Quelle philosophie est inscrite dans Facebook?
Xavier de la Porte revient sur un article de The New York Review of Books. Son auteur Zadie Smith analyse pourquoi le monde que les utilisateurs de ce réseau social ont créé suscite en elle le malaise.
La lecture de la semaine, il s’agit d’un article de Zadie Smith, qui vient de paraître dans la New York Review of Books [en]. Zadie Smith est une jeune écrivaine britannique, dont le premier roman, Sourire de loup, avait connu un succès mondial et parfaitement mérité. Elle signe pour la New York Review of Books un excellent papier sur The Social Network, le film de David Fincher qui raconte la naissance de Facebook. Comme tous les papiers de la New York Review of books, celui-ci est très long, je vous incite tous à le lire dans son intégralité, tant il est intelligent et drôle, je ne vous en donnerai qu’un aperçu.
Zadie Smith fait une longue et très fine critique du film de Fincher, mais, après avoir raconté qu’elle était étudiante à Harvard à peine 9 ans avant Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, elle dit ressentir une forme de malaise devant le monde qu’est en train de fabriquer sa génération. Et essaie de comprendre pourquoi.
“Vous voulez être pleine d’optimisme pour votre génération. Vous voulez aller à son rythme et ne pas vous effrayer de ce que vous ne comprenez pas. Pour le dire autrement, si vous vous sentez mal à l’aise dans le monde qu’elle fabrique, vous voulez avoir une bonne raison pour l’être. Le programmeur de génie et pionnier de la réalité virtuelle Jaron Lanier [en] n’appartient pas à ma génération, mais il nous connaît et nous comprend bien. Il a écrit un livre court et effrayant, You’re not a Gadget, qui fait écho à mon malaise [...]. Lanier s’intéresse à la manière dont les gens se réduisent pour faire d’eux-mêmes une description informatique qui leur semble la plus appropriée. “Les systèmes d’information, écrit-il, ont besoin d’information pour fonctionner, mais l’information sous-représente la réalité.”
La vie devient une base de données
Dans la perspective de Lanier, reprend Zadie Smith, il n’y a pas de parfait équivalent informatique à ce qu’est une personne. Dans la vie, nous en sommes tout à fait conscients, mais dès qu’on est en ligne, on l’oublie facilement. Dans Facebook, comme dans tous les autres réseaux sociaux, la vie devient une base de données. C’est une dégradation, qui, selon Lanier est “fondée sur une erreur philosophique la croyance que les ordinateurs d’aujourd’hui puissent représenter la pensée humaine ou les relations humaines”.
“Instinctivement, reprend Zadie Smith, nous connaissons les conséquences de cette réalité, nous les sentons. Nous savons qu’avoir cent amis sur Facebook, ce n’est pas comme dans la vraie vie. Nous savons que nous utilisons le logiciel pour nous comporter vis-à-vis d’eux d’une manière qui est particulière et superficielle. Nous savons ce que nous faisons “dans” le logiciel. Mais savons-nous, sommes-nous prévenus, de ce que le logiciel nous fait à nous ? Est-il possible que ce que les gens se disent en ligne “devienne leur vérité” ? Ce que Lanier, qui est un expert en logiciel me révèle à moi, qui est idiote en la matière, est sans doute évident pour tout expert en informatique : le logiciel n’est pas neutre. Différents logiciels portent en eux différentes philosophies et ces philosophies, dans la mesure elles sont ubiquitaires, deviennent invisibles.”

La question est évidemment : quelle philosophie est inscrite dans Facebook ? Et Zadie Smith s’inquiète par exemple de l’Open Graph de Facebook, une application qui permet de voir en un instant tout ce que nos “amis” sont en train de lire, de regarder ou de manger, dans le but de pouvoir faire comme eux. Elle s’inquiète du fait qu’il y a dans la philosophie de Facebook une crainte générationnelle : celle de ne pas être comme les autres, une crainte de ne pas être aimé.
“Quand un être humain devient un ensemble de données sur un site comme Facebook, reprend Zadie Smith, il est réduit. Tout rapetisse. La personnalité. Les amitiés. La langue. La sensibilité. Dans un sens, c’est une expérience transcendante : on perd nos corps, nos sentiments contradictoires, nos désirs, nos peurs.”
