#TEDxCarthage: Leçon d’humilité

Le 23 mars 2011

Alors que la démocratie française se complaît à fouler aux pieds les libertés fondamentales de ses citoyens, les Tunisiens sont en train de prendre en main la destinée de leur pays. De quoi nous inspirer.

[DISCLAIMER] : Confessant mon ignorance de la Tunisie, ce billet ne parle pas de la révolution Tunisienne. J’y évoque mes impressions de la France après trois jours à Tunis, où j’étais invité à parler à TEDx. Vous trouverez sur le sujet de nombreux articles de qualité rédigés par mes collègues d’OWNI.

L’été dernier, des Français ont montré que l’on pouvait s’organiser sans organisation, en utilisant uniquement des réseaux sociaux. Le résultat, les apéros Facebook, ont permis aux jeunes Français de s’affirmer dans l’espace social, avant que le ministre de l’Intérieur ne vienne siffler la fin de la récré.

L’hiver suivant, les Tunisiens ont fait pareil. Ils se sont organisés via le web, sans structure préexistante. Là où nous avons fait des apéros, ils ont renversé un tyran.

J’ai discuté avec des Tunisiens enthousiastes à l’idée de déconstruire le système de censure, sans doute mis en place par une société européenne. Des Tunisiens qui cherchaient un moyen de recycler la compétence des cyber-censeurs, célèbres pour avoir réussi un formidable hack de Facebook pendant la révolution, pour faire avancer la démocratie naissante.

Pendant ce temps-là, en notre nom et avec nos impôts, le gouvernement français s’apprête à publier les décrets d’application de la loi LOPPSI 2 et de son système de censure du net.

Les Français viennent de voter massivement pour le Front National. Les Tunisiens que j’ai rencontré se demandaient comment garantir au mieux le respect des minorités dans la nouvelle constitution.

La liste pourrait continuer. Elle montrerait que l’ensemble des valeurs que l’on croyait spécifiquement européennes, françaises, voire chrétiennes, existent bien de l’autre côté de la Méditerranée. Alors qu’elles sont méprisées chez nous, sûrs que nous sommes de leur pérennité, elles fleurissent en Tunisie.

Des crétins, que l’on ose encore appeler intellectuels, se posaient encore la question de savoir si l’islam était compatible avec la démocratie. Aujourd’hui, la démocratie est mieux comprise par les Tunisiens de tous âges avec lesquels j’ai parlé que par la plupart des Français que je connais.

Eux se posent la question de la représentativité quand la France refuse depuis 20 ans à 15% des votants d’être représentés au Parlement. Eux se posent la question de la confiance à accorder aux partis islamiques quand nos partis refusent de s’allier contre les mouvements anti-démocratiques. Eux se posent la question de l’utilisation des wikis dans le processus législatif ou de la propriété des données personnelles. Riches de l’expérience qu’ils ont vécue ces dernières années, le niveau des conversations que j’ai eu à Tunis dépassait, de loin, celles que j’ai pu avoir à Paris avec des personnes aux responsabilités équivalentes.

Aboubakr Jamai expliquait, durant son talk, que les jeunes avaient besoin de « folie » pour avoir le courage de faire changer les choses, compte-tenu des risques. Cette folie, les Tunisiens l’ont retrouvé, et elle leur a permis ce bond extraordinaire à un coût minime. On m’a beaucoup répété que le nombre de morts avait été très faible. Entre 300 et 500. Beaucoup trop, mais encore moins que 6 mois d’accidents de la route en France chez les 18-24 ans. Si nous sommes capables de prendre le risque de conduire bourrés, pourquoi ne sommes-nous pas capable de défier un gouvernement qui dépasse les bornes ?

Pourtant, la folie ne suffit pas forcément. Pendant la conférence, un Burkinabé me dit

Chez moi, je peux faire ce que je veux, je peux insulter le président devant lui si je veux. Mais je n’ai pas ça. Je n’ai pas de salles de conférence, pas de voitures.

La liberté n’a d’intérêt que si les besoins fondamentaux sont satisfaits. Il est probable que, comme en Géorgie après 2003, en Ukraine après 2004 ou au Liban après 2005, les besoins matériels entament la ferveur réformatrice et que la révolution ne mène pas directement à une démocratie. Peut-être trop sûrs de leurs spécificités, les Tunisiens que j’ai rencontré n’ont pas contacté les acteurs des autres révolutions colorées. L’échange pourrait permettre de partager les retours d’expérience et augmenter les chances que la révolution réussisse.

