Petit traité de bulshitting à l’usage des conférenciers

Le 18 juin 2010

On entend beaucoup de choses lors des conférences sur le futur de l'industrie de la musique, dont pas mal de "bullshit". Virginie Berger, qui revient d'une de ces importantes rencontres, nous en livre ici la teneur.

Virginie Berger était l’envoyée spéciale d’OWNI aux rencontres de l’Adisq (Association québécoise de l’industrie du disque). En direct live from Montréal, elle revient sur l’impression que lui a laissé les conférences, les thématiques traitées et la manière de les aborder. Impression pour le moins désabusée.

Petit traité de bullshitting international à l’usage de ceux qui vont en conférence

ou comment faire croire qu’on a plein de solutions pour « sauver » l’industrie musicale

Lorsque l’Adisq m’a conviée à participer à ses conférences à Montréal, j’étais vraiment honorée mais également très excitée à l’idée de confronter mes points de vue au marché québécois. J’imaginais un marché ouvert, en pleine réflexion, porté par la dynamique que l’on retrouve actuellement sur le marché de la musique américain.

Et puis en fait, non. J’avais l’impression de me retrouver à une des ces trop nombreuses conférences, où se retrouve sur scène uniquement des industriels, mais où ne débat pas de musique… On ne nous parle pas de valeur mais de prix, de législation, de gouvernement mère nourricière, de « oui mais avant »

Où sont les artistes ?

Où sont les artistes, les consommateurs ? bref, ceux qui la font vraiment, la musique. Ils n’existent pas. On ne veut pas savoir qu’ils existent, avec des comportements, des envies, des visions différentes …

Lors de ces conférences, une des choses qui m’étonnera toujours, c’est cette notion extrêmement simpliste que tout le monde a sur ce qu’est la musique et sur sa consommation.

On nous dit que l’intégralité de la filière musicale, c’est écrire des chansons, enregistrer en studio, faire sa promo et partir en tournée. Et que la totalité de la consommation de la musique, c’est aller chercher des consommateurs, les faire acheter puis les faire écouter.

C’est effectivement comme ça qu’on pourrait décrire la valeur économique de la musique entre 1940 et 1995, mais cela ne représente en aucun cas tout ce qu’est la musique. Ni ce qu’est le business de la musique.

Le business de la musique enregistrée est actuellement inférieur à 1/3 du business global de l’industrie de la musique. Avant 1920, il était à 0%.

Et la totalité de ce que j’entends ou de ce que je lis ne tourne qu’autour de la musique enregistrée. Comment sauver les disques !

And then I talk about them

Internet n’est pas une place de marché

Et puis, évidemment, ensuite, la question se porte sur l’Internet. Comment l’Internet va sauver le business de la musique?

Sauf qu’Internet ne le sauvera pas. Internet est un moyen de communication, ce n’est pas une place de marché. Internet permet à des gens de se parler, de découvrir, d’écouter et éventuellement d’acheter. C’est un outil formidable, un levier de communication, mais on n’est pas dans la matrice. Et Néo ne viendra pas.

La première question de mon panel fut : « Alors Virginie, faut-il être sur les réseaux sociaux ? ». Bien. « Nous sommes mi-2010 quand même », avais-je envie de répondre. La question ne devrait plus être « faut-il y être ? » mais plutôt comment améliorer sa présence…

Conférence bullshit bingo

On me dit très souvent que le marché a évolué, que je suis trop dure, alors pour tous ceux qui rêvent de savoir tout ce qui ce dit en conférence par des gens très importants mais que vous ne le savez pas encore, petit résumé :

« La musique était bien meilleure quand elle était plus chère à faire » #bullshit

« Vivement Hadopi ou PRS, ça va être bien, on va certainement réussir à récupérer 10% de ce qui perd en piratage » # bullshit

« Regardez ce qui se passe en Europe, Spotify est le futur de la musique” #bullshit

« La vraie musique, c’est celle du live, des tournées » #bullshit

« On doit éduquer les gens à arrêter de voler la musique » #bullshit

« Si on multiplie le nombre de téléchargement pirates par 1$; vous avez vu tout l’argent qu’on perd » #bullshit

« Il faut taxer les appareils » #bullshit

« Il faut que le gouvernement nous aide » #bullshit

« Les consommateurs veulent du gratuit, ils n’achètent plus » #bullshit

« La valeur et le prix, c’est pareil » #bullshit

« Avec leur Ipod, les gens ne savent plus ce qu’est la musique. Ils écoutent tout et n’importe quoi » #bullshit

Ne parler que de la musique comme de la musique enregistrée #bullshit

Fort énervement et/ou rire sardonique ?

Personne n’a de solutions miracle pour sauver quoi que ce soit. Et surtout pas moi. Mais ce n’est pas avec des œillères qu’on va avancer…

Et d’ailleurs, la musique a-t-elle réellement besoin d’être sauvée? Ne serait-ce pas l’industrie de la musique enregistrée qui veut être sauvée ? Et ne serait-ce pas cette tentative désespérée qui rendrait impossible toute évolution favorable pour les artistes et le consommateur ?

Initiative à signaler, hier soir se tenait en marge de l’Adisq la première anti-conférence musiQCnumeriQC. L’objectif, débattre entre artiste, blogueur, managers représentant institutionnels, de l’état du marché et de comment se prendre en main. Vite.

