Les Anonymous sont-ils des terroristes? (LOL)

Le 9 mai 2011

Suspectés d'avoir piraté des millions de numéros de carte bancaire sur le PlayStation Network de Sony, les Anonymous continuent d'alimenter certains fantasmes. Mais sont-ils vraiment dangereux?

Invité sur LCI pour évoquer le piratage du PlayStation Network (PSN), une question a failli me faire tomber de mon tabouret:

Les Anonymous peuvent-ils commettre des actes terroristes, en piratant des centrales nucléaires par exemple?

Les “sans-nom d’Internet” ont beau être issus de la “culture du trolling” - cette taxie du Net qui génère à la chaîne des hordes de commentateurs dont le but ultime est de parler très fort – je ne m’attendais pas à un tel déploiement de moyens sur le plateau d’une chaîne de télévision. Une fois que nos oreilles ont sifflé à l’écoute de cette saillie, il y a deux choix: considérer qu’elle est stupide, ou prendre le temps d’y répondre de manière argumentée, pour éviter que ne se propagent les croyances populaires. Non, les Anonymous ne sont pas cachés sous votre lit, non ils ne mangent pas d’enfants ni ne boivent du sang de vierge. De surcroît, la comparaison avec le terrorisme n’est pas neuve: comme le rappelle Gabriella Coleman, anthropologue à la New York University et spécialiste du mouvement, “c’était déjà le cas en 2007″.


L’agitation autour du piratage du PSN a mis en évidence la faille structurelle des Anonymous, qui est aussi leur atout maître: l’anonymat. Accusés par Sony d’être les commanditaires de ce hacking géant qui a déjà mis à nu 77 millions de joueurs (on atteint la barre des 100 en ajoutant les 24 millions de Sony Online Entertainment), les Anon ont démenti toute implication dans un communiqué mis en ligne le 4 mai, avec une ligne de défense simple et concise:

Les Anonymous ne se sont jamais distingués en volant des numéros de carte de crédit.

En d’autres termes, les “hacktivistes” mettent en avant un principe moral, celui de l’auto-régulation par la communauté, pour justifier ce qu’ils s’autorisent, mais surtout ce qu’ils ne s’autorisent pas, comme des pirates qui refuseraient de s’attaquer aux femmes et aux enfants. Malgré leurs dénégations, le mal est déjà fait.

Les Anonymous se font pirater

Depuis quelques mois – nous en avions déjà parlé ici – la structure des Anonymous a évolué. D’un noyau dur issu des imageboards (surtout le /b/ de 4chan) et porté sur la culture LOL, les chans IRC se sont enrichis de nouveaux membres, plus politisés. A la faveur de l’épisode WikiLeaks et des révolutions arabes, les Anonymous ont muté. D’une voix cynique et drolatique, la parole anonyme a pris du corps, sans devenir plus audible pour autant. Aujourd’hui, n’importe qui peut invoquer les Anon pour justifier son idéologie, avec des effets potentiellement contradictoires, et assurément nuisibles pour la communauté.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si anonops.ru, qui héberge le principal canal de discussion des anonymes, a été piraté le week-end du 7 mai, selon un modus operandi qui n’est pas sans rappeler celui des Anonymous eux-mêmes. Au total, environ 700 adresses IP d’utilisateurs seraient dans la nature, révélant le pseudonyme des “membres” et leur identité supposée. Une bonne partie des utilisateurs passant derrière des proxys pour se connecter, il est souvent impossible de déterminer leur identité. L’ironie de la situation se traduit parfaitement dans le cartoon ci-dessus, mais elle est à relativiser. Parmi les dizaines de noms figurant en clair dans cette liste, on retrouve bon nombre de… journalistes, curieux de voir ce qui se trame sur ces fameuses plate-formes d’échange.

Dans ce qui ressemble fort à une guéguerre intestine entre anciens et modernes (du type 4chan contre Tumblr), on mesure les dissensions au sein de la communauté anonyme. Elle n’a jamais été un corps constitué, mais désormais, elle doit aussi gérer les sensibilités presque infinies de ses petites mains, toutes placées sur un pied d’égalité.

Au seuil de la légitimité

Face à un climat de défiance où le cadre idéologique de ces internautes invisibles se dérobe encore un peu plus, certains commencent à s’interroger sur les limites de l’exercice: les Anonymous peuvent-ils se livrer à des actes criminels? Qu’ils soient ou non derrière le piratage de Sony, ils sont désormais identifiés sur le radar des autorités américaines, peu enclins à la discussion.La rhétorique est bien connue: s’ils ne disent pas leur nom, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher, ou que leurs intentions sont mauvaises, en escamotant soigneusement le vrai débat sur l’anonymat en ligne (brillamment défendu par Christopher “moot” Poole, le géniteur de 4chan, dans la vidéo TED ci-dessous).

