Ce qui va sauver les auteurs: l’e-book

Le 3 mai 2011

Les lamentations des éditeurs sur la hausse des ventes d’e-books ressemblent tellement à ceux de l’industrie du disque qu’il n'en ressort qu'une grande impression de déjà vu. Les livres électroniques sont, commente Nick Alexander, surtout un nouveau départ.

Nous savons tous que l’industrie du livre est dans un sale état. Borders1 fait faillite, les avances initiales des auteurs se réduisent comme peau de chagrin et les nouvelles signatures des éditeurs sont plus rares qu’une métaphore originale. Il est maintenant hors de doute que les grandes chaînes de libraires et les grands éditeurs vont continuer à se contracter, à disparaître.

Mais qu’on y prenne garde: la fin de l’édition telle qu’on la connaît n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les écrivains et, pour cette même raison, pour les lecteurs.

Auteur et débutant : impossible de décrocher un contrat

Je suis écrivain. L’un de ceux, nombreux, qui au cours des dernières années ont échoué à décrocher le moindre contrat chez un de ces grands éditeurs, même pas un soupçon d’intérêt. Et de fait, quand moi et d’autres comme moi se sont auto-édités pour publier nos romans — chose rendue possible par cette nouvelle technologie de l’impression à la demande — nous avons découvert que nous faisions des ventes substantielles, ce qui prouve qu’il y avait une demande. Mon premier roman 50 Reasons to Say Goodbye2 s’est vendu à plus de 7.000 exemplaires sans débourser un seul penny en frais de marketing. Et à en juger par les dizaines de critiques positives et enthousiastes et les centaines de mails reçus, mon travail a rencontré un succès public, sinon critique.

De connaître un certain nombre d’écrivains dans la même situation, et d’avoir parlé à des agents qui vous disent qu’il est aujourd’hui impossible de décrocher un contrat d’édition pour un auteur débutant, je ne peux m’empêcher de penser que les mastodontes de l’édition et de la distribution en chaînes de librairies ont creusé leur propre tombe depuis si longtemps que la seule chose qui soit surprenante est que certains n’y soient pas encore tombé.

Promenez-vous dans n’importe quelle librairie et vous verrez des piles entières des mêmes bouquins insipides. Des piles entières de livres vaguement « romance et cul » à la Jacky Collins3 , des piles entières de « livres de filles »4 aux couleurs pastel fric et rose bonbon. Et, devinez quoi ? ça ne se vend plus aussi bien qu’avant. Mais, allez voir un éditeur et proposez-lui quelque chose d’un peu différent, d’un peu bizarre, hors des clous, et ils vous répondront immédiatement que vous ne rentrez pas dans leurs critères: « C’est trop différent, trop particulier », répètent-ils.

Et même si vous autoéditez votre prose trop différente, trop particulière – même si vous en vendez 7.000 exemplaires via Amazon et y récoltez des centaines de chroniques de M. et Madame Toulemonde5 vous disant qu’ils ont adoré votre bouquin — essayez juste de convaincre ne serait-ce qu’un seul libraire de grande envergure de le vendre et de le stocker. La dernière fois que j’ai contacté Borders, ils m’ont répondu que tous les livres qu’ils référençaient et vendaient devaient passer par leur bureau de sélection américain et ils m’ont invité à en envoyer un exemplaire à New York pour étude. Je pense qu’ils ont mis la clé sous la porte avant même que mon livre ne puisse toucher leurs bureaux, et je ne peux pas dire que cela m’ait particulièrement attristé.

Un assortiment édulcoré

Les éditeurs et les libraires, pour avoir mal évalué les goûts des consommateurs, et pour stocker uniquement l’assortiment le plus édulcoré possible, sont de plus en plus rapidement en train de se rendre totalement non-pertinents, et les e-books changent complètement la donne, en poussant les choses à un tout autre niveau.

Tandis qu’il y a encore une dizaine d’années, un auteur devait franchir de nombreux obstacles et rechercher l’assentiment, dans cet ordre, a) d’un agent, b) d’un éditeur, c) d’un libraire, dans le simple but de voir son livre accessible au public, les e-books suppriment un à un tous les obstacles de cette censure en chaîne.

