L’art et la manière d’interpréter les sondages

Dernier exemple en date : le sondage Harris Interactive des 9-10 mai derniers selon lequel un jeune sur trois voudrait être fonctionnaire. Les autres résultats du sondage sont passés inaperçus.

Un sondage tombe toujours comme un arbre dans la forêt : il ne fait du bruit que s’il y a quelqu’un pour l’entendre. Le problème, comme le fait remarquer Terry Pratchett, c’est qu’il y a toujours quelqu’un : habitants de la forêt, animaux, insectes, parasites et autres. En matière de sondage, on a l’équivalent : hommes politiques, commentateurs et éditorialistes peu scrupuleux, chroniqueurs divers… Nul doute qu’ils vont se repaître avec gourmandise pour les années à venir de ce nouveau résultat :

Près d’un jeune sur trois souhaite être fonctionnaire.

Il ne reste plus qu’à s’asseoir et à attendre patiemment le début de la rumeur, puis de la curée, des commentaires culturalistes qui vont s’appuyer sur un tel chiffre – qui perdra bien assez vite son origine pour devenir une vérité tenant d’elle-même – pour nous expliquer que, décidément, la France a un problème avec les entreprises, que les jeunes Français manquent de cette volonté d’entreprendre, cet esprit d’initiative, cette disposition générale de l’entrepreneur seul contre tous, debout au bord d’une falaise avec le vent dans les cheveux qui seule pourrait nous sauver des Chinois qui vont nous bouffer.

Ce n’est pas la première fois : il y a peu de temps encore, on pouvait entendre dire, sans savoir d’où cela venait, que 75% des jeunes voulaient devenir fonctionnaire. Ce ne sera pas la dernière. Il faut malheureusement reconnaître que la répétition d’une même farce finit par avoir quelque chose de tragique.

Pourquoi ne pas titrer sur le privé ?

Il suffit, pour se convaincre que c’est là le destin qui attend ce chiffre, de lire un peu plus l’article du blog du Monde Question(s) Sociale(s) que je prends en référence. Son titre est clair : “Près d’un jeune sur trois souhaite être fonctionnaire”. Mais lorsque l’on lit un peu plus avant, on tombe sur ceci:

La proportion de jeunes attirés par le statut de salarié du privé est également nettement plus marquée que la moyenne (27%, + 8 points), tout comme celle de ceux qui se verraient bien en travailleurs indépendants (24%, + 4 points), précise ce sondage effectué selon la méthode des quotas auprès d’un échantillon de 1139 personnes représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.

Pourquoi l’auteur de l’article n’a-t-il donc pas titré “Un jeune sur quatre souhaite travailler dans le privé” ou “Près d’un jeune sur quatre voudrait devenir travailleur indépendant” ? Si l’on fait mine de prendre au sérieux ce sondage, ce sont là des résultats tout aussi significatifs et importants. La différence avec la moyenne nationale est même plus marquée pour ceux qui veulent travailler dans le privé que pour ceux qui veulent rejoindre les rangs des fonctionnaires (“+4 points par rapport à la moyenne nationale” nous précise l’article).

C’est donc que ce résultat s’inscrit dans un cadre idéologique bien particulier qui, soit par l’intention consciente du commentateur, soit par le poids que font peser les débats passés sur l’écriture présente, pousse à privilégier cette information là sur les autres. Les autres commentaires suivront, dans les colonnes du Figaro ou dans la bouche d’Alain-Gérard Slama et consorts, pour expliciter ce qui n’est ici qu’implicite : que tant de jeunes veuillent perdre leur vie à devenir fonctionnaire est un problème pour la France.

