Internet: la métaphore file

Le 6 juillet 2011

Les mots donnent leur sens aux actes, explique la linguistique cognitive. Emmanuelle Erny-Newton prolonge cette réflexion sur Internet, espace régi par les métaphores.

Attentat à Marrakech : L’auteur présumé s’est formé sur Internet

Ceci est le titre d’un article de France Soir, publié début mai. Un titre qui avait accroché l’internaute positive que je suis : “Et s’il avait acheté un livre pour fabriquer ses bombes, aurait-on titré Marrakech : l’auteur présumé s’est formé dans un manuel ?”

La boutade n’est pas anodine et révèle en fait quelque chose de central dans la façon de penser le Web. Chacun de ces titres utilisent des métaphores différentes pour parler d’Internet : ma version sarcastique décrit Internet comme un moyen d’information ; le titre original de France-Soir fait allusion à Internet comme un lieu – et qui plus est un lieu dérèglementé, sauvage, puisqu’on y trouve la recette des bombes. Un lieu assimilé à un endroit physique, puisque c’est là que l’auteur a appris à faire des bombes (pas dans sa cuisine, à l’aide d’un document ou d’une vidéo en ligne). Internet est un repère de malfaiteurs.

Sous des dehors neutres – on cite des faits, “l’auteur s’est formé sur Internet” – les mots utilisés véhiculent en fait toute une représentation d’Internet. Ce qui fait la force et le danger d’une métaphore, c’est  sa dimension inconsciente.

De la rhétorique à la linguistique cognitive

L’idée de persuader une audience par le maniement de la langue n’est certainement pas neuve : la rhétorique ne date pas d’hier. Ce qui est nouveau, cependant, c’est la découverte de l’assise neurologique de la pensée métaphorique. Le spécialiste de la recherche en ce domaine est George Lakoff, un linguiste cognitiviste.

Comme Lakoff l’explique, l’être humain “fait du sens” avec son environnement grâce à des séries de métaphores élaborées à partir de métaphores primaires que nous formons dans l’enfance. Par exemple, un bébé qui pleure est pris aux bras par son père. Cela le calme, il fait l’expérience simultanée, et répétée durant toute son enfance, du réconfort émotionnel et de la chaleur des bras paternels. Or, comme le décrit la loi de Hebb “Neurons that fire together wire together” (“des neurones qui sont stimulés ensemble se lient ensemble”).

C’est ainsi que les notions de chaleur et de (ré)confort émotionnel en viennent à être liées neurologiquement ; ce qui se traduira linguistiquement par des expressions métaphoriques tellement quotidiennes qu’on n’a même plus conscience qu’elles le sont : on dira qu’on a été reçu avec beaucoup de chaleur, ou d’une personne, qu’elle est chaleureuse.

Au fur et à mesure que l’individu se développe, ces métaphores primaires se combinent pour en créer d’autres, plus complexes. Des scénarios particuliers émergent de cadres (frames) cognitifs prototypiques, chacun y positionnant ses héros, ses méchants… le tout articulant la façon dont on pense.

Voici un exemple de mise en place d’un cadre et d’un scénario métaphorique dans un débat sur Internet et création ; il est particulièrement frappant :

Alors que Félix Tréguer de La Quadrature du Net tentait de finir une phrase pour défendre le partage des œuvres culturelles numériques, Thierry Solère, chargé des questions internet à l’UMP l’interrompit avec cette phrase : “Prendre une œuvre créée par quelqu’un qui vit de sa création, gratuitement alors qu’elle est payante, c’est tuer le créateur.”

A l’image d’Internet lieu de partage, la réflexion de Solère oppose et impose un scénario métaphorique où le méchant est bien repéré – un méchant absolu, puisque c’est un assassin, rien de moins. La victime est également bien choisie : ce n’est pas l’industrie (du livre, du disque ou du film), c’est le créateur (avec toutes les connotations divines que cela peut faire résonner).

De tels scénarios issus de cadres particuliers ont un impact énorme (et jusqu’à récemment, insoupçonné) sur la façon dont nous décryptons le monde autour de nous, ainsi que dans les décisions que nous prenons quotidiennement.

