McCandless datavisualisé

Le 20 décembre 2010

Le journaliste du Guardian tient le site "Information is beautiful", sur lequel il met en scène toutes sortes de données. Entretien autour des problématiques que pose la visualisation de données.

Boire un thé avec David McCandless d’Information is beautiful quand on s’intéresse à la visualisation de données revient un peu à partager un pétard avec ses rockers préférés quand on est une groupie. Je souris béatement tandis qu’il peste contre sa nouvelle maison qu’il juge bien trop grande et trop froide. David met de l’eau à bouillir et je remarque que même sa théière est recouverte d’une petite laine. Quelques instants plus tard, je le suis, sans sucre et sans lait, dans les escaliers qui mènent à son bureau.

Work In progress

Là, il me montre une infographie sur les exoplanètes qu’il termine actuellement pour The Guardian. Briefé en février, il se désole de sa lenteur justifiée par un emploi du temps surchargé et une volonté farouche de tout concevoir à la main.

“J’ai vraiment voulu prendre le temps de sélectionner les informations pertinentes afin de créer une bonne histoire mais aussi de trouver l’échelle adéquate pour rendre le tout compréhensible.”

La notion d’échelle est fondamentale pour moi ; je crois que c’est véritablement la clé de la visualisation de données car elle donne à la fois le contexte et le sens.

Sans échelle, quelles que soient les formes qu’elle prend, nous ne pourrions effectivement pas nous repérer dans ces complexités. Elle est ce qui rend les informations vivantes et donne sens aux grandeurs physiques et temporelles. La visualisation sur les exoplanètes permet par exemple d’appréhender simplement l’immensité de l’espace dans lequel nous vivons et l’immensité des nombres qui le décrivent.

Je débute toute visualisation en partant non pas des nombres auxquels je suis confronté mais de ma propre confusion à leur égard. J’avoue ne pas comprendre ces nombres à l’état brut. Présentés de manière absolue, comme c’est souvent le cas dans les médias, il est difficile de cerner leur portée. Ces présentations ne permettent pas d’établir des liens entre divers éléments. Or, je crois que ce sont ces liens qui sont les plus importants.

La genèse

Après avoir trainé ses basques pendant plus de 20 ans dans les rédactions en tant que journaliste, David a eu l’impression d’avoir fait le tour de son job. Un peu d’ennui, en français dans le texte, le poussait à rechercher une activité neuve et récréative sans qu’il ne sache trop vers quoi s’orienter. Il y a 3 ou 4 ans, il décide d’enquêter sur les théories évolutionnistes et créationnistes, peu convaincu de la dichotomie simpliste véhiculée par la presse. ll est persuadé que les théories sur l’origine du monde ne se cantonnent pas à deux simples blocs s’opposant frontalement. Sans surprise, il découvre de nombreux désaccords entre les partisans, faisant émerger de multiples groupes dissidents. Il éprouve pourtant des difficultés à rendre par écrit l’ensemble de ces disparités.

“C’est alors que j’ai commencé à dessiner un schéma, pour faire le point et m’y retrouver. Je me souviens m’être dit : “Je n’ai plus à écrire l’article, il est déjà sous mes yeux! Je viens déjà de faire mon job de journaliste en expliquant clairement la situation que je veux dépeindre.” Tout était figurativement décrit. J’ai su que c’était le début de quelque chose et que je pourrais continuer dans cette voie… Je n’ai pas de diplômes en art ou en design mais une approche pratique des formes. En quelque sorte, je ne sais pas vraiment ce que je fais. Je suis simplement mon instinct…”

Source: http://www.fastcompany.com/pics/biggest-stories-our-time-visualized#1

Le design et la publicité

Cette concision, il me dit l’avoir appris dans la publicité quand il officiait en tant que concepteur-rédacteur en agences digitales. Il lui fallait alors distiller un maximum d’idées de façon claire et efficiente dans des espaces réduits.

Le minimum de mots possible certes, mais pas l’élimination des mots. C’est ça le design! Le design n’est rien d’autre que la capacité de pouvoir soustraire pour optimiser. Quand je dis “le minimum de mots” j’entends “appliquer le design aux mots et à l’information “

Cette optimisation David ne l’a pas uniquement avec la publicité, qu’il considère aujourd’hui – après y avoir été longtemps réticent – comme une discipline conceptuelle. Il m’explique qu’il ne lit plus à proprement parler mais plutôt qu’il scanne et consomme beaucoup d’informations, récupérant des bribes de sens par-ci par-là. Son esprit, comme le notre s’est plié à de nouveaux codes de lecture et d’apprentissage définis par Internet.

Is information beautiful ?

Avec ses visualisations, David se donne pour objectif de condenser du sens dans des espaces restreints afin de transmettre aux gens des informations auxquelles ils n’auraient pas eu accès autrement. Il mentionne aussi que les visualisations permettent de captiver l’attention des internautes, si difficile à retenir face à l’amoncellement d’informations disponibles sur le réseau. Je rebondis : est ce que l’information a toujours été belle ou est-elle, de fait, devenue nécessairement esthétique ?

“Bonne question. Je pense en effet que c’est une manière d’attirer l’œil toujours sollicité de l’internaute et de mettre en avant une histoire dans le grand blizzard de l’information disponible. Mais, à mon avis, l’information a toujours été belle. Elle est belle, captivante et magnétique. Même si elle n’a pas été perçue comme telle auparavant, les gens apprécient la beauté de l’information, de la connaissance, des systèmes, des idées et des concepts. Malheureusement, leur accès a souvent été restreint par les terminologies et le jargon des spécialistes. Aujourd’hui c’est un véritable dévoilement de cette beauté qui s’opère.