Il y a quelque chose d’admirable dans la capacité qu’a le débat public à brasser ainsi du vent. Car c’est bien ce que fait ce sondage : agiter, avec une force et une conviction peu commune, de l’air. Je l’ai dit précédemment : le plus gros problème avec le sondage n’est pas dans leur méthodologie mais dans la capacité de ceux qui les commentent à les interpréter. Ceux-là se laissent prendre par un piège positiviste qui prêtent une objectivité et une évidence au chiffre en tant que tel : un sondage dit forcément quelque chose puisque c’est un chiffre ! Et un chiffre, c’est simple à lire ! Pourtant ce chiffre de 30% des jeunes souhaitant devenir fonctionnaire ne nous dit strictement rien.

En effet, qu’est-ce que cette question :

Dans l’idéal,vous souhaiteriez être / auriez aimé être …? (une seule réponse possible)

avec comme proposition de réponse :

Fonctionnaire ; Travailleur indépendant (comme artisan, commerçant…) ; Salarié du privé ; Profession libérale ; Homme/Femme au foyer ; Ne se prononce pas

Que veut dire fonctionnaire ? La fonction publique est malheureusement pour les sondeurs quelque chose de vaste et de complexe : à peine quelques millions de membres… Et les représentations de ce qu’est un fonctionnaire ne sont pas simples : on y confond facilement la fonction publique territoriale et d’État, les contractuels et les titulaires, les différentes catégories, etc.

Question à interprétations multiples

Que peut donc vouloir dire ce terme pour les répondants ? Sans doute des choses très différentes : certains ont en tête un poste précis, et auraient souhaité devenir enseignant ou conservateur du patrimoine ou professeur au Collège de France ou facteur, d’autres n’y attachent que l’idée que c’est un emploi de bureau, éloigné des difficultés du travail ouvrier auquel ils ont pu être confronté – les jeunes interviewés par Stéphane Beaud par exemple -, d’autres encore ne doivent y voir qu’un poste tranquille et protégé et hésiteraient peut-être si on leur proposait de devenir militaire ou policier…

Bref, on agrège ici des réponses qui ont des origines tellement différentes, des raisons, des justifications et des causes qui sont si diverses, que l’on ne peut strictement rien en dire : impossible d’en inférer, par exemple, un refus de la concurrence ou une paresse bien française, car certains espèrent trouver dans la fonction publique un travail qui fasse sens pour eux et d’autres seront attirés par les postes de pouvoir… Aucun commentaire n’est possible. C’est la conclusion à laquelle devrait parvenir toute personne qui se pencherait un peu sur ce chiffre.

Il aurait été possible pourtant d’avoir des informations plus précises, soit en posant une série de questions sur les préférences des individus en matière d’emploi (“préféreriez-vous un salaire élevé ou un faible risque de perdre votre emploi ?”, “Quelle est la caractéristique de l’emploi qui est la plus importante pour vous ?”, etc.), soit en proposant une liste d’emplois divers et en demandant aux enquêtés de les classer en fonction de leurs préférences. Mais tout cela prend du temps, en conception et en analyse. Et pour cela, ni les instituts de sondages ni ceux qui consomment leurs produits jusqu’à plus soif n’y sont bien disposés.

Un sondage nous en apprend surtout sur son commanditaire

En soi, ce sondage n’est pas sans intérêt. Mais il nous apprend plus de choses sur ceux qui l’ont commandé, conçu et commenté, et sur tous ceux qui à l’avenir l’utiliserons, que sur la population et les phénomènes qu’il prétend mettre en lumière. Il nous dit beaucoup de l’allant-de-soi concernant les problématiques de l’emploi et du travail en France. Le sondage prétend appréhender l’image que les Français, et plus particulièrement les premiers concernés à savoir les 18-24 ans, ont de la situation professionnelle des jeunes. Mais cette situation professionnelle se résume en fait à des questions sur l’emploi : ni sur le contenu du travail, ni sur les conditions de celui-ci. La question privilégiée est celle de l’obtention d’un emploi, et les questions tournent essentiellement autour de l’optimisme ou du pessimisme des jeunes.