Si ils ou elles sont à l’aise avec les ordinateurs (ou suffisamment à l’aise pour payer quelqu’un quelques centaines de livres pour embaucher quelqu’un qui l’est) un auteur peut, de nos jours, publier n’importe quoi et le rendre disponible en quelques jours seulement à des millions de lecteurs potentiels. Et aucun de ces nouveaux opérateurs, ni Amazon, ni Apple, ni bientôt Google Books ne cherche à anticiper les goûts du public. Ils fournissent juste un moyen de distribution, mécanique, de manière totalement transparente et démocratique. Laissons le public décider, disent-ils.

Bien entendu, il faut que les gens aient envie de lire des e-books, et c’est une certaine raideur caractérisée qui définit une partie de l’opinion qui affirme que les gens voudront toujours lire des livres imprimés en dur. Tout comme les gens voudront sûrement encore acheter des 33-tours. Quelqu’un a fait un tour chez Our Price6 dernièrement ?

La vérité, c’est que peu importe ce que tous ces tenants du « Non » voudraient faire croire aux gens, ces derniers achètent déjà des livres électroniques, et ce par millions. De nombreuses éditions numériques de livres dépassent leurs ventes papier analogiques, à mesure que les gens découvrent les nombreux avantages de lire sur leur téléphone, iPad et autre tablette Kindle7 : des chapitres gratuits à titre d’essai pour tester un livre avant achat, un choix en théorie illimité, une disponibilité permanente sans prévoir à l’avance. (Votre avion a du retard ? Achetez un livre !), satisfaction immédiate, des prix plus bas. Et, bien sûr, aucun arbre n’a été coupé pour cela.

Et les contrats, pour les écrivains, dépassent tout ce qu’ils pouvaient avoir espéré. Alors que, si par bonheur vous parveniez à convaincre un éditeur de vous publier, le mieux que vous puissiez espérer percevoir était 70 pence par exemplaire vendu. Et là, déjà, auto-éditez-vous avec Apple ou Amazon et ils vous reversent 70 % du prix de vente au numéro. Soixante-dix pourcent ! Aucun coût, aucun intermédiaire. Étourdissant.

Horreur !, malheur ! s’écrient les éditeurs ! Mais qui va filtrer toute cette merde ? Les gens vont pouvoir publier tout et n’importe quoi ?! Eh bien, oui. Même si 90 % de ce qui paraît en autoédition est de la daube, peu importe, car on voit que des principes démocratiques fonctionnent. Les gens téléchargeront les échantillons gratuits des livres et décideront par eux-mêmes, et ce très souvent dès les premières lignes, ce qui est nul et ce qui ne l’est pas. Et une fois que dix personnes ont noté tel ouvrage comme « nul », c’est fini. Fin de partie. Mais pour ceux parmi nous qui ont combattu l’imbécillité crasse de l’industrie de l’édition depuis des années, pour ceux d’entre nous qui sont considérés comme trop gay, ou trop particuliers, ou trop crus, ou trop sombres, ou trop joyeux, ou trop hors-norme pour plaire à qui que ce soit assis dans les bureaux d’un monde qui s’effondre dans cette industrie finissante, ce nouveau modèle économique fournit la plus extraordinaire opportunité d’atteindre notre public, de découvrir si on a un public, sans cette bureaucratie sans visage et qui ne sait dire que « Non désolé, vous ne pouvez pas faire ça. »

Pour les écrivains, le simple fait de pouvoir dire, « Ben en fait, je peux, » c’est merveilleux, putain. Et je suis convaincu que, ce sera merveilleux pour les lecteurs aussi8 .

> Traduction de Tiphaine Bressin

> Article publié initialement sur Minorites.org sous le titre Les e-books au secours des auteurs

> Illustrations Flickr CC AttributionNoncommercialShare Alike shiftstigmaAttribution teclasorg et PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales adafruit