Mais, quel que soit l’état du pays demain, les Tunisiens sont en train de montrer que le refus de la résignation paye, que la mobilisation n’est pas vaine, que l’on peut s’organiser pour atteindre un but sans s’adosser à un parti ou une institution. Ces leçons ont été comprises en Egypte, à Bahreïn, au Yémen et dans d’autres dictatures. Il serait grand temps que nos démocraties “vieillissantes et complaisantes” (selon les mots de François Pelligrini) les comprennent, elles aussi. Les Tunisiens ont beaucoup à nous apprendre.

En attendant les vidéo officielles, retrouvez le TEDxCarthage grâce aux vidéos filmées sur place ou grâce aux enregistrements du livestream, et ma présentation sur l’infobésité et le journalisme.

Mise à jour 23/03/2011 16:51. Suite à cet article et à l’écho que vous lui avez donné, la vidéo liée illustrant certains ‘crétins’ français (un débat filmé chez RTL où l’on apprenait que l’islam n’était pas compatible avec la démocratie) a été retirée. Voilà un crétin suisse pour le remplacer. Et la vidéo originale, retrouvée ailleurs.

Mise à jour 24/03/2011 09:29. Attribution de la formulation “démocraties vieillissantes et complaisantes” à François Pelligrini.

Crédit Photo FlickR CC : plagal / TEDxCarthage

Laisser un commentaire

  • Béhéedine le 23 mars 2011 - 14:57 Signaler un abus - Permalink

    merci pour la qualité de votre article.
    je commente néanmoins le point suivant “les Tunisiens que j’ai rencontré n’ont pas contacté les acteurs des autres révolutions colorées” .. en fait c’est vrai mais je pense que c’est normal, nous n’avons pas l’impression que la Tunisie ressemble à quelque autre pays/société que ce soit ..
    nous avons le sentiment de vivre une “aventure” inédite .. et notre énergie va dans un seul sens : penser comment bâtir une nouvelle Tunisie, une Tunisie à la hauteur de nos espérances.
    enfin c’est mon avis sur ce point.
    merci encore pour votre article, et au plaisir de vous relire.

    nkb: Merci de votre commentaire. Je suis d’accord que les Tunisiens que j’ai rencontré ont l’impression de vivre un moment unique, et c’est légitime. Maintenant, je pense qu’il serait extrêmement dommage de se priver de l’expérience des acteurs des révolutions colorées si l’on veut mettre toutes les chances du côté d’une transition démocratique réussie.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • evildrako le 23 mars 2011 - 15:23 Signaler un abus - Permalink

    Excellent article,
    Je suis fier qu’un “etranger” pense cela. Je suis d’accord pour dire que nous ne devons pas nous endormir sur nos lauriers maintenant, il faut rester vigilant a tous les ecarts de notre but commun qui est d’atteindre une veritable democratie et un veritable etat de droit.
    J’espere aue les politiques qui ont pour ambition de nous diriger s’inspire de l’Histoire et des autres revolution en vue d’eviter les meme pieges et mettre le pays sur une veritable voie de developpement.
    Merci pour ta prez au TEDx et aussi pour cet article

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • annaïg le 23 mars 2011 - 15:42 Signaler un abus - Permalink

    “Si nous sommes capables de prendre le risque de conduire bourrés, pourquoi ne sommes-nous pas capable de défier un gouvernement qui dépasse les bornes ?” > bien tourné, etje me pose aussi la question !
    Les jeunes Français ne sont pas tous résignés, il en reste qui portent une contestation, des idées, des rêves et du courage. Notamment dans les associations. À bon entendeur… Rendez-vous en 2012 !

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • tunisien critique le 23 mars 2011 - 15:44 Signaler un abus - Permalink

    Eh ben félicitations monsieur, vous avez fait la connaissance d’une petite partie de l’élite tunisienne, qui n’est pas représentatrice de la société tunisienne, et qui a tjrs existé.
    Les tunisiens se sont réunis pour renverser Ben Ali, mais ne sont pas du tout d’accord sur l’alternative et la voie qu’il faut suivre. Naivement, on peut penser que c’est la démocratie que TOUS les tunisiens veulent, la réalité est malheureusement différente. Ce n’est qu’une partie de la société tunisienne qui aspire à une démocratie réelle. Quant à la compatibilité de l’islam avec la démocratie, je peux vous répondre que certaines lectures de l’islam sont compatibles avec la démocratie, d’autres pas.
    Même si la démocratie tunsienne aboutirait en un premier temps (ce qui n’est pas aussi sûr que ca), le suspens persiste, car les gens vont réaliser qu’une démocartie en soi n’est pas une condition suffisante pour améliorer les choses et que bcp d’autres facteurs jouent aussi un rôle, et que surtout il faut se mettre au travail et être patient pour atteindre ses objectifs.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Majed Khalfallah le 23 mars 2011 - 18:57 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour

    j’étais un des speakers de TEDxCarthage. Je tiens à signaler que la citation “démocratie vieillissantes et complaisantes” que j’avais citer dans mon speach m’a été envoyé le 15 janvier par mon ami François Pelligrini de Bordeau, activiste en logiciel libre, en me félicitant de la réussite de notre révolution. C’est une preuve que la France grouille (sinon à majorité écrasante) de gens censés qui changeront les choses et qui continueront à Å“uvrer à l’ouverture de l’esprit et du cÅ“ur des peuples.
    Mes salutations au peuple Français. Merci Nicolas.

    nkb: Merci Majed de rétablir la source de la citation! Je corrige l’article dans ce sens. Quant à savoir si une majorité de Français veut s’engager pour changer les choses… c’est une autre histoire!

