Warlogs: la nouvelle guerre de l’information

Le 27 juillet 2010

L'affaire des documents divulgués par Wikileaks est plus qu'une simple histoire de (grosse) fuite. Elle inaugure une nouvelle ère journalistique, faite de slow-journalism, de collaboration et de bases de données.

Ce qui s’est joué dimanche soir, avec la divulgation de plus de 90.000 documents classés « secrets » sur la guerre en Afghanistan, c’est probablement une révolution en marche. Celle de la mort lente, inexorable, d’une certaine vision du métier. La fin annoncée du journalisme fermé, jaloux de ses sources, pris entre l’étau de la course à l’info, du buzz-minute, et des deux feuillets-pépère. Et la confirmation d’une nouvelle ère : l’Internet en média majeur.

Avec les warlogs, la guerre de l’info a — enfin — pris une nouvelle tournure. Le métier redevient passionnant. Même si l’issue, comme dans toute guerre, est foutrement incertaine. Ces warlogs sont ni plus ni moins un acte fondateur comme, en son temps, l’embuscade tendue par le Drudge Report. Avec une nuance, de taille : entre une connerie de cigare présidentiel et une saleté de guerre, il y a un monde. Ce monde, c’est quinze ans d’informations sur Internet, et c’est cette histoire de warlogs, proprement sidérante.

Récapitulons.

Une nouvelle forme d’informateurs

A la base, l’organisation Wikileaks. Une drôle d’entité. A la fois la source, le relais et le co-diffuseur d’informations sensibles. Jusqu’ici, Wikileaks s’était fait connaître en publiant des révélations refusées parfois par des titres, disons, institutionnels. Dans le cas des Warlogs, c’est l’inverse : Wikileaks est le fournisseur. La logique est inversée, le journalisme bientôt bouleversé.

Dans les troupes de Wikileaks, on retrouve un personnage charismatique, comme il se doit, l’australien Julian Assange, son porte-parole ; sorte de leurre people malgré lui, tête d’ange et calme fou, qui permet à toute une équipe de travailler dans le secret et l’anonymat. Une équipe composée, entre autres, de journalistes. Assange lui-même, et ça compte, si l’on veut observer les bouleversements de la corporation, vient « du journalisme papier », comme il l’a rappelé hier lors de sa conférence de presse. La relation à cette nouvelle forme d’informateurs, la génération wiki, venue de l’open source et revenue (probablement) du reste, risque bien de modifier certaines méthodes de travail pour tous ceux dont informer est le métier.

Julian Assange, Porte parole de Wikileaks.org (à gauche)

Victoire du « slow journalism »

Un des faits d’armes de cette bataille de l’info, c’est évidemment l’embargo imposé à trois des plus prestigieux titres de la presse mondiale. En effet, le New York Times, le Guardian et le Spiegel ont accepté — chose inédite — de travailler ensemble et en silence ; et d’attendre le 25 juillet pour faire feu, au moment même où Wikileads mettait en ligne ses documents. Le Guardian a ce mot, étonnant, dans le monde ultra-compétitif dans lequel la presse se débat : les journaux en question et Wikileaks ont scellé une « joint venture ». La masse d’informations à traiter impliquait une telle solidarité.

Jusqu’ici, cette solidarité se voyait parfois sur le terrain, entre deux reporters copains ; ou entre télévisions (pour des raisons techniques : satellites, lumières, batteries, K7) ; mais jamais à ce niveau, et jamais sur cette durée, jusqu’à dimanche.

Plus notable encore, cette alliance est aussi la marque du slow journalism, le journalisme lent, calqué sur le mouvement slow food, celui qui prend son temps, qui recoupe, qui évalue, pèse, doute, soupèse, et re-doute. Il faut des nerfs, ne pas craindre les fuites aux fuites, les tirs amis de la concurrence. Sur ce coup, le New York Times, le Guardian et le Spiegel ont été magistraux.

Dès la publication des warlogs, les deux premiers s’expliquaient d’ailleurs. Ils faisaient du méta journalisme, comme c’est devenu désormais l’usage, depuis l’irruption du Net comme aide logistique à la critique des médias. C’est ainsi qu’un rédacteur en chef du NY Times nous apprend que son journal « a passé près d’un mois à fouiller les données à la recherche d’informations et de tendances, les vérifiant et les recoupant avec d’autres sources. » Il ajoute que « Wikileaks n’a pas révélé la manière dont il a obtenu les fichiers, pas plus qu’il n’a été impliqué dans le travail journalistique des entreprises de presse ». Au détour de ce making of salutaire, on apprend aussi que chacun a pris ses responsabilités : la Maison Blanche, mise au parfum par le New York Times, qui légitimement lui demandait sa version des faits, a exhorté WikiLeaks à ne pas rendre publics des documents qui auraient pu nuire à la sécurité des troupes présentes sur place. Ce qui a été fait. On notera au passage le fair-play du bureau ovale (qui ne pouvait, de toutes façons, que constater les dégâts) : pas de pré-fuites, pas de diversion ante-publication, comme c’est bien souvent le cas en France.

Pour être complet, le slow journalism existait avant le slow journalism. Le New Yorker en est l’illustration parfaite, voir le portrait fleuve de Julian Assange publié en juin.