  1. Borders est une des plus grandes chaînes de librairies et de distribution de livres, musique et films aux USA. Elle a coulé en février 2011. Sa restructuration est en cours. Source : NY Times []
  2. 50 raisons de dire adieu – non traduit en français []
  3. Intraduisible. “Bonk-buster”, aussi écrit “bonkbuster”, est un type de roman à l’eau de rose dépeignant souvent de fréquentes scènes de sexe, souvent assez explicites. (Source : Wikipedia – hélas). Jackie Collins, la sœur de Joan Collins dans « Dynasty » est l’ambassadrice du genre []
  4. Idem, intraduisible. Outre l’erreur typographique, la “chick-lit” est un genre littéraire récent, dont des exemples peuvent être lus en français – « Gossip Girl », « Le diable s’habille en Prada » ou encore « Confessions d’une accro au shopping ». Sources : Wikipedia et Babelio []
  5. M. & Mme Tout-le-monde. Ou, plus récemment, l’apparition de la fameuse Mme Michu, issue des cabinets de marketing. En Grande Bretagne, Joe Public, aux USA, John Q []
  6. Our Price était une chaîne de magasins de disques qui a fait faillite []
  7. Format de livre numérique développé par Amazon avec un succès assez considérable []
  8. The Case of the Missing Boyfriend, mon dernier roman, s’est vendu à plus de 50,000 exemplaires pour iPhone, iPad et Kindle, ainsi, bien sûr, que sur la technologie « arbre mort ». Celle-là, je l’ai piquée à Brain Celle Magazine – un exemple []

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  • Louise le 3 mai 2011 - 15:03 Signaler un abus - Permalink

    Le marché français est encore très très loin de l’enthousiasme de cet article.
    Si le livre doit mourir, soit. L’important, c’est que les gens lisent. Et s’enrichissent des autres.

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  • jemil75 le 3 mai 2011 - 15:19 Signaler un abus - Permalink

    À la lecture de cet article, je ne peux m’empêcher de penser à l’industrie du disque. Même causes, même effets… La seule différence, c ‘est la puissance de lobbying des majors.

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  • Coriolano le 3 mai 2011 - 16:07 Signaler un abus - Permalink

    Hahaha donc les éditeurs et les libraires qui ne veulent pas de votre incroyable talent sont nuls. Désolé mais en tant que lecteur l’auto-édition ne me convint pas du tout.

    Articles caricaturales par quelqu’un qui résume le milieu de l’édition à XO et les librairies à la FNAC.

    La logique “démocratique” pour l’art, c’est pas mal de la merde et ca donne des résultats moches et stéréotypés, regardez les listes de best seller et de vente de musique si vous n’êtes pas convaincu.

    Si c’est pour avoir la fusion de Guillaume Muso et de Grégoire (le chanteur de my major company) non merci. Votre histoire de vote c’est un peu nul, si les 10 premiers lecteurs d’un livre sont amateurs de Marc Levy (beaucoup plus répandu que les fans de Bukowski) votre bouqin gay-trash finira avec une note de merde et dans les oubliettes.

    La littérature non formatée ca existe tout à fait aujourd’hui et on publie aujourd’hui encore de très très bon livres, certains très noir ou très glauque (ce qui à l’air d’être votre critère de “bonne littérature”). Allez faire un tour du coté des éditions 13ème note par exemple.

    L’intérmédiation par les éditeurs, quoi qu’en disent les auteurs qui ne trouvent pas d’éditeurs, c’est très bien pour les lecteurs.

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  • Coriolano le 3 mai 2011 - 16:14 Signaler un abus - Permalink

    Et précisons qu’un bon éditeur (celui qui fait ça par amour de l’écrit et pas du pognon) est celui qui publie un bouquin qui lui plait et dans lequel il croit, pas celui qui choisit en anticipant le goût du public.

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  • Augustin le 3 mai 2011 - 16:46 Signaler un abus - Permalink

    Article très intéressant.

    Je suis persuadé que l’avenir des écrivains passe par internet car, comme le dit l’auteur, il n’y a pas de filtrage des éditeurs qui choisissent ce que le lecteur va aimer.
    Cela dit, le “bouche-à-oreille” aura une importance considérable.

    Cela a un deuxième avantage : pouvoir diffuser son livre si l’on n’est pas auteur “professionnel” sans vouloir spécialement de rémunération mais pour l’estime. (cela existe déjà sur des forums où des personnes écrivent des petites – ou longues- histoire sur un thème qui leur tient à cœur, de qualité inégale mais parfois très abouties.

    Cordialement,

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  • 22decembre le 3 mai 2011 - 17:42 Signaler un abus - Permalink

    La liberté de publication a du bon.

    Mais attendons de voir ce que ça donne avant de crier au truc miracle.