C’est dans ce cadre-là que l’on peut mieux comprendre le sens de l’échelle proposée dans le sondage “Fonctionnaire ; Travailleur indépendant (comme artisan, commerçant…) ; Salarié du privé ; Profession libérale ; Homme/Femme au foyer ; Ne se prononce pas”. Ce que doit mesurer, dans l’esprit de ceux qui ont fait le sondage, cette échelle est très probablement le risque et l’optimisme des jeunes, – “Fonctionnaire” constituant, semble-t-il, le degré le plus bas. L’interprétation est presque déjà écrite donc. La curée peut commencer.


Crédits Photo FlickR by-sa hfabulous / by-nd alibaba0

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  • véronique le 24 mai 2011 - 11:31 Signaler un abus - Permalink

    Comme un verbatim peut être soumis à de multiples interprétations, un chiffre peut l’être tout autant. C’est le rôle du journaliste de prendre le temps de déjouer ces biais d’interprétation.

    Il me semble bien que les apprentis journalistes ont des interventions de sondeurs pour apprendre à lire les chiffres qui leur sont communiqués.

    Les études, comme les interviews, les enquêtes et les recherches documentaires font partie du corpus de travail d’un journaliste.

    Mon impression, c’est que c’est un peu facile de toujours taper sur les sondeurs. Ce sont la plupart du temps de bons professionnels au service d’entreprises qui ne le sont pas moins. Et qui composent avec les contraintes et opportunités qui leur sont offertes.

    Un bon journaliste, bien formé, ne tombera pas dans un piège aussi gros que celui que vous relevez. En tous cas, c’est comme ça que je conçois le métier de journaliste.

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  • véronique le 24 mai 2011 - 11:34 Signaler un abus - Permalink

    Mais oups, excusez-moi de ce mouvement d’humeur. A part cette charge (que je trouve injuste) sur les sondeurs, je l’aime bien votre article car il a le mérite d’aller plus loin que les lieux communs habituels. Merci !

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  • 40centimes le 24 mai 2011 - 12:50 Signaler un abus - Permalink

    @Véronique : Je crois qu’il faut distinguer deux choses.

    Tout d’abord, l’article ne remet pas totalement en cause les instituts de sondage. Cependant, on peut s’interroger sur la volonté, dans un climat de très forte concurrence, de ne pas proposer des sondages “coup de poing” plus attirés par le chiffre miracle que par l’analyse profonde d’un phénomène. Nous sommes dans une culture du chiffre et les instituts sont en première ligne. Leur réactivité peut se faire parfois, au détriment de la qualité (voir les récents sondages sur DSK !!)

    Ensuite, il faut reconnaitre que c’est au journaliste de savoir prendre du recul et analyser correctement et avec toutes les données un chiffre. c’est un débat de plus en plus récurrent (et que OWNI a bien compris). Cependant, l’actu est devenu quotidienne et boulimique. Comme les instituts sont à la course aux chiffres, les médias sont à la course au scoop et à l’audience ! Tant de pages et de minutes consacrées à des affaires (Révolutions arabes, Fukushima etc..) qui disparaissent dès qu’une nouvelle actualité arrive (DSK). Les journalistes sont devenus de simples extensions de l’AFP parfois… (je précise parfois !!)

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  • Nico le 26 mai 2011 - 12:00 Signaler un abus - Permalink

    Cet article qui remet les points sur les “i” est très bien expliqué et son rédacteur ne dit rien de nouveau. En effet, des linguistes émérites, tels Noam Chomsky, se sont déjà penchés sur la question de savoir comment les médias peuvent manipuler l’opinion, en sélectionnant l’information, en minorant certains aspects ou en majorant d’autres. Si vous souhaitez approfondir la question, je vous recommande le film Chomsky & Cie, qui donne des outils (pour ne pas dire des armes) afin de décrypter comment les médias “fabriquent du consentement” ou de la peur. Dans tous les cas, vous ferez le lien avec cet article.

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