Une nation sous format
“Avec Facebook, poursuit Zadie Smith, Zuckerberg semble vouloir créer une sorte de Noosphere, un Internet avec un seul cerveau, un environnement uniforme dans lequel il n’importe vraiment pas de savoir qui vous êtes, du moment que vous faites des choix (ce qui signifie, au final, des achats). Si le but est d’être aimé par de plus en plus de gens, tout ce qui est inhabituel chez quelqu’un doit être atténué. Facebook serait une nation sous format.”
Et il est important, selon Zadie Smith qui prend là les termes de Lanier, de savoir dans quoi on est enfermé. Or, écrit Zadie Smith, “Je crois qu’il est important de se rappeler que Facebook, notre interface chérie avec la réalité, a été créé par un étudiant de Harvard avec des préoccupations d’étudiant de Harvard. Quelle est votre situation amoureuse ? (Choisissez-en une. Il ne peut y avoir qu’une seule réponse. Qu’on se le dise) Avez-vous une vie ? (Prouvez-le. Postez des photos) Aimez-vous ce qu’il faut aimer ? (Faîtes une liste. Ce qu’on doit aimer incluant : des films, des groupes de musique, des livres, des émissions de télé, mais pas l’architecture, des idées, des plantes.)”
La personne mystère, espèce en voix de disparition ?
“Mais, reconnaît Zadie Smith, j’ai peur de devenir nostalgique. Je rêve d’un web qui nourrisse un genre d’être humain qui n’existe plus. Une personne privée, une personne qui reste un mystère aux yeux du monde et – ce qui est plus important encore – à ses propres yeux. La personne mystère : c’est une idée de l’humain qui est certainement en train de changer, qui a peut-être déjà changé.”
“Ne devrions-nous pas faire la guerre à Facebook ? se demande Zadie Smith. Tout y est réduit aux proportions de son fondateur. C’est bleu, parce qu’il s’avère que Zuckerberg est daltonien. On peut poker parce que ça permet aux garçons timides de parler aux filles dont ils ont peur. On donne des infos personnelles parce que Mark Zuckerberg pense que l’amitié, c’est l’échange d’infos personnelles. Facebook est bien “une production de Mark Zuckerberg”. Nous allons bientôt vivre en ligne. Ça va être extraordinaire. Mais à quoi va ressembler cette vie ? Regardez cinq minutes votre mur Facebook : est-ce que ça ne vous semble pas, tout à coup, un peu ridicule ? Votre vie réduite à ce format ?”
Sa conclusion The Social Network n’est pas le portrait cruel d’une personne réelle qui s’appelle Mark Zuckerberg. C’est le portrait cruel de nous tous : 500 millions de victimes consentantes, emprisonnées dans les pensées insouciantes d’un étudiant de Harvard.”
—
Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission, publiée également sur InternetActu.
Image CC Flickr Andrew Feinberg, boltron- et ♥KatB Photography♥
L’article de Zadie Smith sur The New York Review of Books, “Generation why?”

La première scène du film nous projète brutalement dans le vrai sujet du film. Nonpas les réseaux sociaux, ni Facebook, mais la vitesse, notre fascination pourcelle-ci et la façon dont elle détruit les rapports sociaux, donc notre humanité. Mark Zuckerberg débite sa stratégie pour intégrer les clubs d’Harwardà sa craquante petite amie qui, elle, vient apparemment de rompre avec lui. Son amie l’écoute, lui intègre certaines informations contenues dans les propos deson ex pour répondre sur un autre sujet: les clubs. La logorrhée du personnage principal est ahurissante, et sa capacité à ne pas tenir compte de son amie est particulièrement navrante et l’excellence des dialogues bluffante.”Moderato Cantabile” façon Howard Hawks.