Lignes de front et Grande Chasse A La Donnée Brute

Depuis dimanche, deux écoles s’affrontent. Comme de juste, en pareil cas. Ceux qui s’interrogent sur la source, ses méthodes, sa « stratégie bien rôdée », ses relations, son « opacité », comme pour mieux la dévaluer si besoin était. Et ceux qui embrayent, et répercutent l’information, de plus ou moins bonne grâce.

Mais avec les warlogs, un fait nouveau apparaît aux yeux du grand public. Ce fait, c’est le data-journalism. « J’admets, dit ainsi Roy Greenslade, de la City University de Londres, que j’ai longtemps défendu l’idée que les sources sont l’âme du journalisme. Mais j’ai rejoint le point de vue selon lequel les données sont plus précieuses [...] Wikileaks, tant d’un point de vue éthique que pratique, est le produit du nouveau paysage médiatique qui permet une plus grande transparence et une responsabilité accrue comparée au passé. »

En rendant publiques les données, l’équipe de Wikileaks permet en effet à tout un chacun de s’en saisir. Dans le monde entier, des gens, des blogs, des journaux, ont commencé à scruter, à s’intéresser aux fiches, à les recouper. C’est la nouvelle école. D’autres, dans un même élan contributif, se sont mis à plusieurs pour retranscrire sur un Google Doc la conférence de presse londonienne de Julian Assange (lundi après midi).

La Vieille presse AVEC Internet (ou la consécration du fanzinat)

L’affaire des warlogs n’aurait, évidemment, pas eu le même retentissement sans l’alliance presse écrite/internet. Selon Libération,

cette stratégie permet à Wikileaks de jouer sur deux tableaux : elle donne d’abord un retentissement bien plus important à son travail, mais lui permet également de se « protéger » des remontrances de l’administration américaine.

Pour d’autres, l’accord Wikileaks et NY Times/Guardian/Spiegel signe que l’information sur Internet a encore besoin de béquilles — et tous les pure-players vous le diront : sans ce qu’on appelle des « reprises » de leurs informations (par l’AFP, sur les matinales radiophoniques, par des télés ou des journaux), les pure players ont encore du mal à se faire entendre, du moins de ce côté-ci de l’Atlantique.

L’ampleur des warlogs balaye ces deux réserves. C’est en effet bien plus que la recherche d’un adoubement, et bien moins qu’un signe d’impuissance, que révèle cette alliance. C’est tout simplement l’avenir de l’information qui se joue en direct. D’un côté, l’avènement du Net ; de l’autre l’intelligence de quelques rédactions qui saisissent que la donne a changé.

Hier, lors de sa conférence de presse londonienne, Julian Assange a précisé les dessous de l’opération. Un, il n’y a eu aucun accord commercial entre les parties. Deux : « nous ne pouvions évidemment pas avoir une coalition journalistique trop importante… Alors, nous nous sommes focalisés sur trois ou quatre médias. Nous pouvions réellement nous réunir dans une même pièce et nous mettre d’accord sur toutes les conditions [de publication]. Et pour faire simple, à l’exception de certaines publications en français, les trois meilleurs journaux d’investigation papiers sont The New York Times, Der Spiegel, et The Guardian. »

Le fanzine, modèle pour l'avenir du journalisme?

D’une certaine façon, la victoire du Wiki est une nouvelle étape dans ce que j’appelle l’avènement du fanzinat — et, à mes yeux, rien n’est plus beau que ces publications passionnées venues du rock et du polar dans les années 70. Avènement du fanzinat ? Absolument. Il suffit de voir les tailles des rédactions et les chiffres de ventes, se réduire sans cesse, dans le monde entier. Il suffit de lire les interviews de Julian Assange, animé par cet esprit indie rock. Il suffit de constater comment, aujourd’hui, l’information circule ; comme avant le Rock se propageait : do it yourself et compagnie ; un garage band peut devenir Nirvana. Ou plus exactement : l’un et l’autre, c’est la même chose. On passe de l’un à l’autre, sans se soucier des chiffres d’affaire. Seule compte l’info, comme avant le son. Fanzinat, aussi, que ces coûts réduits de publication qu’offre Internet, et l’imagination au pouvoir portée par certains (pas assez, hélas).

Une carte de l’information redessinée

C’est haut la main le Guardian qui a poussé le plus loin l’intégration du Net dans son travail (profondeur et stockage des données ; orchestration visuelle ; interactivité, etc). Sa carte des warlogs est un modèle du genre, un char d’assaut interactif, probablement l’arme de données massives la plus efficace jamais mise en ligne. Pour les tenants du data-journalism, c’est beau comme l’invention de la poudre à canon. Au téléphone, un ami me disait hier soir : « cette carte, c’est la mort de la presse papier, et c’est plus efficace que la télé ». Ce qu’il y a de bien dans les amis, c’est quand ils pensent plus loin que vous.

Avec sa Googlemap, ses points colorés (tirs amis, tirs afghans, victimes civiles, etc), qui renvoient à des dates et ces dates à des fiches (les fameux logs, ici 300 géolocalisés), le Guardian fusionne ce qu’il est — le rigueur même — avec l’inventivité de l’outil et de l’époque.

Chapeau et casque bas.

Article initialement publié sur Davduf.net

Illustration CC Flickr Andy McGee, raketentim, alexcovic

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