Ados et parents ne se parlent pas Net

Le 21 novembre 2012

Pour rétablir le dialogue inter-générationnel sur le numérique - et en particulier sur cet Internet incontrôlable, source de tous les dangers pour les enfants - la solution préconisée par l'autorité politique est de renforcer sérieusement l'arsenal éducatif de l'école ainsi que la législation. Au risque de déresponsabiliser les parents. C'est dans l'air du temps.

Les enfants et adolescents ne communiquent pas avec leurs parents, enfin pas sur le numérique. C’est ce que constate Marie Derain, défenseure des enfants, qui a rendu son rapport hier, le 20 novembre. En substance, elle observe dans “Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique” [PDF] une scission entre les utilisateurs (les plus jeunes) et les régulateurs familiaux (les parents la plupart du temps) :

Le contraste est frappant entre la vision méfiante, voire diabolisante, que peuvent avoir les adultes de l’usage du numérique par les adolescents, qui, eux, voient ces vecteurs de communication comme un élément banal de leur quotidien. [...] Les adolescents ne seraient pas conscients des risques de divulgation et de perte de contrôle de leurs informations personnelles. Pourtant, les jeunes adolescents ne sont pas si démunis. Au contraire, ils semblent agir en connaissance de cause, quitte à courir ces risques. [...] Les incertitudes et les angoisses, les interrogations sur son avenir se dissolvent dans un univers virtuel où il reprend la main, qu’il maîtrise via son avatar numérique. Aux confins du réel et du virtuel, du présent et du possible, c’est l’aventure sans risque, la prise de risque sans conséquence, l’expérimentation sans trace ni témoin, du moins l’adolescent veut-il le croire. L’exposition de la vie privée prend alors un autre sens.

La défenseure a conscience de l’ambivalence que peut représenter Internet pour les plus jeunes et elle précise que l’idée générale du rapport veut montrer qu’il est nécessaire de “rapprocher Internet de la famille”. En soulignant que :

Porteurs d’un potentiel d’enrichissement social et individuel encore mal évalué car évolutif, facteurs indéniables de lien social et de dépassement des barrières, ces médias qui s’avèrent aussi vecteurs de connaissances et d’éducation pour tous, ne sont pourtant pas sans risques pour les enfants.

Le manque de paroles

Selon le baromètre “Enfants et Internet” de 2011 de l’opération nationale de sensibilisation “Génération numérique”, 87% des 15-17 ans déclarent connaître les paramètres de confidentialité (ils sont 22% de cette tranche d’âge à ne pas protéger leurs informations personnelles sur les réseaux sociaux), contre 56% des 13-15 ans et 42% des 11-13 ans. Bien peu donc pour la défenseure au regard de ce que les enfants postent à droite et à gauche sur le web. Selon ce même baromètre, 20% des 15-17 ans, 28% des 13-15 ans et 22% des 11-13 ans parlent avec leur proche de leur utilisation du Net. Mais de quoi parlent-ils ? Du temps passé sur la Toile (55% des 8-17 ans selon une enquête de la TNS Sofres). Dans le temps de connexion, il n’y a pas de place à l’utilisation des réseaux et autres sites de partage, vecteurs de lien social — et par conséquent de dépôt de photos qu’on aimerait pas forcément retrouver distillées un peu partout.

Certes. Pour la défenseure :

Il convient de trouver le juste équilibre entre la prévention des risques et la limitation des possibilités.

Mais ce juste milieu aristotélicien pourrait être alors trouvé grâce à des programmes de régulation du Net ? Pas si l’on tient compte de la constitution même du réseau “difficile voire impossible à réguler”. Le seul moyen de réguler Internet n’est autre qu’une forme de discussion entre les acteurs, de l’internaute aux FAI et… de rendre possible — “afin de lutter contre les comportements qui viennent d’être évoqués [pédopornographique, ndlr]“ — le signalement plus rapide de ces comportements.

