Net-culture: quelle alternative au modèle californien?

Le 30 septembre 2010

Musique, cinéma, télévision, la culture anglo-saxonne est prédominante dans bien des secteurs, c'est un fait et ça dure depuis des décennies. Cette pop-culture est évidement aussi largement répandue sur Internet, façonne-t-elle déjà notre vision du monde interconnecté ?

L’Amérique a colonisé nos inconscients

Wim Wenders

C’est un reproche récurrent et pertinent dans les commentaires en réponse aux billets sur le manque de visibilité des intellectuels français dans la réflexion sur internet. On pointe du doigt  une vision biaisée, férocement ancrée dans une tradition culturelle anglo-saxonne.

Dans les années 80, Wim Wenders était considéré comme un des grands cinéastes européens. Le qualificatif Européen est à lire ici en tant qu’indication de non-Américain : des films contemplatifs, poétiques ne répondant pas nécessairement au diktat d’un cinéma Holywoodien à la narration tirée au cordeau.

Pourtant, tout comme la nouvelle vague dont il s’inspire, ce cinéaste reconnaît l’influence fondatrice du cinéma Holywoodien à travers la citation éblouissante qui ouvre ce billet (et des œuvres telles que le fameux Paris, Texas).

Nastasia Kinski dans "Paris Texas"

Comme Wim Wenders, je me sens profondément Européen. Et comme Wim Wenders pour la culture cinématographique, je me demande s’il existe une alternative au modèle californien pour la culture internet. (note : je ne me compare en aucun cas à lui, hein)

Formulé en d’autres termes : après avoir dominé culturellement sans partage à travers le cinéma notre représentation du monde de fin du XXème siècle, le modèle californien façonnerait-il identiquement notre manière de penser le monde interconnecté ?

Creative Ethos

Dans The Rise Of the Creative Class, ouvrage culte (non traduit en Français), Richard Florida réfléchit à ce qui pousse la classe créative (les ingénieurs, designers, informaticiens, artistes, architectes etc …) à se concentrer dans certaines villes d’Amérique du Nord au détriment d’autres.

Dans le cadre de cette réflexion, il remonte à la notion du creative ethos, cette pulsion créative qui innerve nos sociétés de la connaissance et qui est notre source de richesse.

Selon Florida, le creative ethos contemporain naît de la rencontre entre a) la culture hippie qui s’est installée à San Francisco et b) l’éthique protestante du travail (protestant work ethic). Cette jonction improbable se produit à la fin des 60’s en Californie. C’est dans cet esprit qu’apparaissent des technophiles et entrepreneurs aussi improbables tels que Steve Jobs, Paul Allen, Steve Wozniak or Gordon Moore (qui avant d’énoncer sa fameuse loi était réputé en Californie pour son inlassable action pacifiste).

Des génies hippies, chantés par des auteurs aussi radicaux que Richard Brautigan (les poèmes du recueil All watched over by machines of loving grace) et qui nulle part ailleurs qu’en Californie n’auraient été pris au sérieux.

Ce Creative Ethos fonde bien entendu la culture internet, avec les valeurs décrites dans le billet consacré au sujet : méritocratie, esprit d’entreprise, pragmatisme, simplicité, post-idéologie et foi en l’avenir.

Si ces valeurs s’étaient avérées incompatibles avec la technologie, nulle doute que le darwinisme implacable du réseau s’en serait délesté. En conclusion : ces valeurs sont là pour rester.

Gay, créatif et technologique

La théorie de l’essai de Florida, inspirée des travaux de Robert Lucas (prix nobel) et Jane Jabos : c’est le capital humain des classes créatives qui enrichit les régions, ce ne sont pas les entreprises qui s’y installent : ces dernières ne font que suivre les classes créatives. Et celles-ci choisissent leur destination en fonction de 3 paramètres : les talents (le taux de personnes éduquées), les technologies (dynamisme de la région dans les industries technologiques) et la tolérance (indiquée par le nombre d’artistes, de musiciens et la taille de la communauté gay).

Cet ouvrage insiste ainsi sur la dimension multi-culturelle des régions dynamiques, établissant une relation directe entre le dynamisme de la scène musicale ou de la communauté gay et la richesse générée par les entreprises dans ces mêmes régions.

Eloge de la trans-disciplinarité

On arrive ici à un point essentiel de l’industrie du monde connecté : les multiples dimensions culturelles de ses leaders.