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  • JluK le 3 mai 2011 - 19:34 Signaler un abus - Permalink

    Ce qui est vrai pour les U.S. ne l’est pas forcément pour la France, il suffit de musarder dans les rayons des bonnes librairies, quelle que soit leur taille. Il y aune diversité de l’offre toujours impressionnante, mais aussi une variété d’habillages franchement attractifs, on est très loin des critères américains. Le seul élément qui freine l’achat, c’est le portefeuille, car sinon, l’on achèterait dix fois plus de livres que ce que l’on est capable de lire ! On est très très loin du marché insipide du disque. C’est étrange, mais j’ai rarement acheté autant de livres cadeaux que ces derniers temps.

    Libraire, c’est aussi un métier, ils ne vendent pas de la lessive, et s’ils aiment ce qu’ils vendent, c’est un vrai bonheur. Le risque est là que des espaces « Culturels » soient confiés à des commerçants ! J’en visite deux de la même chaine à Rennes et à Lannion, le plus grand est insipide et je vais me promener dans l’autre par plaisir…

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  • Denis le 3 mai 2011 - 20:45 Signaler un abus - Permalink

    Une question à quelques milliards de dollars. http://0z.fr/pORy3

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  • microtokyo le 4 mai 2011 - 10:16 Signaler un abus - Permalink

    @Jluk : je partage assez votre vision des choses, il faut se garder de comparer sauvagement marché français et marché US. Ici, on peut notamment citer le Label Librairie indépendante de référence, le soin de plus en plus accru des bibliothèques à soutenir les jeunes auteurs et, quoiqu’on en dise, un véritable attachement aux auteurs. D’autre part, le numérique n’a rien de messianique, d’autant nous n’avons pas tous les mêmes dons de clairvoyance. Le numérique ne va certainement ni remplacer le papier, ni le travail des éditeurs – tout au plus les faire descendre de leur piédestal, ni alimenter une dynamique poujadiste de l’édition (les gentils lecteurs sont dans le vrai et les méchants pros de l’édition sont des pourris)… A ces derniers de savoir écouter la société (de lecteurs) qui les entoure.

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  • Alex le 4 mai 2011 - 12:43 Signaler un abus - Permalink

    “De nombreuses éditions numériques de livres dépassent leurs ventes papier analogiques”

    Des noms ? des chiffres ?

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  • Edith le 4 mai 2011 - 16:35 Signaler un abus - Permalink

    En vue des exemples cités, je ne suis pas certaine que cet article fasse référence à l’éditorial français…
    Toujours est-il que, dans les faits, je suis parfaitement d’accord avec Coroliano!

    Et j’ajouterai ceci:
    Contrairement à ce que vous claironnez, les libraires sont les mieux placés pour “évaluer le goût des consommateurs” car ils sont en première ligne,fréquentent et sont à l’écoute des lecteurs au quotidien.
    Leur métier consiste à orienter, à guider le lecteur dans un panel éditorial contemporain déjà vaste, et évidemment à conseiller et faire vivre au mieux cette diversité, cette richesse littéraire. Il n’est en aucun cas question de constituer un “assortiment édulcoré”.
    D’un point de vue stratégie commerciale, ce que rapporte la vente facile de best-sellers permet justement de prendre des risques; d’acheter, de mettre en avant et de défendre des auteurs moins connus, au style parfois moins “populaire”.
    Un bon libraire ne lit certainement pas que des “bonk-buster” et de la “chik-lit”, je vous prie de croire que son sens critique est bien plus aiguisé que cela.
    Il est épuisant de rappeler que ce ne sont pas des vendeurs de livres, mais bien des professionnels… Préférez les librairies indépendantes aux Relay H et demandez l’avis des libraires!

    Évidemment, les éditeurs peuvent parfois passer à côté de talentueux auteurs. Mais je ne suis pas certaine que les internautes-lecteurs sauront mieux les repérer dans cette immensité de “publication libre”. La facilité ne fait ni la qualité, ni le succès.

    Je comprends néanmoins la colère de l’auteur de cet article (même si je suis loin d’accorder crédit à ses arguments). Il est sans doute épuisant pour un jeune auteur d’être confronté aux difficultés de publication.
    La course à la reconnaissance est longue et périlleuse pour la plupart.Il s’agit d’un combat quotidien, comme le mène nombre d’artistes dans d’autres domaines.
    Mais depuis quand on obtient ce que l’on veut en un clic?

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  • Kurozato le 5 mai 2011 - 4:55 Signaler un abus - Permalink

    Pourquoi “hélas” à propos de Wikipedia dans la note 3 sur la définition de “bonkbuster” ?

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