Formation des profs et des proches

Le dialogue à instaurer avec les acteurs de la socialisation des enfants (la famille et l’école) est l’une des solutions complémentaires à la répression ou la régulation, “difficile voire impossible” donc. Quand les classes sont abreuvées de matériel technologique alors même que les professeurs ne sont pas tous enclins à s’en servir, c’est une difficulté.

Assurer une formation effective aux TICE1 des principaux acteurs intervenant auprès des enfants (professeurs, éducateurs, animateurs…) — abordant aussi bien la sensibilisation aux risques, les informations sur les systèmes de protection, que l’accès à la culture et à la connaissance. Trop d’initiatives coûteuses voulant mettre en œuvre les ressources numériques à l’école, dans le monde de la culture, de la santé, des loisirs, achoppent faute d’une formation adaptée réellement dispensée aux intervenants, contribuant ainsi à une image de confusion et à la mauvaise utilisation de ces ressources pourtant considérables.

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Et si l’Éducation nationale semble prendre conscience progressivement de l’importance que revêt Internet aujourd’hui pour les enfants – et leurs parents – Marie Derain explique que “si les expériences locales foisonnent, l’impulsion institutionnelle est difficile à repérer”.

D’autant que ces dernières s’emmêlent et se renvoient la balle : les ordinateurs distribués aux élèves de sixième du Val-de-Marne seront gérés par des enseignants dont la formation devrait être assurée par… le rectorat. Soit l’académie de Créteil, distincte du Conseil Général du Val-de-Marne à l’origine du programme.

Pourtant, l’enthousiasme est là :

Partout en France, à partir d’engagement personnel des enseignants ou sous l’impulsion d’un recteur dynamique, les outils sont testés, les pédagogies qui s’appuient sur le numérique sont formalisées, faisant émerger quelques orientations.

À souhaiter que le relais soient pris par les enseignants, en complément des parents, pour permettre aux enfants d’appréhender le Net en évitant de vouloir à tout prix une régulation impossible. Pour aider à maitriser l’extimité2 des enfants ? Le droit à l’oubli numérique pour garantir “la paix et la cohésion sociale”.

Alex Türk, alors président de la Cnil, déclarait en 2009, dans le rapport d’activités, qu’il était “inacceptable et dangereux que l’information mise en ligne sur une personne ait vocation à demeurer fixe et intangible, alors que la nature humaine implique, précisément, que les individus changent, se contredisent, bref, évoluent tout naturellement”. Tout adolescent devenu adulte devrait pouvoir alors “obtenir la suppression de données personnelles qu’il a lui-même mises en ligne” selon ledit rapport. Parce que la diffusion de l’information “est large” mais aussi et surtout parce que

la vie “virtuelle” de l’enfant n’est désormais plus dissociable de sa vie “réelle”, elle en fait partie.

Préconiser l’oubli et l’effacement est une solution qui ne règlerait rien d’autre que l’absence de réflexion au moment de poster sur Facebook une photo à demi-nu. Le droit au déréférencement permettrait aussi “à la personne concernée de demander et d’obtenir la suppression du référencement des informations en question, dans les moteurs de recherche par exemple. Ainsi les données devenues indésirables disparaîtraient non seulement du site où elles ont été initialement introduites, mais aussi de tous les sites qui les ont reprises et diffusées” :

Intégrer le droit au déréférencement au règlement européen actuellement en préparation. Faire reconnaître aux mineurs le droit à une protection renforcée de leur vie privée — droit à l’oubli, droit au déréférencement. En janvier 2012, la Commission européenne a rendu publique une proposition de règlement européen, réformant le cadre de la protection des données personnelles, qui propose plusieurs avancées dans la protection des enfants. En effet, le droit actuel de la protection des données est limité en ce qui concerne les enfants.

Le droit à l’oubli, maille d’un nouvel arsenal juridico-legislatif pour encadrer et “protéger”. Et pallier, sans doute, l’absence ou la pauvreté du dialogue entre ceux qui éduquent et ceux qu’on veut éduquer. Reste à déterminer si les uns ne devraient pas, finalement, être éduqués avant les autres.