Des CEO qui jouent du rock (comme dans la convention d’Austin racontée par Florida), des dirigeantes d’entreprise éperdues de Littérature, des diplômés de business school qui créent des frameworks web open source et qui disent f**k dans leurs conférences à Stanford, des informaticiens fascinés de calligraphie, des hackeuses qui citent Hannah Arendt …

Il s’agit là d’une dimension multi-culturelle dans laquelle je me retrouve complètement.

L’impossibilité du creative-ethos.fr

Voilà un autre point d’achoppement avec la culture française où il y a bien peu de fluidité socio-culturelle. Chez-nous.fr, chacun reste à sa place, ce brassage n’a quasiment pas lieu. Le creative ethos, cette jonction à l’intersection de la culture pop et de la culture d’entreprise est tout simplement un territoire fantôme et inhabité.

Un élément remarquable noté par Florida : aux US, la vaste majorité des businessmen des nouvelles technologies sont liberals (i.e progressistes et démocrates). Ce sont des personnes foncièrement tolérantes, ayant complètement intégré la culture populaire et s’en servant à merveille. Ce qui donne une épaisseur passionnante à leur réflexion sur le net et aux services et produits qu’ils proposent.

A l’opposé, en France les businessmen sont très largement conservateurs et n’ont aucune culture pop : ils s’en contrefichent et n’y accordent absolument aucune importance. Nos services et produits high-tech sont dépourvus de creative ethos : ils sont dépourvus d’âme. Leurs blogs sont à pleurer : y passer après avoir lu celui de 37Signals c’est un peu comme regarder Navarro après avoir vu 24 Heures Chrono.

Les artistes (musiciens, cinéastes, etc …), quant à eux, sont chez nous violemment progressistes, volontiers pompeux et engagés (Malheur à l’oeuvre qui défend des causes - Nabokov), arc-boutés sur la préservation de l’état comme incarnation de l’égalité républicaine, et ont du mal à résister à la diabolisation systématique de l’entreprise.

Du coup, un évènement tel que SxSW est complètement impensable en France. Une semaine où se superposent à Austin, Texas un festival de rock, de cinéma et de technologies interactives, cela ne peut simplement pas exister car il s’agirait de faire cohabiter des mondes ennemis. Le Creative Ethos ne passera pas chez nous.

Une alternative française ?

Qu’aurions nous donc à proposer comme alternative  au modèle Californien ?

Un besoin de prendre du recul et prendre son temps avant de proposer une réflexion comme le propose Frédéric Beck dans son très bon billet ?

Je n’y crois pas une seconde. Nous sommes entrés dans l’ère de l’immédiateté. On peut s’en désoler, proposer un jugement et prétendre que c’est mal, se mettre debout sur les freins, cela ne change rien à l’affaire. C’est ainsi. C’est la métaphore du Kayak de Clay Shirky :

Social tools can’t be controlled. They’re just like kayaks : we are being pushed rapidly down a route largely determined by the technological environment. We have a small degree of control and that control does not extend to being able to reverse or even radically alter the direction we’re moving in.

Les outils sociaux ne peuvent pas être contrôlés. Ils sont comme des kayaks : nous sommes en train d’être entraînés rapidement sur une route largement déterminée par l’environnement technologique. Nous n’avons que de petites possibilités de contrôle et cette marge de manÅ“uvre ne peut pas nous permettre de repartir en arrière ni même de changer radicalement la direction dans laquelle nous avançons.

Nous sommes entrés dans le temps court. La réflexion doit s’adapter. Nous ne pouvons pas demander au monde de s’arrêter, demander aux bloggers d’arrêter de publier des billets ou au tweeters de poster des liens, tout cela pour prendre le temps de la réflexion.

Si la réflexion culturelle française était incontournable au temps long des livres, ce n’est aujourd’hui plus le cas. Quelle est notre réponse à cette disgrâce ?

Internet et l’Histoire

Après le cinéma, la Californie et à travers elle une certaine Amérique (libérale, tolérante, ouverte et créative) a formaté la culture internet à son image et avec ses valeurs.

Lorsque dans plusieurs siècles on se retournera sur cette époque charnière, équivalente dans sa dimension innovante et créative à la Renaissance, la civilisation dont on se rappellera sera celle-ci.

La composante anglo-saxonne de ma position sur le sujet n’est donc pas un biais, mais plutôt un alignement sur cette réalité : l’Amérique a colonisé notre conscience collective : le réseau.

