La Syrie, coupure Net

Le 7 juin 2011

Vendredi, jour de manifestation de l'opposition, la Syrie n'était plus reliée à Internet. Les fournisseurs d'accès, proches ou aux mains du régime, semblent être derrière ce blackout de 24 heures.

Le martyr Hamza Al-Khateeb, jeune syrien de 13 ans arrêté et atrocement torturé, n’aurait jamais dû sortir du pays aux yeux du régime de Bachar Al-Assad. Les images de la dépouille du jeune garçon ont été diffusées sur YouTube1 et reprises dans le monde entier, confirmant les rumeurs des sauvages agressions que le régime syrien commettrait contre sa population. Soulevant une vague d’indignation dans la communauté internationale, elles ont aussi ravivé la révolte des Syriens, en lutte contre le régime depuis le début du mois de février.

La page Facebook We are all Hamza Al-Khateeb a été créée en échos à la page We are all Khaled Said, ciment de la contestation égyptienne. Sur cette dernière, une photo rend hommage au Tunisien Mohammed Bouazizi, à l’Égyptien Khaled Said et à son alter-égo syrien Hamza Al-Khatib. Et c’est sans doute pour éviter que la contestation ne s’appuie sur un nouveau martyr, comme Neda l’avait été en juin 2009 en Iran, que les autorités syriennes ont coupé l’accès à Internet pendant la journée de vendredi, jour de prière traditionnellement propice aux manifestations.

Fixes et portables partiellement bloqués ; Internet inaccessible

À partir d’une heure dans la nuit de jeudi à vendredi, le trafic chute brutalement en Syrie. “Les téléphones fixes et portables étaient coupés dans presque toutes les villes, mais pas dans le centre de Damas et d’Alep où les forces de police étaient plus nombreuses que les manifestants. Internet était inaccessible partout” détaille Amrou, activiste syrien exilé en France. “Même dans les villes où les portables marchaient, la 3G était inaccessible”. Selon Renesys, une société américaine de conseil en sécurité des réseaux, “deux tiers des réseaux syriens n’étaient plus reliés à Internet” à partir de 6h35 du matin, heure syrienne.

Toute la journée de vendredi, le trafic est presque inexistant. Le réseau syrien est à nouveau relié à Internet dès la nuit de vendredi à samedi. Car c’est bien cette partie du réseau qui n’est pas connectée, et non Internet qui est coupé. Deux méthodes peuvent être utilisées pour ce faire. Explications de Benjamin Bayart, du FAI French Data Network (FDN) :

La méthode guerrière consiste à endommager physiquement les centres de télécommunication, et la méthode périphérique repose sur les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) qui coupent l’accès aux utilisateurs.

Cette méthode avait déjà été utilisée en Égypte pendant la révolution. Différence notable entre les deux pays, le principal FAI qui possède 95 % du réseau, l’Établissement Syrien des Télécommunications (EST), est public. Syriatel, deuxième FAI du pays qui contrôle aussi le réseau 3G, est dirigé par Rami Makhlouf, cousin et ami d’enfance du président Bachar Al-Assad. Contrairement à l’Égypte où les FAI étaient privés, le pouvoir syrien a donc directement ou indirectement la main sur les fournisseurs d’accès. Autre différence, les FAI égyptiens avaient 200 points d’interconnexion avec l’extérieur, contre 10 pour les FAI syriens, avance Bill Woodcock de la Packet Clearing House, une organisation qui étudie la structure d’Internet.

L’hypothèse d’une coupure via les FAI semble d’autant plus probable que “les réseaux qui ne sont pas accessibles [étaient] essentiellement tous ceux dont les préfixes [étaient] réservés au réseau de téléphonie cellulaire SyriaTel, ainsi que ceux de plus petits fournisseurs d’accès à internet, comme Sawa, INET et Runnet”, comme l’a expliqué Renesys.

Vendredi dernier, Amrou n’a reçu qu’une dizaine de vidéos, contre plusieurs centaines habituellement. Les témoignages directs lui sont parvenus par téléphone satellite.

Quelques uns de nos contacts ont des téléphones satellites mirasat et des iridium. Ils pouvaient nous appeler mais brièvement parce que ça coûte très cher, 9 dollars la minute.

L’autre solution consiste à se rendre à la frontière avec la Turquie, pour les habitants des villes du Nord, afin de capter le réseau 3G du pays voisin.

Répression et concessions

Le régime syrien a une longue expérience du contrôle des activités sur Internet. Selon Reporters Sans Frontières, deux organismes sont chargés de la censure : l’Établissement syrien des Télécommunications et l’Organisation Syrienne de l’Information. Ils assurent un “contrôle centralisé” du réseau grâce au logiciel Thundercache. Le régime manie alternativement répression et concessions. En février dernier, les internautes syriens ont à nouveau pu utiliser Facebook et Twitter, bloqués jusque là. Quelques jours avant, fin janvier, l’accès aux programmes de chat sur mobile, Nimbuzz et eBuddy, était coupé.

Les blogueurs constituent également des cibles privilégiés du régime. Le cas de Tal-Mallouhi avait ému la communauté internationale en février. Jeune blogueuse syrienne de 20 ans, elle avait été arrêtée en décembre 2009 pour avoir publié sur son blog des poèmes sur la Palestine que les autorités n’ont pas trouvé à leur goût. Après onze mois de détention au secret, elle est passée en jugement avant d’être condamnée à cinq ans de prison en février pour “divulgation d’information à un État étranger” – les États-Unis. RSF décompte aujourd’hui au moins cinq blogueurs emprisonnés, trois journalistes en ligne et un internaute. Hier soir, Amina Arraf, auteure du blog A Gay Girl in Damascus connue sous le pseudo d’Amina Abdallah, a été arrêtée par les forces de sécurité.


Crédits photo FlickR CC by-nc-sa delayed gratification

  1. Les images sont difficilement supportables, OWNI a choisi de ne pas mettre de lien []

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