La police contre les écoutes

Le 6 décembre 2012

Le nouveau système pour les écoutes judiciaires, la fameuse PNIJ, continue à faire des remous. Les policiers sont vent debout contre le projet, confiée à l'entreprise Thales, et ont alerté à plusieurs reprises leurs chefs.

“C’est du délire, du délire !” Après les magistrats, les policiers haussent à nouveau le ton contre le futur système d’écoutes judiciaires. Dans leur ligne de mire : la main mise d’une entreprise privée, le géant Thales, sur des données extrêmement sensibles centralisées en un lieu.

La plateforme nationale des interceptions judiciaires (Pnij de son petit nom) devrait entrer en phase de test au premier semestre 2013, après plus de six ans dans des cartons scellés confidentiel-défense. Il est piloté par la délégation aux interceptions judiciaires, une structure du ministère de la Justice.

A l’Intérieur, tout le monde ne voit pas d’un bon œil une telle intrusion de la place Vendôme dans les enquêtes, comme l’a raconté Le Canard Enchaîné. Le géant français Thales a remporté l’appel d’offre en 2010, ce que les actuels prestataires ont contesté devant le tribunal administratif. Sans succès.

Dans le secret des écoutes

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Une plateforme pour centraliser les écoutes, scruter le trafic Internet... Ce projet entouré de secret verra bientôt le ...

Des “réserves”

Dans quelques mois, le lien entre les officiers de police judiciaire et les opérateurs sera automatisé au sein de la PNIJ [Voir notre infographie]. Une réforme qui rassure fournisseurs d’accès à Internet et opérateurs de téléphonie, sujets à de fausses demandes de réquisitions. Mais la PNIJ stockera aussi le contenu des réquisitions. Impensables de confier des données aussi sensibles à une entreprise privée estiment de concert policiers et responsables nationaux de la cybersécurité.

Dans un courrier au secrétaire général du ministère de la justice daté de décembre 2011 qu’Owni a consulté, le directeur général de la police national d’alors, Frédéric Péchenard, se faisait l’écho de ces critiques. M. Péchenard écrit :

L’ANSSI [L’agence nationale en charge de la cybersécurite, NDLR] a émis des réserves sur l’infogérance et l’hébergement de la PNIJ par la société Thales.

Cette “fragilité” est aussi soulignée par “les services utilisateurs”, les policiers donc. Ils “s’interrogent sur la confidentialité du site d’Elancourt proposé par Thales et sur les mesures de sécurité qui seront prises, sachant que la PNIJ est une cible potentielle, du fait même de la concentration de données sensibles” indique Frédéric Péchenard dans son courrier.

Thales, gardien des clefs du temple

Au même moment, à l’automne 2011, un autre service s’est également “étonné” qu’un tel trésor atterrisse entre les mains d’une entreprise privée. La raison est un peu différente. Ce service parisien traitant de la délinquance financière craint que le gardien des clefs du temple, Thales, puisse avoir accès au contenu, les réquisitions et interceptions, ces “données sensibles” qu’évoquait pudiquement Frédéric Péchenard dans son courrier.

En creux, les craintes concernent l’étendue du pouvoir des administrateurs du système, des salariés de Thales qui auront accès à l’ensemble du système. Le projet prévoit pourtant que toutes les données soient chiffrées. En septembre, la délégation aux interceptions judiciaires évoquait devant Owni “un bunker sécurisé en béton armé”, certifié par les superflics de la DCRI (le FBI à la française). Insuffisant pour ses détracteurs : celui qui a créé le chiffrement pourrait le déchiffrer.

Le ministère de la Justice a-t-il pris en compte ces “réserves” ? Aujourd’hui, la délégation aux interceptions judiciaires “ne souhaitent pas répondre à nos question” arguant que “la relation de confiance” a été rompue avec la publication d’un document confidentiel-défense. Même son de cloche à l’ANSSI :

– Pas de commentaire.
- Pour quelle raison ?
- Pas de commentaire.

Nouvelle salve

Le nouveau gouvernement est décidé à poursuivre le projet. Selon nos informations, le cabinet du ministre de Manuel Valls l’a expliqué fin octobre lors d’une réunion consacrée à la PNIJ. La place Beauvau serait convaincue qu’il s’agit de la meilleure solution. Quitte à désavouer les futurs utilisateurs, consultés par les nouveaux grands chefs policiers.

La direction générale de la police nationale a demandé des rapports à plusieurs services dont la DCRI, la PJ et la préfecture de police de Paris, qui ont tiré une nouvelle salve de critiques. Remis au début de l’automne, les enquêteurs rappellent à nouveau le risque de concentrer en un seul lieu les données sensibles, évoquant le précédent WikiLeaks. A nouveau, ils rappellent le risque de les confier à une entreprise privée.

Thalès terre les écoutes

Thalès terre les écoutes

C'est sur son site d'Elancourt que Thalès, le géant de la défense française, garde précieusement la Plateforme nationale ...