La visualisation de données ne se cantonnerait donc pas à attirer l’œil. David croit qu’elle relaxe aussi l’esprit : sollicitant sans trop d’effort les processus cognitifs.

Supérieur ou Égal

La visualisation de données permettrait donc de révéler la beauté intrinsèque de l’information, et même de rendre toutes informations belles. N’importe quel sujet peut ainsi être traité visuellement, déjouant les hiérarchies conventionnelles. Ici pas de Une ou de brèves. Quelque que soit le sujet représenté – les sites internet partiellement ou totalement bloqués en Chine (image ci-après) ou les pics de rupture sur Facebook – la visualisation de données semble lui donner un statut particulier. Elle aurait selon David la capacité de rendre tout intéressant.

Pratiquer la visualisation de données m’a conduit à réfléchir sur ce qui est intéressant. C’est une notion que l’on considère presque pour acquise alors qu’elle ne l’est pas du tout. Qu’est ce qui rend une chose intéressante et pas une autre ? Cette question me passionne. Je n’ai pas de réponse, mais mon intuition me dit que cela se joue au niveau des relations: non pas forcement les faits mais la façon dont il sont liés et ce qui les lie.

Montrer des imperceptibilités, révéler des motifs et découvrir des liens insoupçonnées entre divers éléments semblent contribuer à l’esthétique – si ce n’est à l’éthique – relationnelle de la visualisation de données.

Le Data Journalisme

L’entrée des données dans le journalisme est supposée en théorie bouleverser le métier. En théorie insiste David car à ses yeux, le phénomène reste encore émergent dans les rédactions, même les plus progressistes. Et encore, quand il n’est pas complètement boudé.

La difficulté avec les données, c’est que l’on ne sait pas immédiatement l’histoire que l’on va raconter. Il faut fournir un travail colossal de déchiffrement et de défrichement dans la jungle des données pour hypothétiquement voir un motif émerger. Cela n’attire pas forcément des journalistes soumis à des deadlines.

Pourtant, le journalisme de données ne diverge pas tellement du journalisme dans sa volonté de révéler des événements et d’établir des liens entre eux. Seulement, selon David, les méthodes et l’état d’esprit nécessaires ne sont pas exactement similaires.

De nombreux journalistes sont encore cantonnés à l’approche traditionnelle de l’article fini. On l’écrit, on l’imprime et on n’y retourne plus. Si jamais une modification doit être faite, on publiera un erratum quelques jours plus tard. Le document n’est plus vivant. Or je crois qu’il y a une véritable opportunité pour le journalisme avec la visualisation de donnée. On peut modifier son « article », le développer, le faire grandir. Cela nécessite d’être transparent, de montrer son travail ainsi que le processus, les sources et les contacts qui ont permis d’y aboutir. Beaucoup de journalistes ont encore peur de cela.

Timeline des sujets catastrophistes dans les médias

Inter-Activité

Si David se targue de la transparence qu’il s’impose c’est aussi parce qu’il y est obligé, habitué à recevoir de nombreux retours sur ses visualisations. Les commentaires postés sur son site sont parfois sévèrement critiques au point qu’il reprend actuellement l’une d’entre elles intitulée « How I Learnt To Stop Worrying And Love The Bomb (Kinda)».

C’est vraiment difficile d’être transparent afin de donner aux gens la capacité de jouer avec les donnés, de les partager et de les corriger. J’aime beaucoup que les gens commentent même si c’est pour me dire que je me trompe. Cela est inhérent au média, c’est une forme de la pensée participative issue d’internet.

David apprécie les démarches participatives. Toutefois, dans certains cas de figure, il module son enthousiasme:

«Le crowdsourcing et les processus démocratisés ne donnent pas toujours de bons résultats. Le processus est formidable en lui-même mais il ne produit pas forcément de bonnes histoires ni de travaux journalistiques pertinents.»

Le Storytelling

Donner forme à l’information et modeler les perceptions voilà ce qui semble animer David. Ne se contentant pas uniquement de visualisations figées, il lui arrive de créer des visualisations interactives comme par exemple « Snake Oil? » et des petites animations graphiques.

« Ces dernières sont plus narratives que les visualisations figées. Le lecteur voyage dans un paysage d’informations et je guide son parcours dans cet environnement. J’aime faire ces visualisations car j’y raconte des histoires. J’en raconte une principale mais en en dessous j’en convoque beaucoup d’autres. C’est une nouvelle forme de storytelling »

Avec la visualisation de données, l’image se fait narration; dans ce domaine, ce qui est suggéré est aussi important que ce qui est montré.

This is Serious Game

David raconte bien les histoires, présentant avec légèreté des sujets sérieux et sérieusement des sujets légers. Brillant orateur, l’auditoire de ses conférences rigole autant qu’il prend des notes.

La visualisation de données c’est à la fois divertissant et sérieux. Je pense avoir peut-être une approche plus espiègle que les autres data-journalistes. Les données permettent et obligent le jeu. Il est nécessaire d’entrer avec elles dans un processus ludique afin d’en extraire des motifs mais aussi pour ne pas laisser leur formalisme paralyser notre imagination.

Dans sa démarche créative David se sert du rire pour déjouer la tension formelle inhérente aux données et du ludique comme méthode s’appliquant aux processus et aux esprits, pour produire et pour communiquer.

Toutes les illustrations sont issues du site de David McCandless, Information is Beautiful, exceptée l’image de clé CC FlickR par davidsmalley

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