Alors ça a débattu fort, mais ça a débattu. Et ça, c’est déjà quelque chose…

> Crédit Photo CC FLickr par Jeff the Trojan

Laisser un commentaire

  • Thot le 18 juin 2010 - 21:11 Signaler un abus - Permalink

    Cet article dépeins bien ce que j’ai ressentis en écoutant le panel auquel tu as participé. Quelques bonnes choses de dites mais un sentiment général d’apathie. Le même regard porté sur les mêmes problèmes (ceux du marché du disque) et aucune réflexion sur la musique en elle même. Ce qui m’a frappé, c’est que l’intervenant, avant votre arrivée, faisait une présentation de divers outils de partage de musique (streaming, download, gratuits, payants). Ces outils ne sont-ils pas censés être connus de la part des “professionnels”, qu’ils soient boss de labels ou distributeurs, qu’ils se battent contre ou qu’ils s’en servent? En soit, même si je n’ai pas vu les autres présentations et panels, je n’ai rien appris de nouveau. Et pourtant je ne suis que musicien et pas du tout professionnel du marché du disque, du spectacle vivant ou du milieux marketing musical. Et comme tu dis pas, y’a pas eu de véritables débats mais une succession de défonçage de portes ouvertes. La conférence musiQCnumeriQC devait être bien plus excitante. Merci pour cet article!

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Benoit Tétreault le 18 juin 2010 - 23:32 Signaler un abus - Permalink

    Par rapport à l’abondance de musique diverse, (1er élément #bullshit), je crois que l’internet justement donne la possibilité de laisser les utilisateurs et leurs goûts décider en quelque sorte du contenu suggéré. Les gens, je crois, en ont marre de se faire dicter ce qui est bon par tous les médias en même temps.

    ”Internet est un moyen de communication, ce n’est pas une place de marché. Internet permet à des gens de se parler, de découvrir, d’écouter et éventuellement d’acheter.”

    Justement, si un magasin en ligne de musique au Québec était autre chose qu’un distributeur de l’industrie ”actuelle” (parce qu’elle ne l’est plus beaucoup en fait, actuelle…) qui vend ses produits sous forme physique (le ”bon vieux” CD…) par le web, si un magasin avait tout le répertoire québécois disponible, si ce magasin en ligne tenait compte des goûts des utilisateurs et leur permettait de partager justement, ne serait-ce pas, avec l’implantation d’un nouveau modèle d’affaire favorisant le contact plus direct entre l’artiste et le ”consommateur”(que j’appellerais plutôt le fan dévoué), les musiciens (parce qu’il s’agit d’eux non?) n’y gagneraient-ils rien? il n’y aurait donc aucun futur d’après eux sur le web?

    bullshit indeed!

    :) et oui, THOT, musiQCnumeriQC, c’était très bien comme rencontre!

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • jules le 19 juin 2010 - 17:58 Signaler un abus - Permalink

    “Sauf qu’Internet ne le sauvera pas. Internet est un moyen de communication, ce n’est pas une place de marché. Internet permet à des gens de se parler, de découvrir, d’écouter et éventuellement d’acheter. C’est un outil formidable, un levier de communication, mais on n’est pas dans la matrice. Et Néo ne viendra pas.”

    Cette affirmation est remarquablement péremptoire. Si Internet a connu un tel essor, c’est justement parce que c’est une place de marché formidable, demandez à Ebay, Amazon ou Priceminister. Par ailleurs, ce n’est parce que de nombreux biens et services s’y échangent sans que le consommateur final n’ait à payer pour le bien ou le service lui-même comme il le ferait sur le marché qu’ils n’ont aucune valeur d’échange, voyez Double Click, Adwords et le reste.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Benoit Tétreault le 19 juin 2010 - 23:25 Signaler un abus - Permalink

    D’ou l’interet de changer de modèle d’affaire. La réalité, c’est que certaines parties de l’industrie ne veulent pas que ca change et feront tout pour l’empêcher. Tout comme un gouvernement qui perd de la popularité, ils doivent faire de la propagande pour se sortir de leur futur brumeux.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Mathieu-Gilles le 21 juin 2010 - 21:52 Signaler un abus - Permalink

    Très bon article.

    Par contre la conférence de Musiqcnumériqc était encore plus arrièrée que celle de l’ADISQ tant qu’à moi et j’en ai été profondément déçu.

    Les gens parlaient encore des “méchants labels” qui bloquent la diffusion de valeureux artistes, et pire quelqu’un a induit en erreur les participants en disant qu’il n’y avait pas de droit d’auteur dans l’industrie de la mode.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • gbinzo le 23 juin 2010 - 0:30 Signaler un abus - Permalink

    encore un superbe article

    mais quand est ce que tu dors :)

    @jules
    oui ebay price et amazon (je rajouterai discogs) sont de bonne plateform mais c’est le public qui choisi grâce a ses recherches ses coups de coeur ses découvertes.

    mais personne ne leur impose c’est l’internaute qui choisi.
    c’est bien là toute la différence.

    je me souviens du temps ou des gars comme olivier montfort nous disait que la musique c’était comme des petits pois…
    grosse erreur :)

    et comme le dit si bien benoit
    “D’ou l’interet de changer de modèle d’affaire”

    la musique c’est de l’émotion elle n’a réellement pas besoin d’être sauvée mais juste respectée
    commençons par respecter ceux qui la font avec des rémunération à la hauteur de leur travail.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • JNB le 8 juillet 2011 - 15:29 Signaler un abus - Permalink

    Excellent article qui résume bien l’état d’esprit des majors.

    Je suis tout à fait d’accord avec l’auteure. La musique va bien, merci pour elle. Ce sont les maisons de disques qui sont sur une mauvaise pente. Elles devraient s’interroger. Les consommateurs et les artistes se sont détournés d’elles dès qu’ils en ont eu l’occasion – avec le net; elles ont sciées la branche sur laquelle elles se trouvaient en considérant ces personnes comme des vaches à lait. Et ils n’ont pas aimé…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
3 pings

Derniers articles publiés