Les chercheurs doivent-ils boycotter Elsevier?

Le 9 novembre 2010

Elsevier est un des principaux éditeurs scientifiques mais son attitude face à la communauté scientifique pose de réels problèmes éthiques. Les chercheurs peuvent se poser la question du boycott de ce poids lourd de l'édition scientifique.

Titre original : Faut-il boycotter Elsevier ?

On a déjà longuement discuté des problèmes liés aux revues scientifiques et des possibilités offertes par l’accès libre. Mais certaines pratiques  récentes du grand éditeur Elsevier posent vraiment la question aujourd’hui d’un boycott pur et simple.

Elsevier est un acteur quasi-incontournable de l’édition scientifique, publiant 250 000 articles par an dans plus de 2000 journaux (si j’en crois Wikipedia). Poids lourd de l’édition scientifique, sa responsabilité est grande, tant à l’égard de la Science – Elsevier édite par exemple les Compte Rendus de l’Académie des Sciences de notre beau pays- que des scientifiques qui, rappelons-le, travaillent  quasiment gratuitement pour les éditeurs scientifiques du fait du système de revue par les pairs.

Des pratiques douteuses

Cependant, force est de constater que l’attitude d’Elsevier pose des problèmes de façon récurrente. Pour ne citer que trois affaires parmi les plus récentes :

Une stratégie de packages inacceptable

On le voit, Elsevier est donc régulièrement pris les mains dans le pot à confitures. Mais c’est paradoxalement des pratiques tout ce qu’il y a de plus légales et d’éthiques qui posent problème aujourd’hui  à mon sens. Car des événements récents prouvent aujourd’hui qu’Elsevier considère les chercheurs, qui sont à la fois ses clients, ses serviteurs et ses vaches à lait, pour des imbéciles.

Elsevier se livre d’abord de plus en plus à des pratiques plus proches du vendeur de chaînes câblées que de l’éditeur scientifique. Un exemple parmi d’autres : Elsevier vend des “packages” d’abonnements de revues aux universités et se livre actuellement à un saucissonnage tout à fait inacceptable :  il sépare actuellement les revues récentes et trendy du package basique, pour  les inclure dans d’autres packages incluant d’autres revues plus que mineures.

Du coup, l’université voulant se mettre à la page devra acheter quasiment tous les packages pour avoir accès à la totalité des bonnes revues. Et, en période de vaches maigres, certaines universités refusent désormais purement et simplement; sans être dans le secret des Dieux, j’imagine que quelque chose de similaire s’est passé récemment dans le cas de Paris VI qui a résilié il y a quelques jours son contrat avec Elsevier.

Une position  cynique sur le financement de la recherche publique

L’autre événement qui a de quoi faire sortir le scientifique lambda de ses gonds, c’est une tribune dans le Telegraph.  Oh, rien d’inhabituel en ces temps de propagande obsédés par la dette publique, un discours classique de coupe dans les dépenses, soutenant le plan d’une terreur British appelée George Osborne. Sauf que le plan en question prévoit des coupes drastiques dans le secteur éducatif, et spécifiquement universitaire : - 40 % de dépenses dans ce domaine ! Et cette tribune d’entrepreneurs, soutenant ces coupes, est signée …  par Anthony Habgood, le Chairman de Reed Elsevier. Peut-on faire plus imbécile et plus cynique qu’un “entrepreneur” dont le business model repose sur l’expertise et le  travail bénévole de personnes dont l’activité est financée en grande partie sur des fonds publics et qui soutient en parallèle une coupe drastique de ces mêmes dépenses publiques ?

Elsevier, du fait de son poids énorme, se comporte en monopole, se permet de donner des leçons de rigueur à l’État britannique d’un côté tout en pressurisant le secteur universitaire de l’autre. Il se trouve que nous, chercheurs, avons aussi le pouvoir de donner une leçon d’économie à Elsevier. Tout quasi-monopole non naturel étant néfaste pour l’économie, nous rendrions probablement service à la société en général en refusant désormais de travailler avec Elsevier, en refusant de référer les papiers soumis à une revue du groupe Elsevier, en refusant d’y envoyer nos papiers, ce qui in fine, devrait forcer Elsevier à mettre la clé sous la porte (d’une façon ou d’une autre).

En ce qui me concerne, je suis assez choqué par tout cela et désormais, je ferai mon possible pour m’abstenir de référer des papiers pour Elsevier, et je n’y enverrai plus mes papiers. Je privilégierai en priorité les journaux en accès libre et les journaux de sociétés savantes (comme Science ou Physical Review).

>> Photo FlickR CC : Campaign Against Arms Trade, martineno

>> Article initialement publié sur Matières vivantes

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  • m_ripr le 9 novembre 2010 - 14:49 Signaler un abus - Permalink

    Les chercheurs produisent la matière qui est ensuite revendue à prix d’or aux universités qui paient donc 2 fois. Une fois pour la production de cette matière (salaires, investissements, etc..) et une deuxième fois pour que cette production soit référencée dans leur bibliothèque.

    La seule force d’Elsevier est que ses publications comptent pour le classement des chercheurs/labos à l’international.

    Quand les publications en accès libre auront cette reconnaissance (ce qui ne saurait tarder) alors la migration se fera simplement je pense.

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  • Roud le 9 novembre 2010 - 14:51 Signaler un abus - Permalink

    @m_ripr : je dirais même que les universités paient une troisième fois : en effet, les chercheurs passent aussi du temps à évaluer la production des autres pour les revues. C’est du temps de travail payé par les universités en pure perte.

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  • m_ripr le 9 novembre 2010 - 14:56 Signaler un abus - Permalink

    Oui très juste, elles paient donc 3 fois (et cette 3eme fois pour assurer la qualité des publications, consolidant ainsi la seule force d’Elsevier c’est à dire la reconnaissance internationale de ses publications)

    Un piège parfait.

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  • Sarssipius le 9 novembre 2010 - 15:26 Signaler un abus - Permalink

    Ca fait du bien de lire un papier comme celui-ci… A l’époque où j’étais encore dans le circuit, en thèse et post-doc, je trouvais de toute façon le système de publication un brin cynique. Et ce d’autant plus que personne (dans mon entourage) ne semblait trouver à redire à cette “double taxation” des labos et universités.

    Par contre c’est incroyable cette concentration de journaux sous la bannière Elsevier!!

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  • L'etang le 9 novembre 2010 - 16:45 Signaler un abus - Permalink

    L’expérience de l’Université de Liège est à ce titre épatante :
    http://orbi.ulg.ac.be/
    Elle s’est libérée du joug des éditeurs et publie elle même ses chercheurs. Bravo au resteur Bernard Rentier et à l’équipe d’orbi.

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  • Pierre M le 15 novembre 2010 - 15:25 Signaler un abus - Permalink

    Et même une quatrième fois puisque la publication d’un article dans une revue scientifique est bien entendu payante pour le rédacteur…

    Après c’est vrai que c’est difficilement contournable -en l’état- pour les scientifiques qui ont besoin de reconnaissance et d’évaluer la pertinence de leurs travaux. A moins de s’unir…

    Cette situation de monopole de la respectabilité est fort comparable à celle des agences de notation dans la finance mondiale d’ailleurs

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