Illustration par Soosay [CC-by]

  1. Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement []
  2. Concept du psychiatre Serge Tisseron pour parler de l’intimité exposée sur le web, distinct de l’exhibitionnisme []

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  • Felix le 21 novembre 2012 - 18:43 Signaler un abus - Permalink

    “Quand les classes sont abreuvées de matériel technologique alors même que les professeurs ne sont pas tous enclins à s’en servir, c’est une difficulté.” Où ça ? (Je cours y enseigner !)

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  • kiwi le 22 novembre 2012 - 9:54 Signaler un abus - Permalink

    [i]“[...] solution [...] renforcer [...] arsenal éducatif [...] législation. Au risque de déresponsabiliser les parents.”[/i]
    > Voyons, si vous observez autour de vous, les parents sont depuis fort longtemps déresponsabilisés.

    [i]“Les enfants et adolescents ne communiquent pas avec leurs parents [...]“[/i]
    > Et les parents eux même ne communiquent pas avec leurs enfants/adolescents. Et il semblerait que cette non communication soit la cause de la déresponsabilisation de tous les acteurs de cette sociétés.

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  • JD le 22 novembre 2012 - 10:13 Signaler un abus - Permalink

    Droit à l’oubli ? Je ne lis que droit à la censure…

    Oui, comme le dit Alex Türk, “la nature humaine implique, précisément, que les individus changent, se contredisent, bref, évoluent tout naturellement.” Faut-il pour autant oublier le chemin que l’on a fait ? Les esprits vrais savent assumer leur passé, et l’utiliser comme faire-valoir de ce qu’ils sont devenus.

    Prenez votre enfant, apprenez-lui à être un acteur anonyme d’Internet, sous un pseudo modifiable au besoin. Qu’il se mette en avant en utilisant son nom que pour les idées qu’il est prêt à assumer sur le long terme.

    Mettre en place le droit à l’oubli, c’est permettre de brûler des livres à l’intérieur même de l’inflammable bibliothèque d’Alexandrie…

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  • Dominique Dupagne (@DDupagne) le 22 novembre 2012 - 15:30 Signaler un abus - Permalink

    La dernière phrase, si pertinente, me rappelle une histoire drôle :

    - Ma petite Laura, tu as 15 ans, il est temps que nous parlions de sexualité.
    - Bien sûr maman ! Qu’est-ce que tu veux savoir ?

    Ou, dans la même veine, Romain et Laetitia, 7 ans, dans le jardin :
    - Regarde, regarde ! J’ai trouvé une capote sous la véranda !
    - C’est quoi une véranda ?

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  • freed le 22 novembre 2012 - 21:39 Signaler un abus - Permalink

    Faut pas trop prendre les parents et les ados pour des arriérés.
    Les ados, confondus par moments avec des enfants -”la vie “virtuelle” de l’enfant “- sont tellement capables de comprendre qu’ils peuvent comprendre leurs parents, et inversement !
    Clôturer leur facebook anonymes, préserver leur anonymat, communiquer verbalement à leur entourage leurs propres expériences et faire la promotion par exemple du droit à l’image, telles sont les démarches engagées des parents et des ados.
    “la vision méfiante, voire diabolisante, que peuvent avoir les adultes de l’usage du numérique par les adolescents” est en réalité totalement étrangère au monde du numérique. Ce n’est qu’une des manifestations de la fracture générationnelle. La même qu’il y a 50 ans et plus quand “on” considérait par exemple la BD et la musique rock subversives !
    Le diable est ailleurs. Il est en toute croyance, il est dans la litanie, il est dans l’oubli de ce qu’on fut et le refus de ce qu’on sera.
    Et s’il y a une règle transgénérationnelle (1803) à respecter c’est bien celle édictée par l’article 9 du CC : “Chacun a droit au respect de sa vie privée.” Et si pour certains la notion de respect est plus importante alors que pour d’autre c’est la notion de vie privée, tout le monde se rassemble autour d’une même loi.

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