Crédits photos cc Hugh MacLeaod et FlickR The City Project, Randy Son of Robert, SWANclothing.

Article initialement publié sur #hypertextual.

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  • Gaganausaure le 2 octobre 2010 - 12:39 Signaler un abus - Permalink

    ["L’Amérique a colonisé nos inconscients" Wim Wenders]
    Oui et pour la France cette colonisation a même été institutionnalisée par les accords Blum-Byrne de 1946. Hollywood, au moins depuis la 2sd guerre mondiale, est une énorme machine de propagande et c’est toujours le cas.
    C’est quand même un bon point de départ pour asseoir son influence sur le Web. Les rigidités d’une certaine élite française sont bien connues mais il n’est pas certain qu’elle soit encore majoritaire. Quant aux “businessmen” français beaucoup d’entre eux sont tellement fascinés par la culture du maître qu’ils marchent à quatre pattes en ânonnant du global english pour se convaincre qu’ils sont à la pointe du progrès, ceux là poussent même le ridicule jusqu’à exiger de leur personnel français en France qu’il parle ce sabir avec ostentation…
    Le décor étant planté et sans sombrer dans la diabolisation de l’entreprise, on peut discuter de la validité de ce modèle quant à sa capacité de construire une société plus juste, sur ce plan Internet ne semble pas changer grand chose. Souligner que le mérite existe en dehors des institutions qui décernent les labels de l’excellence, n’implique pas que les diplômes sont des licences de “bonnes conduites” réservé à une seule classe sociale privilégiée qui arriverait à maintenir ses privilèges sans compétences…

    “Nous sommes entrés dans le temps court. La réflexion doit s’adapter.”
    Voilà un joli slogan Hollywoodien comme l’est d’ailleurs l’image du kayak comme si, s’agissant du « temps court » réfléchir vite impliquait que l’on soit dispensé du « temps de la réflexion » et que, embarqué sur un fleuve ou un torrent les rives disparaissaient et que ceux qui seraient sur la rive seraient forcément ringards ?

    Vous l’avez certainement remarquez, de la patinette à l’avion de chasse, tous ces engins ont des freins,la vitesse n’est pas l’accélération et à vouloir maintenir à tous prix la seconde n’est-ce pas s’assurer de rater le virage ?

    Qui a intérêt à faire prendre le mouvement apparent pour le mouvement réel ?

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  • cecil le 4 octobre 2010 - 13:49 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour Gaganausaure,

    Quel sobriquet pittoresque !

    Vous avez mille fois raison : les société est profondément injuste. L’importance de la financiarisation dans l’économie, les écarts de salaire qui se creusent, la perpetuation du determinisme social (un enfant de prof a 900 fois plus de chances d’integrer l’antichambre des elites – les classes prepa – qu’un enfant d’ouvrier), l’absence honteuse de représentation des minorités dans les media et la république, la main mise de quelques arrondissements parisiens sur toute la production culturelle francophone, tout cela est insupportable.

    La position du management français est très complexe. A la fois fasciné par l’insolente réussite et rejetant d’autres part complètement la partie “contre-culture” du “creative ethos” californien. Le vocabulaire ridicule (corporate BullShit ou le techno-latin comme l’appelle David Weinberger) est un probleme annexe. Bref : si les businessmen francais sont profondément conservateurs c’est en partie en raison de la forte polarisation politique de la gauche et de la diabolisation de l’entreprise.

    Pour ce qui est du temps court, cela a effectivement suscité de nombreux commentaires.

    Malheureusement pour nos élites, avec les réseaux et media sociaux sont apparus des outils permettant à tous de donner leur avis. Et du coup ces media deviennent incontrôlables, d’où la métaphore du Kayak de Shirky que je trouve fort pertinente. Ce n’est pas un jugement mais un état de fait.

    Si le temps est court c’est que le nombre de personnes pouvant intervenir dans la conversation est incommensurable et leur intervention est potentiellement instantanée. Je vous invite à lire les commentaires de Tremeur dans le billet original sur Hypertextual à ce sujet.

    Les penseurs les plus importants de la culture net ont compris cela en ajustant leur réflexion sur le temps court (blog) et le temps long (livre).

    Enfin je ne partage pas une seconde la vision paranoïaque qui sous-tend votre conclusion. Et je pourrais vous retourner la question : qui a intérêt à entretenir cette vision paranoïaque ?

    Ma réponse : ceux qu’internet et les réseaux sociaux dérangent avec la formidable fluidification sociale qu’ils proposent.

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