Imaginons que vous êtes gravement malade et que vous avez à choisir de subir ou non une opération. (…) Dans le cas A, on vous dit que vous avez 10 % de chances de mourir pendant l’opération. Dans le cas B, on vous dit que vous avez 90 % de chances de survivre. Le cas A vous donne un cadre de décision en terme de mort. Le cas B cadre la décision en termes de survie.  Littéralement, c’est la même chose. (…) Mais l’expérimentation montre que beaucoup plus de gens se prononcent en faveur de l’opération lorsque celle-ci est présentée dans le cadre cognitif de la survie que dans celui de la mort. (Lakoff G., The Policital Mind, 2008, p. 224, ma traduction).

C’est pour cette recherche qu’en 2002, Daniel Kahneman, un psychologue cognitiviste, recevait le prix Nobel d’économie. Pour avoir mis en évidence que le raisonnement humain est bien éloigné du modèle de l’“acteur rationnel” qui prédominait jusque là en économie.

Exit l’homo economicus

Héritage du siècle des lumières, la pensée humaine était considérée comme avant tout guidée par la réflexion, un processus lent, sériel, gouverné par des règles et demandant un effort conscient. La pensée humaine, dit Kahneman, n’est pas de l’ordre de la réflexion mais du réflexe : c’est un processus cognitif rapide, inconscient (98 % de nos pensées sont inconscientes), et associatif.

Alors que la rhétorique est depuis longtemps tombée en désuétude (qui l’étudie encore ?), la neurologie et les sciences cognitives modernes nous réveillent brusquement à l’impact réel qu’elle a sur nos vies : le choix de métaphores dans le discours public pour parler d’une chose, et le cadre sélectionné pour en parler, influencent directement la façon dont le public pense cette chose. Comme le résume élégamment Judith E. Schlanger dans Les métaphores de l’organisme :

Une façon de parler devient une façon de penser.

Dans le discours autour d’Internet particulièrement, les métaphores sont omniprésentes. Internet est à la fois un concept technologique complexe et un medium utilisé par un public souvent novice. Son vocabulaire a dû s’adapter à cette double contrainte, puisant largement dans l’analogie au familier pour expliquer la nouveauté.

La métaphore la plus répandue pour décrire Internet et celle d’un espace, un lieu : Adresse courriel, site qu’on visite, hébergeur de blog, internautes, cyberespace… Le Internet mapping project de Kevin Kelly (co-fondateur du magazine Wired) en dit également long, tout en images. L’“espace Internet” peut être terrestre, ou maritime : surfer, naviguer, pirates, flux, ancre, filtre, hameçonnage, Netscape Navigator, eBay…

Denis Jamet, de la Faculté des Langues à l’université Lyon 3,  note également “l’utilisation (métaphorique) quasi-exclusive de la préposition sur pour parler d’Internet : aller sur Internet, surfer sur Internet, être sur msn, le mettre sur son blog, etc., préposition qui selon Johansson [2006 : 86] “correspond bien à l’absence de limites d’Internet et aux frontières vagues de ce lieu fictif”, en d’autres termes, qui marque encore la vastitude.”

La métaphore maritime insiste sur certains traits précis d’Internet : un lieu immense, en mouvement perpétuel (flux d’information), sur lequel l’Homme n’est qu’un visiteur de passage. Un lieu sauvage – et par conséquent dangereux (pirates, hameçonnage). On retrouve aussi cette idée de danger dans les termes terrestres : Cheval de Troies, ver, virus…

Le fait de voir Internet comme un lieu, et non comme un simple medium a des retombées très concrètes :

La façon dont nous choisissons nos métaphores (…) a d’importantes ramifications légales et politiques : l’analogie est l’un des chemins le plus souvent emprunté pour les prises de décision juridiques et politiques, en matière de changement technologique. (Lokman Tsui, An Inadequate Metaphor: The Great Firewall and Chinese Internet Censorship traduction de l’auteur)

Un exemple récent nous est fourni par l’Union Européenne et sa réflexion par rapport à la création d’un “Great firewall” (mur pare-feu) autour de ses frontières.