Déjà, au mois de janvier, le FBI avait lancé 40 mandats d’arrêt contre des pirates présumés. Le motif? Ils étaient accusés de s’être introduit dans les systèmes d’information de plusieurs organismes bancaires, pour protester contre les mesures de rétorsion prises à l’encontre de WikiLeaks.

Dès lors, il faut bien faire le distinguo entre ce que la justice considère comme illégal et ce que les Anonymous eux-mêmes estiment déplacé. S’ils comparent les attaques par déni de service (DDoS) à des sit-ins modernes – donc raisonnables – ils refusent implicitement de se livrer à des opérations frauduleuses telle que celle dont Sony a été victime. Cette frontière peut sembler subtile, mais dans la guerre de l’information, elle pose une question que connaissent bien les groupuscules terroristes auxquels LCI semble vouloir comparer les Anonymous: celle du seuil de la légitimité.

Traditionnellement, la dialectique lie cette légitimité à la légalité. De ce point de vue, on comprend mieux la logique sécuritaire presque paranoïaque: aux Etats-Unis, une attaque DDoS, le mode d’action privilégié des Anonymous, est punie de dix ans de prison.


Crédits photo: Flickr CC Ben Fredericson, stibbon, illustration XBCD

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  • Yoha le 9 mai 2011 - 19:43 Signaler un abus - Permalink

    On peut avoir le jour et le nom de l’émission sur LCI ?

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  • Olivier Tesquet le 9 mai 2011 - 19:46 Signaler un abus - Permalink

    @Yoha: C’était aujourd’hui (9 mai) dans le 12/14, vers 12h45

    OT

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  • Yoha le 9 mai 2011 - 20:49 Signaler un abus - Permalink

    La vidéo n’est en ligne nulle part et vu le nom de l’émission, les moteurs de recherche aiment pas vraiment >_< .

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  • Olivier Tesquet le 9 mai 2011 - 21:39 Signaler un abus - Permalink

    @Yoha: LCI devrait m’envoyer la vidéo sous peu ;)

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  • @hugobiwan le 9 mai 2011 - 21:53 Signaler un abus - Permalink

    Excellent post ! merci !

    H.

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  • mangouste le 9 mai 2011 - 23:09 Signaler un abus - Permalink

    ne pas oublier la scientologie, candidat possible de ce genre de manip, et premiere (et toujours) cible des anonymous

    G.

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  • NeozOne le 10 mai 2011 - 2:00 Signaler un abus - Permalink

    Très bon article, comme toujours.
    Merci pour ce billet.

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  • R_grandmorin le 10 mai 2011 - 7:40 Signaler un abus - Permalink

    Le Terrorisme (intelligent) est le bras armé de la democratie.

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  • .Oni le 10 mai 2011 - 8:12 Signaler un abus - Permalink

    Moi tout ce que je dirais c’est que les responsables du vol d’identités des utilisateurs du PSN devraient balancer au bout d’un corde.
    Et je ne dis pas que ce sont les Anon hein ^^

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  • MARCABIAN PROJECT le 10 mai 2011 - 10:04 Signaler un abus - Permalink

    oh la la …………..
    et la $cientologie est elle une organisation criminelle ?
    lisa mc pherson
    quentin hubbard
    eric rubio
    susan meister
    gloria lopez
    patrick vic

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  • Annonces bateaux le 10 mai 2011 - 11:01 Signaler un abus - Permalink

    Le blog au contenu intéressant, de bonnes choses à creuser, à étoffer… Bref, continuez ainsi !

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  • u897-5hr le 10 mai 2011 - 11:19 Signaler un abus - Permalink

    “S’ils comparent les attaques par déni de service (DDoS) à des sit-ins modernes – donc raisonnables – ils refusent implicitement de se livrer à des opérations frauduleuses telle que celle dont Sony a été victime.”

    L’auteur de l’article n’a de toute évidence aucune connaissance de ce que sont les anonymous. C’est un groupe complètement désorganisé qui arrive à faire des coups d’éclats grâce à l’effet “flash crowd” à savoir une cause, un acte réussi à recevoir suffisamment d’attention pour que finalement tout le monde s’y mette. Cependant ces “communiqués” n’ont aucune valeur puisqu’il n’y a précisément pas de chef. D’ailleurs les “anonymous” ne définit rien de précis puisque il n’y a pas de limite sur ce qu’est un anonymous. En terme d’action et généralement ce qui remporte l’adhésion général c’est si l’action est “fun” (fun au sens des anonymous). Les défenseurs des anonymous citeront les implications dans les évènements récent du monde arabe, des choses plus rigolote comme faire gagner moot à un web-concours de la sélébrité la plus populaire (et faire un anagramme avec les autres participants), des actes de justice comme retrouver le garçon qui avait martyrisé son chat. Les attaquants des anonymous citeront l’intrusion dans la vie privée de nombreuses adolescentes en exposant au vue de tous des photos peu glorieuse, des partages d’images pornographiques parfois illégales, un intérêt malsain pour toutes sortes d’images morbides et glauques, le défacement de plusieurs sites web avec vol des bases de données ensuite diffusé partout, etc.