Les services de police relèvent aussi que la PNIJ devra fonctionner 24h sur 24, 7 jours sur 7, sans souffrir de la moindre exception. La France ne compte que cinq systèmes avec de telles contraintes : la dissuasion nucléaire, la bourse, les réseaux électriques, la SNCF et l’aviation civile. Un défi technique, soulignent les policiers, que le personnel actuel ne pourra relever dimensionner ainsi en terme d’effectifs. Sauf bien sûr à recruter davantage ce qui augmenterait sensiblement l’ardoise, déjà salée.

Et encore, les coûts cachés sont nombreux. Le matériel qu’utilisent aujourd’hui les OPJ appartient aux quatre prestataires privés sous contrat avec l’Intérieur. Du matériel qu’il faudra renouveler. La PNIJ nécessitera aussi “une refonte totale du réseau national de transmission” écrivait Le Canard Enchaîné, citant “de grand chefs policiers”. Difficile d’obtenir une estimation du montant nécessaire, mais le ministère de l’Intérieur s’est dit conscient des coûts supplémentaires lors de la réunion de fin octobre.

Calembour

Un syndicat de police, Synergie Officiers (classé à droite) a pris la tête de la fronde contre la PNIJ, en interpelant par écrit le ministre de l’Intérieur [PDF]. Francis Nebot, le secrétaire national, redoute aujourd’hui de n’avoir pas été entendu. “Nous n’avons aucune information et sommes pourtant les premiers utilisateurs de la PNIJ” déplore-t-il.

Le système actuel ne fait pourtant pas l’unanimité, y compris au sein de la police. Certains proposent de garder le principe de la PNIJ pour des tâches de gestion. L’envoi des réquisitions passerait par la plateforme, mais le contenu serait directement renvoyé à l’officier traitant.

La plateforme ne contiendrait alors plus les précieuses “données sensibles”, sur lesquelles les policiers veulent garder la main mise exclusive, craignant une intervention de Thales, voire de l’exécutif. Ce qui a donné naissance à un calembour dans les services de police : “La PNIJ, c’est la plateforme de négation de l’indépendance de la justice”.


Photo par Misterbisson (cc-byncnsa) remixée par Owni /-)

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  • Gof le 7 décembre 2012 - 19:16 Signaler un abus - Permalink

    Bonsoir, :)

    Question tout à fait franche sans arrières pensées. Pourrait-on imaginer qu’une partie des professionnels vent debout contre ce projet s’y opposeraient parce que des petits aménagements à la marge ne seraient plus possible du fait de la ‘centralité’ du nouveau complexe ?

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  • Capello le 8 décembre 2012 - 9:11 Signaler un abus - Permalink

    “le projet, confiée”
    faute d’accord

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  • chimère le 8 décembre 2012 - 13:00 Signaler un abus - Permalink

    question d’un néophyte au sujet du codage : pourquoi ne pas faire écrire par des personnes différentes des séquences du code qui ne prendraient sens qu’une fois rassemblées ?

    Le personnel de Thalès est-il assermenté ?
    qui contrôle Thalès ?

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    • Mia le 9 décembre 2012 - 22:06 Signaler un abus - Permalink

      Bonne question !
      Mediapart s’est inquiété de la prise de contrôle de Thalès par Dassault, à l’ère Sarkozy.
      Le maire d’Elancourt, ex-député, est un proche d’Olivier Dassault. A l’Assemblée Nationale, ce député était rapporteur du budget de la Défense à la commission des Finances, puis du budget de la recherche et des nouvelles technologies (c’est dans Wikipédia).
      Le maire d’Elancourt fait également l’éloge de son “Commissariat du futur”. Un véritable promoteur des usages des “nouvelles technologies”, en bref.

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    • corrector le 15 décembre 2012 - 2:26 Signaler un abus - Permalink

      “pourquoi ne pas faire écrire par des personnes différentes des séquences du code qui ne prendraient sens qu’une fois rassemblées ?”

      C’est à dire?

      Qu’est-ce que ces personnes sont censées écrire, qui n’ai aucun sens?

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  • Karl-Groucho D. le 8 décembre 2012 - 17:38 Signaler un abus - Permalink

    « Ce qui a donné naissance à un calembour dans les services de police : “La PNIJ, c’est la plateforme de négation de l’indépendance de la justice”. »

    Ce n’est pas un calembour ;-))
    http://www.cnrtl.fr/definition/calembour
    Un acronyme plaisant ?

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  • corrector le 15 décembre 2012 - 2:22 Signaler un abus - Permalink

    “le FBI à la française”
    Hein? Quoi?

    Le FBI est la police judiciaire fédérale des USA.

    Le FBI français est la PJ, tout simplement!

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  • Thales ou pas Thales le 24 avril 2013 - 13:57 Signaler un abus - Permalink

    Imaginons deux minutes une procédure judicaire contre Thales, donc Thales aurais la responsabilité de s’écouté lui même et ont ne pourrais leur faire confiance. Par le passé les écoutes ont déja servis à des hommes politique à espionné qui ils désirais, vas non alors vers une machine d’etat pire que les pays qui se moque du droit de resté anonyme.

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  • dillards evening dresses le 6 juillet 2013 - 10:29 Signaler un abus - Permalink

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