Internet possède également tout un vocabulaire qui tourne autour des loisirs : surfer, butiner, réseaux sociaux, amis… Ceci s’oppose au vocabulaire “de travail” développé pour parler de l’ordinateur : bureau, dossiers, corbeille, etc. On peut se demander si ces choix lexicaux, qui situent Internet comme essentiellement ludique, et l’ordinateur comme “plus sérieux” ne guident pas certaines politiques éducatives : l’école accueille volontiers la machine, mais est plus partagée sur les bénéfices pédagogiques du Web. Si certains sites “officiels” sont les bienvenus en classe, le web social ou Web 2 continue de susciter la méfiance.

Un site “officiel” (de type .gouv), dont le contenu est fixe et non modifiable (ou commentable) par les utilisateurs se rapproche suffisamment d’un livre pour être perçu comme sûr. Les sites du Web 2, par opposition, sont vus comme peu sûrs à tous les niveaux :  si l’on peut commenter, ajouter du contenu, le site n’est plus un espace où l’on passe, ou un document (medium) qu’on consulte : c’est un endroit où l’on vit (ce que la chercheuse Annette Markham appelle “a way of being”, une façon d’être).

Au niveau du Web 2, la question de l’intégration des nouvelles technologies à l’éducation ne se pose pas en termes d’intégration du Web à la classe, mais d’intégration de la classe au Web. Ce n’est pas un mince changement, et cela demande certainement encore du travail en matière d’élaboration métaphorique positive.

Lorsque nous parlons d’Internet et des technologies de la communication, les choix discursifs que nous faisons ont de réelles et tangibles conséquences sur la forme et la perception de ces technologies. Plus important encore : nos cadres discursifs étant omniprésents dans notre langage quotidien,  des alternatives se retrouvent subséquemment oubliées ou écartées. A ce stade de développement des technologies de l’Internet, il est vital de considérer quelles capacités et possibilités sont mises en valeur à travers nos constructions métaphoriques, mais également quelles capacités et possibilités ces constructions métaphoriques font disparaître. (Annette Markham, Metaphors Reflecting and Shaping the Reality of the Internet: Tool, Place, Way of Being)


Crédits photo FlickR CC by-nc-nd Graig Glober / by-nc-sa cookieevans5 / by karen horton

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  • zoupic le 6 juillet 2011 - 15:45 Signaler un abus - Permalink

    Merci, c’est très riche et j’aime beaucoup la partie sur l’inconscient.
    Voir à ce sujet le travail de JF Noubel sur les architectures invisibles. http://testconso.typepad.com/Intelligence_Collective_Revolution_Invisible_JFNoubel.pdf

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  • an391 le 6 juillet 2011 - 16:02 Signaler un abus - Permalink

    Si vous commenciez déjà par vous interdire d’employer l’adjectif virtuel comme des imbéciles à propos d’internet et compagnie ce serait déjà pas mal. Quant à l’emploi du terme métaphore dans le titre il n’a vraiment pas lieu d’être. Un ISBN c’est une métaphore pour vous ?
    Et rangez donc Freud au rayon littérature, c’est là sa place, et même si c’est pas mal, ce n’est pas forcément non plus ce qu’il y a de mieux.

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  • ®om le 6 juillet 2011 - 22:40 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour ce billet, très intéressant.

    J’aime beaucoup “une façon de parler devient une façon de penser”, c’est très vrai !

    L’exemple avec le titre de France Soir est pertinent et révélateur…

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  • David20cent le 7 juillet 2011 - 9:29 Signaler un abus - Permalink

    “72 personnes recommandent ça. Soyez le premier parmi vos amis”.Faut dire que sur les internets les clients sont pas trop futfutes…
    -Ah dis donc dis donc tu es le premier à me recommander ça!!! T’es vraiment le champion…du “ça”
    Du haut niveau de la communication. “Le pouce”.

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  • Geoffrey Dorne le 7 juillet 2011 - 14:11 Signaler un abus - Permalink

    Très sympa les illustrations de cet article ;-) #typographie

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  • asLado8i16ba le 2 décembre 2016 - 3:49 Signaler un abus - Permalink

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