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • jbar le 24 mars 2011 - 16:22 Signaler un abus - Permalink

    Traiter de “Crétins” ceux qui disent que l’Islam n’est pas compatible avec la démocratie n’est pas un signe d’intelligence.
    (Dommage car le reste de l’article n’est pas mauvais…)

    C’est une polémique qui divisent même les arabes et nombre de leur meilleurs cerveaux ont dit de même. Omar Khayyam pour citer l’un des plus ancien, ou Atatürk pour citer l’un des plus connu.

    C’est par contre une polémique qui appartient aux peuples arabes et nous européens, ou plus largement “occidentaux”, n’avons pas de légitimité pour y interférer.

    On peut par contre faire des similitude entre cette polémique et celle sur la séparation entre l’Église et L’état qui nous a agité au début du 20éme siècle. Et espérer que les arabes se dégagent eux aussi de certaines considérations qui nous paraissent archaïques ou archaïques.

    PS : Et le fait que des vidéo ayant été public puissent être retiré comme cela de youtube est vrai un scandale, mais c’est un autre débat…

    nkb: Je maintient le qualificatif. Il va de soit qu’il s’applique au genre de discours en vogue en ce moment en Europe qui fait de l’islam une religion entièrement différente, naturellement portée vers l’autoritarisme et le fanatisme – pas aux analyses argumentées et fondées d’Omar Khayyam (même si, au 12e siècle, il ne pensait pas l’action publique dans les mêmes termes que nous) ou Atatürk.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • jbar le 24 mars 2011 - 16:24 Signaler un abus - Permalink

    sed -i ’s/archaïques ou archaïques/archaïques ou néfastes/’ $previous_post

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • MidoxTheGeek le 24 mars 2011 - 19:20 Signaler un abus - Permalink

    Juste un rappel..à l’heure où la France et l’Italie se font peur à l’idée que quelques milliers de Tunisiens ou de Libyiens ne débarquent sur leurs côtes, la Tunisie, elle, accueille bras ouverts près de 2 cents milles réfugiés à sa frontière Est…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Rached_Tunisie le 25 mars 2011 - 16:54 Signaler un abus - Permalink

    Un intéressant article, qui explique ce que d’autres personnes ignorent encore ou que sous estiment, je suis tout autant fière de mon pays qui a marqué dans l’histoire comme étant le premier réalisateur de la “E-Révolution”
    Je tiens à remercier mon ami marocain Ziri Qui a fait partagé votre bel article avec moi.
    Bonne continuété

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Harrar le 26 mars 2011 - 14:01 Signaler un abus - Permalink

    faut ARRÊTER DE FLATTER LES TUNISIENS RIEN N’EST VRAIMENT SÛR LA RÉGRESSION EST TRÈS POSSIBLE COMPTE TENU DE CERTAINES REVENDICATIONS ET DE L’IMAGINAIRE POPULAIRE DU BIEN ET DU MAL QU’ON LIE AUTOMATIQUEMENT AU CROYANT ET NON CROYANT…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • le doux réveur le 3 avril 2011 - 9:53 Signaler un abus - Permalink

    Bel article,

    ce qui disent que l’Islam est incompatible avec la démocratie du fait d’une certaine interprétation de l’Islam ferait bien de regarder plus près du bout de leur nez.

    Odon Vallet présent à de nombreuses reprises sur le plateau d’Yves Calvi sur France5, n’hésitant pas rappeler que les écritures de la chrétienté comportent également de nombreux passage interprétable de manière au combien intégriste.

    Il faudrait qu’un jour l’occident” arrête de se prendre pour le nombril du monde et que ses soit-disant valeurs qu’il croit supérieures ne sont pas applicables dans d’autres système de pensée, stop à cet impérialisme.

    N’oublions notre propre histoire religieuse, l’inquisition menée par Isabelle la catholique sur “Al Andalus” (où vivaient en relative harmonie les trois religions) démontre que l’intégrisme religieux de quelque courant qu’il soit conduire au fourvoiement des principes de bases de ces religions.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre

Derniers articles publiés