    Bref ce code de moral des anonymous que l’auteur entend défendre n’existe absolument pas, et si certain hackers appartenant au mouvement anonymous trouvent fun ou intéressant de pirater une centrale nucléaire c’est possible (même si j’admet que c’est bien peu probable). Autant un DDOS nécessite la participation de tous auquel cas une pseudo-organisation existe pour se coordonner (et encore vous auriez vu le chan IRC, ça gueulait dans tout les sens, la synchro c’était celui qui gueulait le plus fort). Pirater une centrale ou le PSN c’est plus la volonté d’un ou de quelques pirates avec de bonnes compétences. Peut-on alors parler d’anonymous ? je ne pense pas mais en revanche ces actes peuvent tout à fait être commis par des actifs de la communauté anonymous.

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  • Olivier Tesquet le 10 mai 2011 - 11:28 Signaler un abus - Permalink

    @ u897-5hr: Ce que vous pointez est tout à fait juste, mais je pense que vous m’avez mal lu. A aucun moment je ne parle d’un “code moral”, entériné dans des textes, comme c’est le cas pour une organisation structurée ou un corps constitué.

    Ce que je constate, c’est que la “structure sociale” des Anon a évolué depuis quelques mois, délaissant le lulz (par définition protéiforme) pour des actions plus politiques, donc plus clivantes: elles dépassent le strict cadre de la communauté, aussi volatile soit-elle. D’ailleurs, le piratage dont le principal IRC a été victime est symptomatique de ces nouveaux points de tension, si tant est que les justifications de son auteur présumé soient fondées (http://www.thinq.co.uk/2011/5/9/exclusive-anonops-splinter-group-speaks-out/)

    C’est ce qui me fait arriver à la même conclusion que vous: peut-on encore parler d’Anonymous.

    p.s.: Et pour la route…

    http://owni.fr/2011/02/01/bonjour-vous-avez-demande-les-anonymous/

    http://owni.fr/2010/12/13/la-guerre-de-linformation-nest-pas-la-cyberguerre/

    Cordialement,
    OT

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  • u897-5hr le 10 mai 2011 - 11:41 Signaler un abus - Permalink

    @Olivier Tesquet
    Merci pour votre réponse, je ne suis pas d’accord avec vous en ce qui concerne cette notion d’évolution du tissu social, anonops n’est pas une évolution de anonymous. anonops est juste le canal d’organisation pour les actions politiques, si celui-ci tombe il y en aura un autre. Pour faire simple, c’est un sous-ensemble des anonymous qui regroupe ceux qui veulent faire de l’hacktivisme politique.

    Ensuite les tensions au sein même d’anonymous ont toujours existé et ce n’est pas nouveau. On se souviendra de la guerre civil opposant les défenseur de la queen of /b/ contre les autres, vous avez cité 4chan vs tumblr etc. ça prête à rire et vous avez raison.

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  • Olivier Tesquet le 10 mai 2011 - 11:48 Signaler un abus - Permalink

    @u897-5hr: Je schématise en parlant de tissu social: nous savons bien que les Anonymous n’obéissent pas tout à fait à ce genre de mécanismes et échappent aux typologies.

    Je ne dis pas qu’Anonops regroupe tous les Anon, il ne s’agit que d’un canal. Mais c’est l’un des plus “normés”, et le fait qu’il soit visé n’est pas non plus un hasard. Peut-être parce que la branche hacktiviste pose une question en forme de défi: peut-on mener une action politique de façon distribuée et horizontale?

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  • Pls le 12 mai 2011 - 11:00 Signaler un abus - Permalink

    Il serait intelligent de ne pas oublier de mettre un crédit à XKCD.com pour l’insertion… On est sur owni non ?

    Extrait de la licence :
    “This means that you are free to copy and reuse any of my drawings (noncommercially) as long as you tell people where they’re from.”

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  • Olivier Tesquet le 12 mai 2011 - 11:03 Signaler un abus - Permalink

    @Pls: Vous avez raison, c’est un malheureux oubli que je rectifie tout de suite.
    OT

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