A cette vitesse fascinante des dialogues d’Aaron Sorkin, David Fincher répond par le calme de sa mise en scène et l’attention qu’il porte aux personnages. La retenue de Fincher est en soit, un acte politique face à un monde qui va de plus en plus vite. Il le dira au Monde, la bataille qu’il a menée auprès de Columbia, est une bataille pour avoir du temps. Dès lors Fincher mènera l’enquête sur le culte de la vitesse et de la modernité qui caractérise notre monde. Chaque scène sera une pièce de plus au nouveau puzzle du réalisateur, où à travers le portrait de Zuckerberg, Fincher dresse un tableau angoissant d’une société dont le système idéologique valorise la compétition et qui grâce à la technologie va rendre cette compétition encore plus féroce, plus rapide, et plus inhumaine. The Social Network est une version grand public de la pensée de Paul Virilio qui depuis plus de 20 ans met en garde contre cette fascination qu’il considère comme particulièrement inquiétante car pouvant mettre en péril l’humanité. Internet et les réseaux sociaux nous ont fait rentrés dans un monde ou la vitesse à atteint un tel niveau qu’elle se donne l’illusion de l’immédiat.
Après s’être fait larguer, Mark Zackerberg s’ennivre de bières et d’algorythmes pour épater toute la fac à coup de sites pirates misogines et de hacking furtifs. Ainsi née la structure de The FaceBook. Eduardo Saverin, le seul “ami” de Zuckerberg travaille à faire connaître leur machin cool, mais trop attaché à l’ancien temps, celui du métro et de l’avion, il se fera éliminer par Sean Parker. Sean Parker est le créateur turbulent de Napster, il montera une affaire pour Zackerberg avec un fond d’investissement après quelques rails de cocaïne, une ou deux fêtes, trois coups de téléphone et une dizaine de mails tout ça sans bouger de la villa de Marc qu’il squatte sans gène. Dans les mains de Zackerberg, Facebook est juste un truc cool avec le visage humain de Saverin. Une fois rattrapé par la puissance du capitalisme, Facebook deviendra ce monstre qui échappe à son créateur.
Lorsque Sequoïa Capital ( rebaptisé Case Equity dans le film. c’est à souligner car cela révèle les vrais patrons de Facebook) rentre dans l’équation, le machin cool devient un outil idéologique. Les fonds d’investissements qui utilisent des universitaires spécialistes des mathématiques financières, transformant chaque crise financière en de nouvelles possibilités de profits, se servent également d’informaticiens de génie de la haute bourgeoisie n’ayant d’autres buts que la jouissance de leur génie, pour en faire une mode, quelque chose d’inutile qui nous est devenu essentiel. Ainsi des machins cool comme the facebook ou napster deviennent Facebook ou Itunes.
Internet et Facebook ne sont que des outils que l’on peut contrôler à sa guise si l’on sait s’en servir, mais tel qu’ils sont vendus actuellement ce sont des moyens d’uniformiser nos émotions, nos idées et notre vision du monde. Comme le dit Paul Virilio «nous vivons une synchronisation de l’émotion, une mondialisation des affects. Au même moment, à l’échelle de la planète, on peut ressentir la même terreur, la même inquiétude pour l’avenir ou ressentir la même passion. C’est quand même incroyable. Ce qui me porte à croire que nous sommes passés de la standardisation des opinions-rendue possible grâce à la liberté de la presse- à la synchronisation desémotions. La communauté d’émotion domine désormais les communautés d’intérêt des classes sociales qui définissaient la gauche et la droite en politique, par exemple. Nos sociétés vivaient sur une communauté d’intérêt, elles vivent désormais un communisme des affects.”. Le vrai monstre qui se cache derrière Facebook et l’internet, n’est pas Mark Zackerberg, écrasé par ce qu’est devenu Facebook, mais bien le capitalisme financier qui a tout intéret controler les réseaux sociaux, l’internet, les flux d’images et d’informations et à imposer le dictate de la vitesse effrénée quitte à détruire l’humanité. Face à cette menace, il faut se battre et pour conserver le contrôle du temps et des outils informatiques. C’est pourquoi The Social Network est une pierre, importante, pour nos prochaines barricades. Fincher a réussi sa bataille et nous offre une nouvelle fois, après Alien3, Seven, Fight Club et Zodiac une oeuvre d’une grande richesse.
http://www.mediapart.fr/club/blog/martingael/121110/social-traitre