 22 juin 2009

Constat partagé à l’issue du colloque, vendredi à Sciences Po Paris, des directeurs d’écoles de journalisme venus du monde entier pour échanger sur l’avenir de la formation au journalisme, en pleine crise majeure de la profession. Le journalisme c’est avant tout du lien, pour être en phase avec la société, pour y être raccordé (connecté), pour [...]

Constat partagé à l’issue du colloque, vendredi à Sciences Po Paris, des directeurs d’écoles de journalisme venus du monde entier pour échanger sur l’avenir de la formation au journalisme, en pleine crise majeure de la profession.

Le journalisme c’est avant tout du lien, pour être en phase avec la société, pour y être raccordé (connecté), pour échanger, avoir une conversation, fonctionner en réseaux, et non plus pour dispenser son savoir d’en haut, de manière magistrale. C’est bien la fin de la diffusion, du « broadcast », du « top-down », du « nous parlons, vous écoutez » ! Enfin !

En réalité, « les journalistes n’ont plus le choix : ou ils acceptent de fonctionner en réseaux avec leurs audiences, ou ils vont disparaître », a résumé le britannique Charlie Beckett, directeur du centre de recherche Polis sur le journalisme à la London School of Economics. « Ils vont devoir changer de manière fondamentale leurs pratiques s’ils veulent survivre ».

“A l’ère de l’information, d’abondances de données, nous avons plus que jamais besoin des fonctions de filtres, de vulgarisation, de mise en forme et de couverture de l’actualité (…) Je ne vois pas moins de demande pour du journalisme, mais un grand rejet des médias traditionnels », a estimé cet ancien journaliste de la BBC

.

Beckett, et d’autres lors du colloque, ont noté que ce nouveau « journalisme interconnecté, plus ouvert à la participation du public, et produisant une couverture plus distribuée », est en train de se développer rapidement.

Il décrit comment les anciennes « forteresses » (journaux, radios, télévisions,…), qui ont produit de l’excellent journalisme, sont aujourd’hui de plus en plus désertées (de gré ou de force) ou, pire, édifient de nouveaux murs et creusent des fossés encore plus profonds. Mais heureusement, les autres ont enfin abaissé leur pont levis. Ils ont laissé entré la paysannerie à l’intérieur et sont même sortis à leur rencontre. C’est le cas de la BBC ».

« La bonne nouvelle c’est que les gens, le public, y sont prêts et souhaitent cette participation. C’est pourquoi ils écrivent des blogs, montent des films, et bâtissent leurs réseaux en ligne. Ils veulent être partie prenante de la conversation sur leur monde et échanger sur la manière de vivre leurs nouvelles existences. Les journalistes doivent faciliter cette conversation ».

Le Guardian vient ainsi de proposer sur son site un module qui permet à tous de traquer les notes de frais des députés britanniques.

Et ce ne sont pas que des mutations organisationnelles ou des changements de modèles économiques qui sont à l’oeuvre, mais aussi des questionnements sur les contenus. Il ne sert évidemment à rien de transposer en ligne ses contenus imprimés ou TV. Et surtout, il n’y pas assez de valeur ajoutée, trop de duplication, trop de production journalistique facilement disponible ailleurs :

« Nous sommes tous fautifs d’un manque d’imagination (…) « Nous créons trop de contenus tous faits, ennuyeux, non pertinents, sans valeur ajoutée. Cela se voit désormais et cela ne va pas durer. Ca va même être douloureux ».

Sur les enseignements dispensés, les doyens d’écoles de journalisme ont été plutôt d’accord sur la nécessité d’insuffler rapidement des éléments business, technologiques, et fortement internationaux, dans leurs cours.

Le mot de la fin au doyen de la Columbia Journalism School américaine, Nicholas Lemann :

« Internet est la meilleure chose qui pouvait arriver aux écoles de journalisme. Il a l’air d’un medium qui déprofessionnalise ; en fait il requière bien plus de compétences que juste poster des informations en ligne ».

(full disclosure : j’étais modérateur de l’une des tables rondes de cette journée, enseigne à l’IPJ et interviens au CELSA et à l’ESSEC)
(Ce billet a aussi été publié sur mediawatch.afp.com)

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  • imath le 22 juin 2009 - 12:46 Signaler un abus - Permalink

    Très intéressant, il aura fallu attendre 14 ans suite à la sortie du livre de Joël de Rosnay évoquant la révolte des pronétaires et le déclin des mass media pour que les écoles de journalisme se rendent compte de la mutation nécessaire à engager.

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  • y!onel le 22 juin 2009 - 14:30 Signaler un abus - Permalink

    Le soit disant journalisme d’aujourd’hui s’est fourvoyé dans une voie ou il partait avec un handicap de taille : celle de la rapidité d’informer. Battu à plat de couture par internet, le voici obligé de se reposer la question : est-ce qu’être journaliste c’est se contenter d’informer vite ? NON.
    On attend plus d’un professionel de l’information.
    Ceux qui ne se sont pas engagé dans ce combat perdu (les quotidiens principalement) ne sont pas mis en danger par internet, je pense au Canard Enchainé, qui produit vraiment de l’information et tend vers le journalisme d’investigation. Aucun souci avec internet (tellement pas qu’ils n’ont pas de site web). Je pense aussi à des mensuels comme le monde diplomatique où le recul possible par le statut de mensuel permet des articles et des reflexions qu’on trouve rarement ailleurs (après on est d’accord ou pas sur le fond, c’est un autre sujet…).
    Au moins cette crise de la presse apportera peut etre qques bienfaits :
    Disparition de la presse générique du copier coller de l’AFP
    Reapparition d’une presse d’opinion : l’information ce n’est pas que du lien, c’est le discours qui s’articule autour.
    Les mensuels papiers ont encore de l’intérêt car ils apportent autre chose qu’internet ne fournit pas encore.

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